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Le Comte.
Vous tournez votre tasse, m
le chevalier : est-ce
que vous ne voulez plus de thé ?
Le
Chevalier.
Non, je vous remercie ; je m' en tiendrai pour
aujourd' hui à
une seule tasse. élevé, comme vous
savez, dans une province méridionale de
la
France, où le thé n' étoit regardé que comme un
remède contre le rhume,
j' ai vécu depuis chez des
peuples qui font grand usage de cette boisson
:
je me suis donc mis à en prendre pour faire
comme les autres, mais sans
pouvoir jamais y
trouver assez de plaisir pour m' en faire un besoin.
Je
ne suis pas d' ailleurs, par système, grand
partisan de ces nouvelles
boissons : qui
p76
sait si elles ne nous ont pas apporté de
nouvelles
maladies ?
Le Sénateur.
Cela pourroit être, sans que la somme
des maux
eût augmenté sur la terre ; car, en supposant
que la cause que
vous indiquez ait produit
quelques maladies ou quelques
incommodités
nouvelles, ce qui me paroîtroit assez difficile
à prouver, il
faudroit aussi tenir compte des
maladies qui se sont considérablement
affoiblies,
ou qui même ont disparu presque totalement, comme
la lèpre, l'
éléphantiasis, le mal des ardens,
etc. Au reste, je ne me sens point du tout
porté
à croire que le thé, le café et le sucre, qui ont
fait en Europe une
fortune si prodigieuse, nous
aient été donnés comme des punitions :
je
pencherois plutôt à les envisager comme des
présens ; mais, d' une
manière ou d' une autre, je
ne les regarderai jamais comme indifférens.
Il
n' y a point de hasard dans le monde, et je
soupçonne depuis long-temps
que la communication
d' alimens et de boissons parmi les hommes, tient
de
près
ou de loin à quelque oeuvre secrète qui s'
opère
dans le monde à notre insu. Pour tout homme qui
a l' oeil sain, et
qui veut regarder, il n' y a
rien de si visible que le lien des deux mondes
;
on pourroit dire même, rigoureusement parlant,
qu' il n' y a qu' un
monde, car la matière n' est
rien. Essayez, s' il vous plaît, d' imaginer
la
matière existant seule, sans intelligence, jamais
vous ne pourrez y
parvenir.
Le Comte.
Je pense aussi que personne ne peut nier
les
relations mutuelles du monde visible et du monde
invisible. Il en
résulte une double manière de
les envisager ; car l' un et l' autre peut
être
considéré, ou en lui-même ou dans son rapport
avec l' autre. C' est
d' après cette division
naturelle que j' abordai hier la question qui
nous
occupe. Je ne considérai d' abord que l' ordre
purement temporel ; et
je vous demandois ensuite
la permission de m' élever plus haut, lorsque
je
fus interrompu fort à propos par m le sénateur.
Aujourd' hui je
continue.
Tout mal étant un châtiment, il s' ensuit que
nul mal ne sauroit être considéré comme
nécessaire ;
et nul mal n' étant nécessaire, il s' ensuit que
tout mal
peut être prévenu ou par la suppression
du crime qui l' avoit rendu
nécessaire, ou par la
prière qui a la force de prévenir le châtiment
ou de
le mitiger. L' empire du mal physique
pouvant donc encore être restreint
indéfiniment
par ce moyen surnaturel, vous voyez...
Le
Chevalier.
Permettez-moi de vous interrompre et d' être un
peu impoli, s'
il le faut, pour vous forcer d' être
plus clair. Vous touchez là un sujet qui
m' a
plus d' une fois agité péniblement ; mais pour ce
moment je suspends
mes questions sur ce point.
Je voudrois seulement vous faire observer
que
vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus
immédiatement aux
fautes de celui qui les souffre,
avec ceux que nous transmet un
malheureux
héritage. Vous disiez que nous souffrons
peut-être aujourd'
hui pour des excès commis il
y a plus d' un siècle : or, il me semble
que
nous ne devons point répondre de ces crimes,
p79
comme de celui de nos premiers parens. Je
ne
crois pas que la foi s' étende jusque là ; et, si
je ne me trompe, c'
est bien assez d' un péché
originel, puisque ce péché seul nous a soumis
à
toutes les misères de cette vie. Il me semble
donc que les maux
physiques qui nous viennent
par héritage n' ont rien de commun avec
le
gouvernement temporel de la providence.
Le Comte.
Prenez garde, je
vous prie, que je n' ai point
insisté du tout sur cette triste hérédité,
et
que je ne vous l' ai point donnée comme une preuve
directe de la
justice que la providence exerce
dans ce monde. J' en ai parlé en passant
comme
d' une observation qui se trouvait sur ma route ;
mais je vous
remercie de tout mon coeur, mon
cher chevalier, de l' avoir remise sur le
tapis,
car elle est très-digne de nous occuper. Si je
n' ai fait aucune
distinction entre les maladies,
c' est qu' elles sont toutes des châtimens.
Le
péché originel, qui explique tout et sans lequel
on n' explique rien,
se répète malheureusement à
chaque instant de la durée, quoique d'
une
p80
manière secondaire. Je ne crois pas qu' en
votre
qualité de chrétien, cette idée, lorsqu' elle
vous sera développée
exactement, ait rien de
choquant pour votre intelligence. Le
péché
originel est un mystère sans doute : cependant,
si l' homme vient à
l' examiner de près, il se
trouve que ce mystère a, comme les autres,
des
côtés plausibles, même pour notre intelligence
bornée. Laissons de
côté la question théologique
de l' imputation , qui demeure intacte,
et
tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui
s' accorde si bien
avec nos idées les plus
naturelles : que tout être qui a la faculté
de
se propager ne sauroit produire qu' un être
semblable à lui . La
règle ne souffre pas
d' exception ; elle est écrite sur toutes les
parties
de l' univers. Si donc un être est dégradé,
sa postérité ne sera plus
semblable à l' état
primitif de cet être, mais bien à l' état où il a
été
ravalé par une cause quelconque. Cela se
conçoit très-clairement, et la règle
a lieu dans
l' ordre physique comme dans l' ordre moral. Mais
il faut bien
observer qu' il y a entre l' homme
infirme et l' homme malade
la même
différence qui a lieu entre l' homme
p81
vicieux et l' homme coupable
. La maladie
aiguë n' est pas transmissible ; mais celle qui
vicie les
humeurs devient maladie originelle ,
et peut gâter toute une race. Il
en est de même
des maladies morales. Quelques-unes appartiennent
à l' état
ordinaire de l' imperfection humaine ;
mais il y a telle prévarication ou
telle suite de
prévarications qui peuvent dégrader absolument
l' homme. C'
est un péché originel du second
ordre, mais qui nous
représente,
quoiqu' imparfaitement, le premier. De là viennent
les
sauvages qui ont fait dire tant d' extravagances,
et qui ont surtout servi de
texte éternel à
J-J Rousseau, l' un des plus dangereux sophistes
de son
siècle, et cependant le plus dépourvu
de véritable science, de sagacité et
surtout de
profondeur, avec une profondeur apparente qui est
toute dans
les mots. Il a constamment pris le
sauvage pour l' homme primitif, tandis qu'
il n' est
et ne peut être que le descendant d' un homme
détaché du grand
arbre de la civilisation par
une prévarication quelconque, mais d' un genre
qui
ne peut plus être répété, autant
p82
qu' il m' est permis d' en juger ; car je
doute qu' il
se forme de nouveaux sauvages.
Par une suite de la même
erreur, on a pris les
langues de ces sauvages pour des langues
commencées,
tandis qu' elles sont et ne peuvent
être que des débris de langues antiques,
ruinées ,
s' il est permis de s' exprimer ainsi, et dégradées
comme
les hommes qui les parlent. En effet, toute
dégradation individuelle ou
nationale est
sur-le-champ annoncée par une dégradation
rigoureusement
proportionnelle dans le langage.
Comment l' homme pourroit-il perdre une idée
ou
seulement la rectitude d' une idée sans perdre
la parole ou la justesse
de la parole qui
l' exprime ; et comment au contraire pourroit-il
penser
ou plus ou mieux sans le manifester
sur-le-champ par son langage ?
Il y a
donc une maladie originlle comme il
y a un péché originel ; c'
est-à-dire qu' en vertu
de cette dégradation primitive, nous sommes
sujets
à toutes sortes de souffrances physiques en
général ; comme
en vertu de cette même
dégradation nous sommes sujets à toutes sortes
de
vices en général . Cette maladie originelle
p83
n' a donc point d' autre nom. Elle n' est
que la
capacité de souffrir tous les maux, comme le
péché originel
(abstraction faite de l' imputation)
n' est que la capacité de commettre tous
les
crimes, ce qui achève le parallèle.
Mais il y a de plus des maladies,
comme il y a
des prévarications originelles du second
ordre ; c'
est-à-dire que certaines prévarications
commises par certains hommes ont pu
les dégrader
de nouveau plus ou moins , et perpétuer ainsi
plus ou
moins dans leur descendance les vices
comme les maladies ; il peut se faire
que ces
grandes prévarications ne soient plus possibles ;
mais il n' en
est pas moins vrai que le principe
général subsiste et que la religion
chrétienne
s' est montrée en possession de grands secrets,
lorsqu' elle a
tourné sa sollicitude principale et
toute la force de sa puissance
législatrice et
institutrice, sur la reproduction légitime de
l' homme,
pour empêcher toute transmission funeste
des pères aux fils. Si j' ai parlé
sans distinction
des maladies que nous devons immédiatement à nos
crimes
personnels et de celles que nous tenons
des vices de nos pères, le tort est
léger ;
p84
puisque, comme je vous disois tout à l'
heure,
elles ne sont toutes dans le vrai que les châtimens
d' un crime. Il
n' y a que cette hérédité qui
choque d' abord la raison humaine ; mais
en
attendant que nous puissions en parler plus
longuement, contentons-nous
de la règle générale
que j' ai d' abord rappelée : que tout être qui
se
reproduit ne sauroit produire que son
semblable . C' est ici, monsieur le
sénateur, que
j' invoque votre conscience intellectuelle : si
un
homme s' est livré à de tels crimes ou à une
telle suite de crimes, qu' ils
soient capables
d' altérer en lui le principe moral, vous comprenez
que
cette dégradation est transmissible, comme
vous comprenez la transmission du
vice scrophuleux
ou syphilitique. Au reste, je n' ai nul besoin de
ces
maux héréditaires. Regardez si vous voulez
tout ce que j' ai dit sur ce sujet
comme une
parenthèse de conversation ; tout le reste
demeure inébranlable.
En réunissant toutes les
considérations que j' ai mises sous vos yeux,
il
ne vous restera, j' espère, aucun doute, que
l' innocent, lorsqu' il
souffre, ne souffre jamais
qu' en sa qualité d' homme ; et que l'
immense
p85
majorité des maux tombe sur le crime ;
ce qui
me suffiroit déjà. Maintenant...
Le Chevalier.
Il seroit fort
inutile, du moins pour moi, que
vous allassiez plus avant ; car depuis que
vous
avez parlé des sauvages, je ne vous écoute plus.
Vous avez dit en
passant sur cette espèce
d' hommes un mot qui m' occupe tout
entier.
Seriez-vous en état de me prouver que les langues
des sauvages
sont des restes , et non des
rudimens de langues ?
Le
Comte.
Si je voulois entreprendre sérieusement cette
preuve, monsieur le
chevalier, j' essaierois
d' abord de vous prouver que ce seroit à vous
de
prouver le contraire ; mais je crains de me jeter
dans cette
dissertation qui nous meneroit trop
loin. Si cependant l' importance du sujet
vous
paroît mériter au moins que je vous expose
ma foi , je la
livrerai volontiers et sans
détails à vos réflexions futures. Voici donc
ce
que je crois sur les points principaux dont une
simple conséquence a
fixé votre attention.
p86
L' essence de toute intelligence est de
connoître
et d' aimer. Les limites de sa science sont celles
de sa nature.
L' être immortel n' apprend rien :
il sait par essence tout ce qu' il doit
savoir.
D' un autre côté nul être intelligent ne peut
aimer le mal
naturellement ou en vertu de son
essence ; il faudroit pour cela que Dieu l'
eût
créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc
l' homme est sujet à l'
ignorance et au mal, ce ne
peut être qu' en vertu d' une
dégradation
accidentelle qui ne sauroit être que la suite d' un
crime. Ce
besoin, cette faim de la science, qui
agite l' homme, n' est que la tendance
naturelle de
son être qui le porte vers son état primitif, et
l' avertit
de ce qu' il est. Il gravite , si je
puis m' exprimer ainsi, vers les
régions de la
lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle
abeille n' en
veulent savoir plus que leurs
devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à
la
place qu' ils occupent. Tous sont dégradés, mais
ils l' ignorent ; l'
homme seul en a le sentiment,
et ce sentiment est tout à la fois la preuve
de
sa grandeur et de sa misère, de ses droits
sublimes et de son
incroyable dégradation. Dans
l' état où il est réduit, il n' a pas même le
triste
p87
bonheur de s' ignorer : il faut qu' il se
contemple
sans cesse, et il ne peut se contempler sans
rougir ; sa
grandeur même l' humilie, puisque ses
lumières qui l' élèvent jusqu' à l'
ange ne servent
qu' à lui montrer dans lui des penchans abominables
qui le
dégradent jusqu' à la brute. Il cherche
dans le fond de son être quelque
partie saine sans
pouvoir la trouver : le mal a tout souillé, et
l'
homme entier n' est qu' une maladie . Assemblage
inconcevable de deux
puissances différentes et
incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu'
il
est le résultat de quelque forfait inconnu, de
quelque mélange
détestable qui a vicié l' homme
jusque dans son essence la plus intime.
Toute
intelligence est par sa nature même le résultat,
à la fois ternaire
et unique, d' une perception
qui appréhende, d' une raison qui
affirme, et
d' une volonté qui agit. Les deux premières
puissances
ne sont qu' affoiblies dans l' homme ;
mais la troisième
p88
est brisée , et semblable au
serpent du Tasse,
elle se traîne après soi, toute honteuse de
sa
douloureuse impuissance. C' est dans cette
troisième puissance que l' homme
se sent blessé
à mort. Il ne sait ce qu' il veut ; il veut ce
qu' il ne
veut pas ; il ne veut pas ce qu' il veut ;
il voudroit vouloir . Il
voit dans lui quelque
chose qui n' est pas lui et qui est plus fort
que
lui. Le sage résiste et s' écrie : qui me
délivrera ? l'
insensé obéit, et il appelle sa
lâcheté bonheur ; mais il ne peut se
défaire
de cette autre volonté incorruptible dans son
essence, quoiqu'
elle ait perdu son empire ; et le
remords, en lui perçant le coeur, ne cesse
de lui
crier : en faisant ce que tu ne veux pas, tu
consens à la loi
. Qui pourroit croire
p89
qu' un tel être ait pu sortir dans cet
état des
mains du créateur ? Cette idée est si révoltante,
que la
philosophie seule, j' entends la philosophie
païenne, a deviné le péché
originel. Le vieux
Timée de Locres ne disoit-il pas déjà, sûrement
d'
après son maître Pythagore, que nos vices
viennent bien moins de
nous-mêmes que de nos
pères et des élémens qui nous constituent ?
Platon ne dit-il pas de même qu' il faut s' en
prendre au
générateur plus qu' au généré ?
Et dans un autre endroit n' a-t-il
pas ajouté que
le seigneur, Dieu des dieux, voyant que les
êtres soumis
à la génération avoient perdu
(ou détruit en eux) le don inestimable,
avoit
déterminé de les soumettre à un traitement
propre tout à la fois à
les punir et à les
régénérer . Cicéron ne s' éloignoit pas
du
sentiment de ces philosophes et de ces initiés
qui avoient pensé que
nous étions dans ce monde
pour expier quelques crimes commis dans un
autre
. Il a cité même
p90
et adopté quelque part la comparaison d'
Aristote,
à qui la contemplation de la nature humaine
rappeloit l'
épouvantable supplice d' un malheureux
lié à un cadavre et condamné à pourrir
avec lui.
Ailleurs il dit expressément que la nature nous
a traités en
marâtre plutôt qu' en mère ; et que
l' esprit divin qui est en nous est comme
étouffé
par le penchant qu' elle nous a donné pour tous
les vices ; et
n' est-ce pas une chose singulière
qu' Ovide ait parlé sur l' homme
précisément dans
les termes de saint Paul ? Le poète érotique a
dit :
je vois le bien, je l' aime, et le mal me
séduit ; et l' apôtre si
élégamment traduit
par Racine a dit :
je ne fais pas le bien que j'
aime,
et je fais le mal que je hais.
p91
Au surplus, lorsque les philosophes que je
viens
de vous citer nous assurent que les vices de la
nature humaine
appartiennent plus aux pères
qu' aux enfans , il est clair qu' ils ne
parlent
d' aucune génération en particulier. Si la
proposition demeure
dans le vague, elle n' a plus
de sens ; de manière que la nature même
des
choses la rapporte à une corruption d' origine, et
par conséquent
universelle. Platon nous dit
qu' en se contemplant lui-même, il ne sait s'
il
voit un monstre plus double, plus mauvais que
Typhon, ou bien plutôt un
être moral, doux et
bienfaisant qui participe de la nature divine .
Il
ajoute que l' homme, ainsi tiraillé en sens
contraire, ne peut faire le bien
et vivre
heureux sans réduire en servitude cette
puissance de l' âme,
où réside le mal,
p92
et sans remettre en liberté celle qui
est le
séjour et l' organe de la vertu . C' est
précisément la
doctrine chrétienne, et l' on ne
sauroit confesser plus clairement le
péché
originel. Qu' importent les mots ? L' homme est
mauvais,
horriblement mauvais. Dieu l' a-t-il
créé tel ? Non, sans doute, et Platon
lui-même
se hâte de répondre que l' être bon ne veut ni
ne fait de mal
à personne . Nous sommes donc
dégradés, et comment ? Cette corruption
que
Platon voyoit en lui n' étoit pas apparemment
quelque chose de
particulier à sa personne, et
sûrement il ne se croyoit pas plus mauvais
que
ses semblables. Il disoit donc essentiellement
comme David : ma
mère m' a conçu dans
l' iniquité ; et si ces expressions s'
étoient
présentées à son esprit, il auroit pu les adopter
sans difficulté.
Or, toute dégradation ne pouvant
être qu' une peine, et toute peine supposant
un
crime, la raison seule se trouve conduite, comme
par force, au péché
originel : car notre funeste
inclination au mal étant une vérité de
sentiment
et d' expérience proclamée par tous les siècles,
et cette
inclination toujours plus ou moins
victorieuse de la
p93
conscience et des lois n' ayant jamais
cessé de
produire sur la terre des transgressions de
toute espèce, jamais
l' homme n' a pu reconnoître
et déplorer ce triste état sans confesser par
là
même le dogme lamentable dont je vous entretiens ;
car il ne peut être
méchant sans être
mauvais , ni mauvais sans être dégradé,
ni
dégradé sans être puni, ni puni sans être
coupable.
Enfin,
messieurs, il n' y a rien de si attesté,
rien de si universellement cru, sous
une forme
ou sous une autre, rien enfin de si
intrinsèquement plausible
que la théorie du péché
originel.
Laissez-moi vous dire encore ceci :
vous
n' éprouverez, j' espère, nulle peine à concevoir
qu' une
intelligence originellement dégradée soit
et demeure incapable (à moins d'
une régénération
substantielle) de cette contemplation ineffable
que nos
vieux maîtres appelèrent fort à propos
vision béatifique , puisqu'
elle produit, et
que même elle est le bonheur éternel ; tout
comme vous
concevrez qu' un oeil matériel,
substantiellement vicié, peut être incapable,
dans
p94
cet état, de supporter la lumière du
soleil. Or,
cette incapacité de jouir du soleil est, si je ne
me trompe,
l' unique suite du péché originel que
nous soyons tenus de regarder comme
naturelle et
indépendante de toute transgression actuelle. La
raison peut,
ce me semble, s' élever jusque là ;
et je crois qu' elle a droit de s' en
applaudir
sans cesser d' être docile.
L' homme ainsi étudié en lui-même,
passons à son
histoire.
Tout le genre humain vient d' un couple. On a
nié
cette vérité comme toutes les autres : eh !
Qu' est-ce que cela fait
?
Nous savons très-peu de choses sur les temps qui
précédèrent le déluge,
et même, suivant quelques
conjectures plausibles, il ne nous
conviendroit
pas d' en savoir davantage. Une seule
p95
considération nous intéresse, et il ne
faut jamais
la perdre de vue : c' est que les châtimens sont
toujours
proportionnés aux crimes, et les crimes
toujours proportionnés aux
connoissances du
coupable ; de manière que le déluge suppose des
crimes
inouïs, et que ces crimes supposent des
connoissances infiniment au-dessus de
celles que
nous possédons. Voilà ce qui est certain et ce
qu' il faut
approfondir. Ces connoissances, dégagées
du mal qui les avoit rendues si
funestes,
survécurent dans la famille juste à la destruction
du genre
humain. Nous sommes aveuglés sur la
nature et la marche de la science par un
sophisme
grossier qui a fasciné tous les yeux : c' est de
juger du temps
où les hommes voyoient les effets
dans les causes, par celui où ils s'
élèvent
péniblement des effets aux causes, où ils ne
s' occupent même que
des effets, où ils disent
qu' il est inutile de s' occuper des causes, où
ils
ne savent pas même ce que c' est qu' une cause.
On ne cesse de répéter
: jugez du temps qu' il a
fallu pour savoir telle ou telle chose !
quel
inconcevable aveuglement ! Il n' a fallu qu' un
instant. Si l'
homme
p96
pouvoit connoître la cause d' un seul
phénomène
physique, il comprendroit probablement tous les
autres. Nous ne
voulons pas voir que les vérités
les plus difficiles à découvrir, sont
très-aisées
à comprendre. La solution du problème de la
couronne
fit jadis tressaillir de joie le
plus profond géomètre de l' antiquité ;
mais cette
même solution se trouve dans tous les cours de
mathématiques
élémentaires, et ne passe pas les
forces ordinaires d' une intelligence de
quinze
ans. Platon, parlant quelque part de ce qu' il
importe le plus à l'
homme de savoir, ajoute tout
de suite avec cette simplicité pénétrante
qui
lui est naturelle : ces choses s' apprennent
aisément et
parfaitement, si quelqu' un nous
les enseigne, voilà le mot. Il est de
plus
évident pour la simple raison que les premiers
hommes qui
repeuplèrent le monde après la grande
catastrophe, eurent besoin de
secours
extraordinaires
p97
pour vaincre les difficultés de toute
espèce qui
s' opposoient à eux ; et voyez, messieurs, le beau
caractère de
la vérité ! S' agit-il de l' établir ?
Les témoins viennent de tout côté, et
se présentent
d' eux-mêmes : jamais ils ne se sont parlé, et
jamais ils ne
se contredisent, tandis que les
témoins de l' erreur se contredisent,
même
lorsqu' ils mentent. écoutez la sage antiquité sur
le compte des
premiers hommes : elle vous dira
que ce furent des hommes merveilleux, et que
des
êtres d' un ordre supérieur daignoient les favoriser
des plus
précieuses communications. Sur ce point
il n' y
p98
a pas de dissonance : les initiés, les
philosophes,
les poètes, l' histoire, la fable, l' Asie et
l' Europe n'
ont qu' une voix. Un tel accord de la
raison, de la révélation, et de toutes
les
traditions humaines, forme une démonstration que
la bouche seule peut
contredire. Non-seulement
donc les hommes ont commencé par la science,
mais
par une science différente de la nôtre et
supérieure à la nôtre,
parce qu' elle commençoit
plus haut, ce qui la rendoit même très-dangereuse
;
et ceci vous explique pourquoi la science dans
son principe fut toujours
mystérieuse et renfermée
dans les temples, où elle s' éteignit
enfin,
lorsque cette flamme ne pouvoit plus servir qu' à
brûler. Personne
ne sait à quelle époque
remontent, je ne dis pas les premières ébauches
de
la société, mais les grandes institutions, les
connoissances profondes, et
les monumens les plus
magnifiques de l' industrie et de la
puissance
humaine. à côté du temple de saint-Pierre à
Rome, je trouve les
cloaques de Tarquin et les
constructions cyclopéennes. Cette époque
touche
celle des étrusques, dont les arts et la puissance
vont se perdre
dans
p99
l' antiquité, qu' Hésiode appeloit
grands et
illustres , neuf siècles avant Jésus Christ,
qui
envoyèrent des colonies en Grèce et dans
nombre d' îles, plusieurs siècles
avant la guerre
de Troie. Pythagore, voyageant en égypte six
siècles avant
notre ère, y apprit la cause de
tous les phénomènes de Vénus. Il ne tint
même
qu' à lui d' y apprendre quelque chose de bien plus
curieux, puisqu'
on y savoit de toute antiquité
que Mercure, pour tirer une déesse du
plus
grand embarras, joua aux échecs avec la lune,
et lui gagna la
soixante-douzième partie du
jour . Je vous avoue même qu' en lisant
le
banquet des sept sages dans les oeuvres
morales de Plutarque, je
n' ai pu me défendre de
soupçonner
p100
que les égyptiens connoissoient la
véritable
forme des orbites planétaires. Vous pourrez,
quand il vous
plaira, vous donner le plaisir de
vérifier ce texte. Julien, dans l' un de
ses
fades discours (je ne sais plus lequel), appelle
le soleil le dieu
aux sept rayons . Où
avoit-il pris cette singulière épithète
?
Certainement elle ne pouvoit lui venir que des
anciennes traditions
asiatiques qu' il avoit
recueillies dans ses études théurgiques ; et
les
livres sacrés des indiens présentent un bon
commentaire de ce texte,
puisqu' on y lit que sept
jeunes vierges s' étant rassemblées pour
célébrer
la venue de Crischna , qui est l' Apollon
indien, le dieu
apparut tout à coup au milieu
d' elles, et leur proposa de danser ; mais que
ces
vierges s' étant excusées sur ce qu' elles manquaient
de danseurs, le
dieu y pourvut en se divisant
lui-même, de manière que
p101
chaque fille eut son Chrischna .
Ajoutez que
le véritable système du monde fut parfaitement
connu dans la
plus haute antiquité. Songez que
les pyramides d' égypte, rigoureusement
orientées,
précèdent toutes les époques certaines de
l' histoire ; que les
arts sont des frères qui ne
peuvent vivre et briller qu' ensemble ; que
la
nation qui a pu créer des couleurs capables de
résister à l' action
libre de l' air pendant trente
siècles, soulever à une hauteur de six
cents
pieds des masses qui braveroient toute notre
mécanique, sculpter sur
le granit des oiseaux
dont un voyageur moderne a pu reconnoître toutes
les
espèces ; que cette nation, dis-je, étoit
nécessairement tout aussi
éminente dans les
autres arts, et savoit même nécessairement
une
foule de choses que nous ne savons pas. Si
de là je jette les yeux sur l'
Asie, je vois
p102
les murs de Nemrod élevés sur une terre
encore
humide des eaux du déluge, et des observations
astronomiques aussi
anciennes que la ville. Où
placerons-nous donc ces prétendus temps
de
barbarie et d' ignorance ? De plaisans philosophes
nous ont dit :
les siècles ne nous manquent
pas : ils vous manquent très-fort ;
car
l' époque du déluge est là pour étouffer tous les
romans de l'
imagination ; et les observations
géologiques qui démontrent le fait, en
démontrent
aussi la date avec une incertitude limitée
aussi insignifiante
dans le temps que celle qui
reste sur la distance de la lune à nous
peut
l' être dans l' espace. Lucrèce même n' a pu
s' empêcher de rendre un
témoignage frappant à la
nouveauté de la famille humaine ; et la
physique,
qui pourroit ici se passer de l' histoire, en tire
cependant une
nouvelle force, puisque nous voyons
que la certitude historique finit chez
toutes les
nations à la même époque, c' est-à-dire vers le
viiie siècle
avant notre ère. Permis à des gens
qui croient tout, excepté la bible, de
nous citer
les observations chinoises faites il y a quatre
ou cinq mille
ans, sur une terre qui
p103
n' existoit pas, par un peuple à qui les
jésuites
apprirent à faire des almanachs à la fin du
xvie siècle ; tout
cela ne mérite plus de
discussion : laissons-les dire. Je veux
seulement
vous présenter une observation que peut-être vous
n' avez pas
faite : c' est que tout le système des
antiquités indiennes ayant été
renversé de fond
en comble par les utiles travaux de l' académie
de
Calcutta, et la simple inspection d' une carte
géographique démontrant que la
Chine n' a pu être
peuplée qu' après l' Inde, le même coup qui a
frappé
sur les antiquités indiennes a fait tomber
celles de la Chine dont Voltaire
surtout n' a
cessé de nous assourdir.
L' Asie, au reste, ayant été le
théâtre des plus
grandes merveilles, il n' est pas étonnant que
ses
peuples aient conservé un penchant pour le
merveilleux plus fort que
celui qui est naturel
à l' homme en général, et que chacun
peut
reconnoître dans lui-même. De là vient qu' ils ont
toujours montré si
peu de goût et de talent pour
nos sciences de conclusions . On diroit
qu' ils
se rappellent encore la science primitive et
l' ère de l'
intuition . L' aigle enchaîné
demande-t-il
p104
une mongolfière pour s' élever dans
les airs ?
Non, il demande seulement que ses liens soient
rompus. Et qui
sait si ces peuples ne sont pas
destinés encore à contempler des spectacles
qui
seront refusés au génie ergoteur de l' Europe ?
Quoi qu' il en soit,
observez, je vous prie, qu' il
est impossible de songer à la science
moderne
sans la voir constamment environnée de toutes les
machines de l'
esprit et de toutes les méthodes de
l' art. Sous l' habit étriqué du nord, la
tête perdue
dans les volutes d' une chevelure menteuse, les
bras chargés
de livres et d' instrumens de toute
espèce, pâle de veilles et de travaux,
elle se
traîne souillée d' encre et toute pantelante sur
la route de la
vérité, baissant toujours vers la
terre son front sillonné d' algèbre. Rien
de
semblable dans la haute antiquité. Autant qu' il
nous est possible d'
apercevoir la science des
temps primitifs à une si énorme distance, on
la
voit toujours libre et isolée, volant plus qu' elle
ne marche, et
présentant dans toute sa personne
quelque chose d' aérien et de surnaturel.
Elle
livre aux vents des cheveux qui s' échappent d' une
mitre
orientale ;
p105
l' éphod couvre son sein soulevé
par
l' inspiration ; elle ne regarde que le ciel ; et
son pied dédaigneux
semble ne toucher la terre
que pour la quitter. Cependant, quoiqu' elle n'
ait
jamais rien demandé à personne et qu' on ne lui
connoisse aucun appui
humain, il n' est pas moins
prouvé qu' elle a possédé les plus
rares
connoissances ; c' est une grande preuve, si vous
y songez bien, que
la science antique avoit été
dispensée du travail imposé à la nôtre, et
que
tous les calculs que nous établissons sur
l' expérience moderne sont
ce qu' il est possible
d' imaginer de plus faux.
Le Chevalier.
Vous
venez de nous prouver, mon bon ami, qu' on
parle volontiers de ce qu' on
aime. Vous m' aviez
promis un symbole sec ; mais votre profession de
foi
est devenue une espèce de dissertation. Ce
qu' il y a de bon, c' est que vous
n' avez pas dit
un mot des sauvages qui l' ont amenée.
Le Comte.
Je
vous avoue que sur ce point je suis comme
p106
Job, plein de discours . Je les
répands
volontiers devant vous ; mais que ne puis-je, au
prix de ma vie,
être entendu de tous les hommes
et m' en faire croire ! Au reste, je ne
sais
pourquoi vous me rappelez les sauvages. Il me
semble, à moi, que je
n' ai pas cessé un moment
de vous en parler. Si tous les hommes
viennent
des trois couples qui repeuplèrent l' univers, et
si le genre
humain a commencé par la science, le
sauvage ne peut plus être, comme je vous
le
disois, qu' une branche détachée de l' arbre social.
Je pourrois encore
vous abandonner la science,
quoique très-incontestable, et ne me réserver
que
la religion, qui suffit seule, même à un degré
très-imparfait, pour
exclure l' état de sauvage.
Partout où vous verrez un autel, là se trouve
la
civilisation. le pauvre en sa cabane où le
chaume le couvre est
moins savant que nous,
sans doute, mais plus véritablement social, s'
il
assiste au catéchisme et s' il en profite. Les
erreurs les plus
honteuses, les
p107
plus détestables cruautés ont souillé les
annales
de Memphis, d' Athènes et de Rome ; mais toutes
les vertus réunies
honorèrent les cabanes du
Paraguay. Or si la religion de la famille de
Noé
dut être nécessairement la plus éclairée et
la plus réelle qu' il soit
possible d' imaginer, et
si c' est dans sa réalité même qu' il faut
chercher
les causes de sa corruption, c' est une seconde
démonstration
ajoutée à la première qui pouvoit
s' en passer. Nous devons donc reconnoître
que
l' état de civilisation et de science dans un
certain sens, est l'
état naturel et primitif de
l' homme. Aussi toutes les traditions
orientales
commencent par un état de perfection et de
lumières, je dis
encore de lumières
surnaturelles ; et la Grèce même, la
menteuse
Grèce, qui a tout osé dans l' histoire, rendit
hommage à
cette vérité en plaçant son âge d' or à
l' origine des choses. Il n' est pas
moins remarquable
qu' elle n' attribue point aux âges suivans, même
à
celui de fer, l' état sauvage ; en sorte que
tout ce qu' elle nous a conté de
ces premiers hommes
vivant dans les bois, se nourrissant de glands,
et
passant ensuite à l' état social, la met en
contradiction
p108
avec elle-même, ou ne peut se rapporter
qu' à des
cas particuliers, c' est-à-dire à quelques
peuplades dégradées
et revenues ensuite
péniblement à l' état de nature , qui est
la
civilisation. Voltaire, c' est tout dire, n' a-t-il
pas avoué que la
devise de toutes les nations
fut toujours : l' age d' or le premier se
montra
sur la terre. Eh bien ! Toutes les nations ont
donc protesté de
concert contre l' hypothèse d' un
état primitif de barbarie, et sûrement c'
est
quelque chose que cette protestation.
Maintenant, que m' importe l'
époque à laquelle
telle ou telle branche fut séparée de l' arbre ?
Elle l'
est, cela me suffit : nul doute sur la
dégradation, et j' ose le dire aussi,
nul doute
sur la cause de la dégradation, qui ne peut être
qu' un crime.
Un chef de peuple ayant altéré chez
lui le principe moral par quelques-unes
de ces
prévarications qui, suivant les apparences, ne
sont plus possibles
dans l' état actuel des choses,
parce que nous n' en savons heureusement
plus
assez pour devenir coupables à ce point, ce chef
de peuple, dis-je,
transmit l' anathème à sa
postérité ; et toute force constante
p109
étant de sa nature accélératrice, puisqu'
elle
s' ajoute continuellement à elle-même, cette
dégradation pesant sans
intervalle sur les
descendans, en a fait à la fin ce que nous
appelons des
sauvages . C' est le dernier degré
de l' abrutissement que Rousseau et
ses pareils
appellent l' état de nature . Deux causes
extrêmement
différentes ont jeté un nuage trompeur
sur l' épouvantable état des sauvages
: l' une est
ancienne, l' autre appartient à notre siècle. En
premier lieu
l' immense charité du sacerdoce
catholique a mis souvent, en nous parlant de
ces
hommes, ses désirs à la place de la réalité.
Il n' y avoit que trop de
vérité dans ce premier
mouvement des européens qui refusèrent, au
siècle
de Colomb, de reconnoître leurs semblables dans
les hommes dégradés
qui peuploient le nouveau
monde. Les prêtres employèrent toute
leur
influence à contredire cette opinion qui favorisoit
trop le
despotisme barbare des nouveaux maîtres.
Ils crioient aux espagnols : " point
de violences,
l' évangile les réprouve ; si vous ne savez pas
renverser
les idoles dans
p110
le coeur de ces malheureux, à quoi bon
renverser
leurs tristes autels ? Pour leur faire connoître
et aimer Dieu,
il faut une autre tactique et
d' autres armes que les vôtres. " du sein
des
déserts arrosés de leur sueur et de leur sang,
ils voloient à Madrid
et à Rome pour y demander
des édits et des bulles contre l'
impitoyable
avidité qui vouloit asservir les indiens.
p111
Le prêtre miséricordieux les exaltoit
pour les
rendre précieux ; il atténuoit le mal, il exagéroit
le bien, il
promettoit tout ce qu' il désiroit ;
enfin Robertson, qui n' est pas suspect,
nous
avertit, dans son histoire d' Amérique, qu' il
faut se défier à ce
sujet de tous les écrivains
qui ont appartenu au clergé, vu qu' ils
sont
en général trop favorables aux indigènes . Une
autre source des
faux jugemens qu' on a portés
sur eux se trouve dans la philosophie de
notre
siècle qui s' est servie des sauvages pour étayer
ses vaines et
coupables déclamations contre
l' ordre social ; mais la moindre attention
suffit
pour nous tenir en garde contre les erreurs de
la charité et contre
celles de la mauvaise foi.
On ne sauroit fixer un instant ses regards
sur
le sauvage sans lire l' anathème écrit, je ne dis
pas seulement dans
son âme, mais jusque sur la
forme extérieure de son corps. C' est un
enfant
difforme, robuste et féroce, en qui la flamme de
l' intelligence ne
jette plus qu' une lueur pâle et
intermittente. Une main redoutable
appesantie
sur ces races dévouées efface en elles les deux
caractères
distinctifs de notre grandeur, la
prévoyance
p112
et la perfectibilité. Le sauvage coupe l'
arbre
pour cueillir le fruit, il dételle le boeuf que
les missionnaires
viennent de lui confier, et
le fait cuire avec le bois de la charrue.
Depuis
plus de trois siècles il nous contemple sans
avoir rien voulu
recevoir de nous, excepté la
poudre pour tuer ses semblables, et l'
eau-de-vie
pour se tuer lui-même ; encore n' a-t-il jamais
imaginé de
fabriquer ces choses : il s' en repose
sur notre avarice qui ne lui manquera
jamais.
Comme les substances les plus abjectes et les plus
révoltantes
sont cependant encore susceptibles
d' une certaine dégénération, de même les
vices
naturels de l' humanité sont encore viciés dans le
sauvage. Il est
voleur, il est cruel, il est
dissolu ; mais il l' est autrement que nous.
Pour
être criminels, nous surmontons notre nature :
le sauvage la suit ;
il a l' appétit du crime, il
n' en a point les remords. Pendant que le fils
tue
son père pour le soustraire aux ennuis de la
vieillesse, sa femme
détruit dans son sein le
fruit de ses brutales amours pour échapper
aux
fatigues de l' allaitement. Il arrache la chevelure
sanglante de son
ennemi vivant ; il le déchire,
p113
il le rôtit, et le dévore en chantant ;
s' il
tombe sur nos liqueurs fortes, il boit jusqu' à
l' ivresse, jusqu' à
la fièvre, jusqu' à la mort,
également dépourvu et de la raison qui
commande
à l' homme par la crainte, et de l' instinct qui
écarte l' animal
par le dégoût. Il est visiblement
dévoué ; il est frappé dans les
dernières
profondeurs de son essence morale ; il fait
trembler l'
observateur qui sait voir : mais
voulons-nous trembler sur nous-mêmes et d'
une
manière très-salutaire ? Songeons qu' avec notre
intelligence, notre
morale, nos sciences et nos
arts, nous sommes précisément à l' homme
primitif
ce que le sauvage est à nous. Je ne puis
abandonner ce sujet sans
vous suggérer encore une
observation importante : le barbare, qui est
une
espèce de moyenne proportionnelle entre l' homme
civilisé et le
sauvage, a pu et peut encore être
civilisé par une religion quelconque ; mais
le
sauvage proprement dit ne l' a jamais été que par
le christianisme. C'
est un prodige du premier
ordre, une espèce de rédemption,
exclusivement
réservée au véritable sacerdoce. Eh ! Comment le
p114
criminel condamné à la mort civile
pourroit-il
rentrer dans ses droits sans lettres de grâce du
souverain ?
Et quelles lettres de ce genre ne sont
pas contresignées ? Plus vous y
réfléchirez, et
plus vous serez convaincus qu' il n' y a pas moyen
d'
expliquer ce grand phénomène des peuples sauvages
dont les véritables
philosophes ne se sont point
assez occupés.
Au reste, il ne faut pas
confondre le sauvage
avec le barbare . Chez l' un le germe de
la vie
est éteint ou amorti ; chez l' autre il a reçu la
fécondation et n'
a plus besoin que du temps et
des circonstances pour se développer. De
ce
moment la langue qui s' étoit dégradée avec
l' homme, renaît avec lui,
se perfectionne et
p115
s' enrichit. Si l' on veut appeler cela
langue
nouvelle , j' y consens : l' expression est juste
dans un
sens ; mais ce sens est bien différent de
celui qui est adopté par les
sophistes modernes,
lorsqu' ils parlent de langues nouvelles
ou
inventées .
Nulle langue n' a pu être inventée, ni par
un
homme qui n' auroit pu se faire obéir, ni par
plusieurs qui n' auroient
pu s' entendre. Ce qu' on
peut dire de mieux sur la parole, c' est ce
qui
a été dit de celui qui s' appelle parole. il s' est
élancé avant
tous les temps du sein de son
principe ; il est aussi ancien que l'
éternité...
qui pourra raconter son origine ? déjà,
malgré les tristes
préjugés du siècle, un
physicien... oui en vérité, un physicien ! A
pris
sur lui de convenir avec une timide intrépidité,
que l' homme
avoit parlé d' abord, parce qu' on
lui avoit parlé . Dieu bénisse la
particule
on si utile dans les occasions difficiles !
En rendant à
ce premier effort toute la justice
qu' il mérite, il faut
p116
cependant convenir que tous ces
philosophes du
dernier siècle, sans excepter même les meilleurs,
sont des
poltrons qui ont peur des esprits.
Rousseau, dans une de ses rapsodies
sonores,
montre aussi quelque envie de parler raison. Il
avoue que les
langues lui paroissent une assez
belle chose. La parole, cette main de l'
esprit ,
comme dit Charron, le frappe d' une certaine
admiration ; et
tout considéré, il ne comprend
pas bien clairement comment elle a été
inventée,
mais le grand Condillac a pitié de cette modestie.
Il s' étonne
qu' un homme d' esprit comme
monsieur Rousseau ait cherché des
difficultés
où il n' y en a point ; qu' il n' ait pas vu que
les langues
se sont formées insensiblement, et
que chaque homme y a mis du sien. Voilà
tout le
mystère, messieurs : une génération a dit ba, et
l' autre be ; les
assyriens ont inventé le
nominatif, et les mèdes le génitif :
... quis
inepti
tam patiens capitis, tam ferreus ut teneat se.
mais je
voudrois, avant de finir sur ce sujet,
recommander à votre attention une
observation
p117
qui m' a toujours frappé. D' où vient qu'
on trouve
dans les langues primitives de tous les anciens
peuples des mots
qui supposent nécessairement des
connoissances étrangères à ces peuples ? Où
les
grecs avoient-il pris, par exemple, il y a trois
mille ans au moins,
l' épithète de physizoos
(donnant ou possédant la vie) qu' Homère
donna
quelquefois à la terre ? Et celle de pheresbios ,
à peu près
synonyme, que lui attribue Hésiode ?
Où avoient-ils pris l' épithète encore
plus
singulière de philemate (amoureuse ou altérée
de sang) donnée
à cette même terre dans une
tragédie ? Qui leur avoit enseigné
p118
de nommer le soufre, qui est le chiffre
du feu,
le divin ? je ne suis pas moins frappé du
nom de cosmos
donné au monde. Les grecs le
nommèrent beauté , parce que tout
ordre est
beauté , comme dit quelque part le bon
Eustathe, et que l'
ordre suprême est dans le
monde. Les latins rencontrèrent la même idée
et
l' exprimèrent par leur mot de mundus , que
nous avons adopté en
lui donnant seulement une
terminaison française, excepté cependant que l'
un
de
p119
ces mots exclut le désordre, et que l'
autre exclut
la souillure : cependant c' est la même idée, et
les deux
mots sont également justes et également
faux. Mais dites-moi encore, je vous
prie,
comment ces anciens latins, lorsqu' ils ne
connoissoient encore que
la guerre et le labourage,
imaginèrent d' exprimer par le même mot l' idée
de
la prière et celle du supplice ? Qui leur
enseigna d' appeler la
fièvre, la purificatrice ,
ou l' expiatrice ? Ne diroit-on pas
qu' il y
a ici un jugement, une véritable connoissance de
cause, en vertu
de laquelle un peuple affirme la
justesse du nom. Mais croyez-vous que ces
sortes
de jugemens aient pu appartenir au temps où l' on
savoit à peine
écrire ; où le dictateur bêchoit
son jardin ; où l' on écrivoit des vers
que
Varron et Cicéron n' entendoient plus ? Ces
mots et d' autres encore
qu' on pourroit citer en
grand nombre, et qui tiennent à toute
la
métaphysique orientale, sont des débris évidens
de langues plus
anciennes détruites ou oubliées.
Les grecs avoient conservé quelques
traditions
obscures à cet égard ; et qui sait si Homère
n' attestoit pas
la même vérité, peut-être sans
p120
le savoir, lorsqu' il nous parle de
certains hommes
et de certaines choses que les dieux appellent
d' une
manière et les hommes d' une autre ?
En lisant les métaphysiciens
modernes, vous aurez
rencontré des raisonnemens à perte de vue sur
l'
importance des signes et sur les avantages d' une
langue philosophique (comme
ils disent) qui
seroit créée à-priori , ou perfectionnée par
des
philosophes. Je ne veux point me jeter dans
la question de l' origine du
langage (la même, pour
le dire en passant, que celle des idées innées)
;
ce que je puis vous assurer, car rien n' est plus
clair, c' est le
prodigieux talent des peuples
enfans pour former les mots, et l'
incapacité
absolue des philosophes pour le même objet. Dans
les siècles
les plus raffinés, je me rappelle que
Platon a fait observer ce talent des
peuples
dans leur enfance. Ce qu' il y a de remarquable,
c' est qu' on
diroit qu' ils ont procédé par voie de
délibération, en vertu d' un système
arrêté de
concert, quoique la chose soit rigoureusement
impossible, sous
tous les rapports. Chaque
langue a son génie, et ce génie est un, de
manière
qu' il exclut toute idée de
p121
composition, de formation arbitraire et
de
convention antérieure. Les lois générales qui la
constituent sont ce
que toutes les langues
présentent de plus frappant : dans la grecque,
par
exemple, c' en est une que les mots puissent se
joindre par une espèce
de fusion partielle qui
les unit pour faire naître une seconde
signification,
sans les rendre méconnoissables : c' est une règle
générale
dont la langue ne s' écarte point. Le
latin, plus réfractaire, laisse, pour
ainsi dire,
casser ses mots ; et de leurs fragmens choisis
et
réunis par la voie de je ne sais quelle
aglutination tout-à-fait
singulière, naissent
de nouveaux mots d' une beauté surprenante, et
dont
les élémens ne sauroient plus être reconnus que
par un oeil exercé.
De ces trois mots, par exemple,
caro, data, vermibus, ils ont fait
cadaver,
chair abandonnée aux vers . De ces autres mots
magis et
volo , non et volo , ils ont fait
malo et nolo, deux verbes
excellens que toutes
les langues et la grecque même peuvent envier à
la
latine. De caecus , ut ire (marcher ou
tâtonner comme un aveugle)
ils firent leur
caecutire, autre
p122
verbe fort heureux qui nous manque.
magis et
aucte ont produit macte, mot
tout-à-fait
particulier aux latins, et dont ils se servent
avec beaucoup
d' élégance. Le même système
produisit leur mot uterque, si heureusement
formé
de unus alterque , mot que je leur envie
extrêmement, car
nous ne pouvons l' exprimer que
par une phrase, l' un et l' autre . Et
que vous
dirai-je du mot negotior, admirablement formé
de ne ego otior
(je suis occupé, je ne perds
pas mon temps) , d' où l' on a tiré
negotium,
etc. ? Mais il me semble que le génie latin
s' est
surpassé dans le mot oratio, formé de os
et de ratio, bouche et
raison, c' est-à-dire
raison parlée .
Les français ne sont
point absolument étrangers
à ce système. Ceux qui furent nos
ancêtres,
p123
par exemple, ont très-bien su nommer les
leurs
par l' union partielle du mot ancien avec
celui d' être,
comme ils firent beffroi de
bel effroi. Voyez comment ils
opérèrent jadis
sur les deux mots latins duo et ire, dont
ils
firent duire, aller deux ensemble, et par une
extension
très-naturelle, mener, conduire . Du
pronom personnel se, de l'
adverbe relatif de lieu
hors, et d' une terminaison verbale tir, ils
ont
fait s-or-tir, c' est-à-dire sehorstir, ou mettre
sa propre
personne hors de l' endroit où elle
étoit, ce qui me paroît merveilleux.
êtes-vous
curieux de savoir comment ils unissoient les mots
à la manière
des grecs ? Je vous citerai celui
de courage, formé de cor et de rage, c'
est-à-dire
rage du coeur ; ou, pour mieux dire,
exaltation,
enthousiasme du coeur (dans le
sens anglois de rage). Ce mot fut dans
son
principe une traduction très-heureuse du thymos
grec qui n' a
plus aujourd' hui de synonyme en
français. Faites avec moi l' anatomie du
mot
incontestable : vous y trouverez la négation in,
le signe du moyen et
de la simultanéité cum, la
racine antique test, commune, si
p124
je ne me trompe, aux latins et aux
celtes, et le
signe de la capacité able, du latin habilis, si
l' un et l'
autre ne viennent pas encore d' une
racine commune et antérieure. Ainsi le
mot
incontestable signifie exactement une chose
si claire qu'
elle n' admet pas la preuve
contraire .
Admirez, je vous prie, la
métaphysique subtile
qui, du quare latin, parcè detorto, a
fait
notre car, et qui a su tirer de unus cette
particule on qui
joue un si grand rôle dans
notre langue. Je ne puis encore m' empêcher
de
vous citer notre mot rien que les français ont
formé du latin rem, pris
pour la chose quelconque
ou pour l' être absolu. C' est pourquoi, hors
le
cas où rien, répondant à une interrogation,
contient ou suppose une
ellipse, nous ne pouvons
employer ce mot qu' avec une négation, parce qu'
il
n' est point négatif, à la différence
p125
du latin nihil, qui est formé de ne
et de
hilum , comme nemo l' est de ne et de
homo (pas
un atome, pas un homme.)
c' est un plaisir d' assister, pour ainsi dire,
au
travail de ce principe caché qui forme les
langues. Tantôt vous le
verrez lutter contre une
difficulté qui l' arrête dans sa marche ;
il
cherche une forme qui lui manque : ses matériaux
lui résistent ; alors
il se tirera d' embarras par
un solécisme heureux, et il dira fort bien
:
rue passante, couleur voyante, place marchande,
métal cassant, etc
. Tantôt on le verra se
tromper évidemment, et faire une bévue
formelle,
comme dans le mot français incrédule , qui nie
un défaut
au lieu de nier une vertu. Quelquefois
il deviendra possible de reconnoître
en même
temps l' erreur et la cause de l' erreur : l' oreille
française
ayant, par exemple, exigé mal à propos
que la lettre s ne se prononçât
point dans le
monosyllabe est, troisième personne singulière
du verbe
substantif, il devenoit indispensable,
pour éviter des équivoques ridicules,
de soustraire
la particule conjonctive et à la loi générale
qui ordonne la
liaison de toute consonne
p126
finale avec la voyelle qui suit : mais
rien ne
fut plus malheureusement établi ; car cette
conjonction, unique
déjà, et par conséquent
insuffisante, en refusant ainsi, iratis musis,
de s' allier avec les voyelles suivantes, est
devenue excessivement
embarrassante pour le poète,
et même pour le prosateur qui a de l'
oreille.
Mais, pour en revenir au talent primordial, (c' est
à vous en
particulier que je m' adresse,
m le sénateur), contemplez votre nation,
et
demandez-lui de quels mots elle a enrichi sa
langue depuis la grande
ère ? Hélas ! Cette nation
a fait comme les autres. Depuis qu' elle s'
est
mêlée de raisonner, elle a emprunté des mots et
n' en a plus créé.
Aucun peuple ne peut échapper
à la loi générale. Partout l' époque de
la
civilisation et de la philosophie est, dans ce
genre, celui de la
stérilité. Je lis sur vos
billets de visite :
p127
minister, général, kammerherr,
kammeriunker,
fraülen, général-anchef,
général-dejournei,
joustizii-politzii minister, etc., etc. Le
commerce
me fait lire sur ses affiches :
magazei, fabrica, meubel, etc, etc. J'
entends
à l' exercice : directii na prava, na leva ;
deployade en
échiquier, en échelon,
contre-marche, etc. L' administration
militaire
prononce haupt-wacht, exercice-hause,
ordonnance-hause ;
commissariat, cazarma,
canzellarii , etc. ; mais tous ces mots
et
mille autres que je pourrois citer ne valent pas
un seul de ces mots si
beaux, si élégans, si
expressifs qui abondent dans votre langue
primitive,
souproug, par exemple (époux),
qui signifie exactement celui qui
est attaché
avec un autre sous le même joug : rien de
plus juste et de
plus ingénieux. En vérité,
messieurs, il faut avouer que les sauvages ou
les
barbares, qui délibérèrent jadis pour former
de pareils noms,
ne manquèrent point du tout de
tact.
Et que dirons-nous des analogies
surprenantes
qu' on remarque entre des langues séparées par le
temps et l'
espace, au point de n' avoir
p128
jamais pu se toucher ? Je pourrois vous
montrer
dans l' un de ces volumes manuscrits que vous
voyez sur ma table,
plusieurs pages chargées de
mes pieds-de-mouches, et que j' ai
intitulées
parallélismes de la langue grecque et de la
française .
Je sais que j' ai été précédé sur
ce point par un grand maître, Henri
étienne ;
mais je n' ai jamais rencontré son livre, et rien
n' est
plus amusant que de former soi-même ces
sortes de recueils, à mesure qu' on
lit et que les
exemples se présentent. Prenez bien garde que
je n' entends
point parler des simples conformités
de mots acquis tout simplement par voie
de
contact et de communication : je ne parle que des
conformités d' idées
prouvées par des synonymes
de sens, différens en tout par la forme ;
ce
qui exclut toute idée d' emprunt. Je vous ferai
seulement observer une
chose bien singulière :
c' est que lorsqu' il est question de
rendre
quelques-unes de ces idées dont l' expression
naturelle offenseroit
de quelque manière la
délicatesse, les français ont souvent
rencontré
précisément les mêmes tournures employées jadis
par les grecs
pour sauver ces naïvetés choquantes ;
p129
ce qui doit paroître fort extraordinaire,
puisqu' à
cet égard nous avons agi de nous-mêmes, sans
rien demander à nos
intermédiaires, les latins.
Ces exemples suffisent pour nous mettre sur
la
voie de cette force qui préside à la formation
des langues, et pour
faire sentir la nullité de
toutes les spéculations modernes. Chaque
langue,
prise à part, répète les phénomènes spirituels
qui eurent lieu
dans l' origine ; et plus la
langue est ancienne, plus ces phénomènes
sont
sensibles. Vous ne trouverez surtout aucune
exception à l'
observation sur laquelle j' ai tant
insisté : c' est qu' à mesure qu' on s'
élève vers
ces temps d' ignorance et de barbarie qui virent
la naissance
des langues, vous trouverez toujours
plus de logique et de profondeur dans
la
formation des mots, et que ce talent disparoît
par une gradation
contraire, à mesure qu' on
descend vers les époques de civilisation et
de
science. Mille ans avant notre ère, Homère
exprimoit dans un seul mot
évident et harmonieux :
ils répondirent par une acclamation favorable
à
p130
ce qu' ils venoient d' entendre . En
lisant ce
poète, tantôt on entend pétiller autour de soi
ce feu générateur
qui fait vivre la vie, et
tantôt on se sent humecté par la rosée
qui
distille de ses vers enchanteurs sur la couche
poétique des immortels.
Il sait répandre la
voix divine autour de l' oreille humaine,
comme
une atmosphère sonore qui résonne encore après
que le dieu a cessé
de parler. Il peut évoquer
Andromaque, et nous la montrer comme son
époux
la vit pour la dernière fois, frissonnant de
tendresse et riant des
larmes.
p131
D' où venoit donc cette langue qui semble
naître
comme Minerve, et dont la première production
est un chef-d' oeuvre
désespérant, sans qu' il ait
jamais été possible de prouver qu' elle
ait
balbutié ? Nous écrierons-nous niaisement à la
suite des docteurs
modernes : combien il a
fallu de siècles pour former une telle langue !
en effet, il en a fallu beaucoup, si elle s' est
formée comme on l'
imagine. Du serment de
Louis-Le-Germanique en 842 jusqu' au menteur
de Corneille, et jusqu' aux menteuses de
Pascal, il s' est
écoulé huit siècles : en
suivant une règle de proportion, ce n' est pas
trop
de deux mille ans pour former la langue grecque.
Mais Homère vivoit
dans un siècle barbare ; et
pour peu qu' on veuille s' élever au-dessus de
son
époque, on se trouve au milieu des pélasges
vagabonds et des premiers
rudimens de la société.
Où donc placerons-nous ces siècles dont nous
avons
besoin pour former cette merveilleuse
langue ? Si, sur
p132
ce point de l' origine du langage, comme
sur une
foule d' autres, notre siècle a manqué la vérité,
c' est qu' il
avoit une peur mortelle de la
rencontrer. Les langues ont commencé ;
mais
la parole jamais, et pas même avec l' homme.
L' un a
nécessairement précédé l' autre ; car la
parole n' est possible que
par le verbe. Toute
langue particulière naît comme l' animal, par
voie d'
explosion et de développement, sans que
l' homme ait jamais passé de l' état
d' aphonie
à l' usage de la parole. Toujours il a parlé, et
c' est
avec une sublime raison que les hébreux
l' ont appelé âme parlante. Lorsqu'
une nouvelle
langue se forme, elle naît au milieu d' une
société qui est
en pleine possession du langage ;
et l' action, ou le principe qui préside à
cette
formation ne peut inventer arbitrairement aucun
mot ; il emploie
ceux qu' il trouve autour de lui
ou qu' il appelle de plus loin ; il s'
en
nourrit, il les triture, il les digère ; il ne
les adopte jamais
sans les modifier plus ou
moins. On a beaucoup parlé de signes
arbitraires
dans un siècle où l' on s' est passionné pour toute
expression
grossière qui excluoit l' ordre et
l' intelligence ; mais il n' y
p133
a point de signes arbitraires, tout mot a
sa
raison. Vous avez vécu quelque temps, m le chevalier,
dans un beau pays
au pied des Alpes, et, si je
ne me trompe, vous y avez même tué
quelques
hommes...
Le Chevalier.
Sur mon honneur, je n' ai tué
personne. Tout au
plus je pourrois dire comme le jeune homme de
Madame De
Sévigné : je n' y ai pas nui .
Le Comte.
Quoi qu' il en soit, il
vous souvient peut-être
que dans ce pays le son (furfur) se
nomme
bren . De l' autre côté des Alpes, une chouette
s' appelle
sava . Si l' on vous avoit demandé
pourquoi les deux peuples avoient
choisi ces deux
arrangemens de sons pour exprimer les deux idées,
vous
auriez été tenté de répondre : parce
qu' ils l' ont jugé à propos ; ces
choses-là
sont arbitraires . Vous auriez cependant été
dans l' erreur
: car le premier de ces deux mots
est anglais et le second est esclavon ; et
de
Raguse au Kamschatka, il est en possession de
signifier dans la belle
langue russe ce qu' il
signifie à
p134
huit cents lieues d' ici dans un dialecte
purement
local. Vous n' êtes pas tenté, j' espère, de me
soutenir que les
hommes, délibérant sur la
Tamise, sur le Rhône, sur l' Oby ou sur le
Pô,
rencontrèrent par hasard les mêmes sons pour
exprimer les mêmes idées.
Les deux mots
préexistoient donc dans les deux langues qui en
firent
présent aux deux dialectes. Voulez-vous
que les quatre peuples les aient
reçus d' un
peuple antérieur ? Je n' en crois rien ; mais je
l' admets :
il en résulte d' abord que les deux
immenses familles teutone et esclavone n'
inventèrent
point arbitrairement ces deux mots, mais qu' elles
les avoient
reçus. Ensuite la question recommence
à l' égard de ces nations antérieures :
d' où les
tenoient-elles ? Il faudra répondre de même,
elles les
avoient reçus ; et ainsi en
remontant jusqu' à l' origine des choses.
Les
bougies qu' on apporte dans ce moment
p135
me rappellent leur nom : les français
faisoient
autrefois un grand commerce de cire avec la ville
de Botzia
dans le royaume de Fez ; ils en
rapportoient une grande quantité de
chandelles
de cire qu' ils se mirent à nommer des botzies .
Le
génie national façonna bientôt ce mot et en
fit bougies . L' anglais a
retenu l' ancien mot
wax-candle (chandelles de cire), et l'
allemand
aime mieux dire wachslicht (lumière de cire) ;
mais
partout vous voyez la raison qui a déterminé
le mot. Quand je n' aurois pas
rencontré
l' étymologie de bougie dans la préface du
dictionnaire
hébraïque de Thomassin, où je ne la
cherchois certainement pas, en aurois-je
été
moins sûr d' une étymologie quelconque ? Pour
douter à cet égard il
faut avoir éteint le
flambeau de l' analogie ; c' est-à-dire qu' il
faut
avoir renoncé au raisonnement. Observez, s' il
vous plaît, que ce mot
seul d' étymologie est
déjà une grande preuve du talent prodigieux
de
l' antiquité pour rencontrer ou adopter les mots
les plus parfaits :
car celui-là suppose que
chaque mot est vrai , c' est-à-dire qu' il n'
est
point imaginé arbitrairement ; ce qui est assez
pour
p136
mener loin un esprit juste. Ce qu' on
sait dans ce
genre prouve beaucoup, à cause de l' induction qui
en résulte
pour les autres cas ; ce qu' on ignore
au contraire ne prouve rien, excepté
l' ignorance
de celui qui cherche. Jamais un son arbitraire n' a
exprimé,
ni pu exprimer une idée. Comme la pensée
préexiste nécessairement aux mots
qui ne sont que
les signes physiques de la pensée, les mots, à
leur tour,
préexistent à l' explosion de toute
langue nouvelle qui les reçoit tout faits
et les
modifie ensuite à son gré. Le génie de chaque
langue se meut comme
un animal pour trouver de tout
côté ce qui lui convient. Dans la nôtre,
par
exemple,
p137
maison est celtique, palais
est latin,
basilique est grec, honnir est
teutonique,
rabot est esclavon, almanach est arabe,
et
sopha est hébreu. D' où nous est venu tout
cela ? Peu m' importe, du
moins pour le moment : il
me suffit de vous prouver que les langues ne
se
forment que d' autres langues qu' elles tuent
ordinairement pour s' en
nourrir, à la manière des
animaux carnassiers. Ne parlons donc jamais
de
hasard ni de signes arbitraires, gallis
hoec philodemus ait
. On est déjà bien avancé
dans ce genre lorsqu' on a suffisamment
réfléchi
p138
sur cette première observation que je
vous ai
faite ; savoir, que la formation des mots les plus
parfaits, les
plus significatifs, les plus
philosophiques, dans toute la force du
terme,
appartient invariablement aux temps d' ignorance
et de simplicité.
Il faut ajouter, pour compléter
cette grande théorie, que le talent
onomaturge
disparoît de même invariablement à mesure qu'
on
descend vers les époques de civilisation et de
science. On ne cesse,
dans tous les écrits du
temps sur cette matière intéressante, de
désirer
une langue philosophique , mais sans savoir et
sans se
douter seulement que la langue la plus
philosophique est celle dont la
philosophie s' est
le moins mêlée. Il manque deux petites choses à
la
philosophie pour créer des mots : l' intelligence
qui les invente et la
puissance qui les fait
adopter. Voit-elle un objet nouveau ?
Elle
feuillette ses dictionnaires pour trouver un mot
antique ou étranger,
et presque toujours même
p139
elle y réussit mal. Le mot mongolfière
, par
exemple, qui est national, est juste , au
moins dans un
sens ; et je le préfère à celui
d' aréostat , qui est le terme
scientifique et
qui ne dit rien : autant vaudroit appeler un
navire
hydrostat . Voyez cette foule de mots
nouveaux empruntés du grec,
depuis vingt ans, à
mesure que le crime ou la folie en avoient besoin
:
presque tous sont pris ou formés à contresens.
Celui de
théophilantrope , par exemple, est
plus sot que la chose, et c' est
beaucoup dire :
un écolier anglais ou allemand auroit su
dire
théanthropophile . Vous me direz que ce mot
fut inventé par
des misérables dans un temps
misérable ; mais la nomenclature chimique,
qui
fut certainement l' ouvrage d' hommes très-éclairés,
débute cependant
par un solécisme de basses
classes, oxigène au lieu d' oxigone
.
J' ai d' ailleurs, quoique je ne sois pas chimiste,
d' excellentes
raisons de croire que tout ce
dictionnaire sera effacé ; mais, à ne l'
envisager
que sous le point de vue philosophique et
grammatical, il seroit
peut-être ce qu' on peut
imaginer de plus malheureux, si la
nomenclature
métrique n' étoit
p140
venue depuis disputer et remporter pour
toujours
la palme de la barbarie. L' oreille superbe du
grand siècle l'
auroit rejetée avec un
frémissement douloureux. Alors le génie seul
avoit
le droit de persuader l' oreille française, et
Corneille lui-même s' en vit
plus d' une fois
repoussé ; mais, de nos jours, elle se livra à
tout le
monde.
Lorsqu' une langue est faite (comme elle peut être
faite), elle est
remise aux grands écrivains, qui
s' en servent sans penser seulement à créer
de
nouveaux mots. Y a-t-il dans le songe d' Athalie,
dans la description
de l' enfer qu' on lit dans le
Télémaque, ou dans la péroraison de l'
oraison
funèbre de Condé, un seul mot qui ne soit pas
vulgaire, pris à
part ? Si cependant le droit de
créer de nouvelles expressions appartenoit
à
quelqu' un, ce seroit aux grands écrivains et non
aux philosophes, qui
sont sur ce point d' une rare
ineptie : les premiers toutefois n' en
usent
qu' avec une excessive réserve, jamais dans les
morceaux d'
inspiration, et seulement pour les
substantifs et les adjectifs ; quant aux
paroles ,
ils ne songent guère à en proférer de nouvelles.
Enfin il
faut s' ôter de l' esprit cette idée de
langues
p141
nouvelles , excepté seulement dans le
sens que
je viens d' expliquer ; ou, si vous voulez que
j' emploie une
autre tournure, la parole est
éternelle, et toute langue est aussi ancienne
que
le peuple qui la parle. On objecte, faute de
réflexion, qu' il n' y a
pas de nation qui puisse
elle-même entendre son ancien langage : et
qu'
importe, je vous prie ? Le changement qui ne
touche pas le principe exclut-il
l' identité ?
Celui qui me vit dans mon berceau me
reconnoîtroit-il
aujourd' hui ? Je crois cependant que j' ai le
droit de
m' appeler le même . Il n' en est pas
autrement d' une langue : elle
est la même tant
que le peuple est le même. La pauvreté des
langues dans
leurs commencemens est une autre
supposition faite de la pleine puissance
et
autorité philosophique. Les mots nouveaux ne
prouvent rien, parce
qu' à mesure qu' elles en
acquièrent, elles en laissent échapper d'
autres,
on ne sait dans quelle proportion. Ce qu' il y a
de sûr, c' est
que tout peuple a parlé, et qu' il a
parlé précisément autant qu' il pensait
et aussi
bien qu' il pensait ; car c' est une folie égale de
croire qu' il
y ait un signe pour une pensée qui
n' existe
p142
pas, ou qu' une pensée manque d' un signe
pour se
manifester. Le huron ne dit pas garde-tems ,
par exemple,
c' est un mot qui manque sûrement à
sa langue ; mais tomawack manque
par bonheur
aux nôtres, et ce mot compte tout comme un autre.
Il seroit
bien à désirer que nous eussions une
connoissance approfondie des langues
sauvages .
Le zèle et le travail infatigable des
missionnaires
avoient préparé sur cet objet un
ouvrage immense, qui auroit été infiniment
utile
à la philologie et à l' histoire de l' homme : le
fanatisme
destructeur du xviiie siècle l' a fait
disparoître sans retour. Si nous
avions, je ne
dis pas des monumens, puisqu' il ne peut y en
avoir, mais
seulement les dictionnaires de ces
langues, je ne doute pas que nous n' y
trouvassions
de ces mots dont je vous parlois il n' y a qu' un
instant,
restes évidens d' une langue antérieure
parlée par un peuple éclairé. Et
quand même nous
ne les
p143
trouverions pas, il en résulteroit
seulement que
la dégradation est arrivée au point d' effacer ces
derniers
restes : etiam periere ruinoe . Mais
dans l' état quelconque où elles
se trouvent, ces
langues ainsi ruinées demeurent comme des
monumens
terribles de la justice divine ; et si
on les connoissoit à fond, on seroit
probablement
plus effrayé par les mots qu' elles possèdent que
par ceux
qui leur manquent. Parmi les sauvages
de la Nouvelle-Hollande il n' y a point
de mot
pour exprimer l' idée de Dieu ; mais il y en a un
pour exprimer l'
opération qui détruit un enfant
dans le sein de sa mère, afin de la
dispenser
des peines de l' allaitement : on l' appelle le
mi-bra.
Le
Chevalier.
Vous m' avez beaucoup intéressé, m le comte, en
traitant avec
une certaine étendue une question
qui s' est trouvée sur notre route : mais
souvent
p144
il vous échappe des mots qui me causent
des
distractions, et dont je me promets toujours de
vous demander raison.
Vous avez dit, par exemple,
tout en courant à un autre sujet, que
la
question de l' origine de la parole étoit la
même que celle de l'
origine des idées . Je
serois curieux de vous entendre raisonner sur
ce
point ; car souvent j' ai entendu parler de
différens écrits sur l'
origine des idées et même
j' en ai lu ; mais la vie agitée que j' ai
menée
pendant si long-temps, et peut-être aussi le
manque d' un bon
aplanisseur (ce mot, comme
vous voyez, n' appartient point à la
langue
primitive) m' ont toujours empêché d' y voir clair.
Ce problème ne
se présente à moi qu' à travers
une espèce de nuage qu' il ne m' a jamais
été
possible de dissiper ; et souvent j' ai été tenté
de croire que la
mauvaise foi et le mal entendu
jouoient ici comme ailleurs un rôle
marquant.
Le Comte.
Votre soupçon est parfaitement fondé, mon
cher
chevalier, et j' ose croire que j' ai assez
p145
réfléchi sur ce sujet pour être en état
au moins
de vous épargner quelque fatigue.
Mais avant tout je voudrois
vous proposer le
motif de décision qui doit précéder tous les
autres : c'
est celui de l' autorité. La raison
humaine est manifestement convaincue d'
impuissance
pour conduire les hommes ; car peu sont en état
de bien
raisonner, et nul ne l' est de bien
raisonner sur tout ; en sorte qu' en
général il
est bon, quoi qu' on en dise, de commencer par
l' autorité.
Pesez donc les voix de part et
d' autre, et voyez contre l' origine sensible
des
idées, Pythagore, Platon, Cicéron, Origène,
saint Augustin, Descartes,
Cudworth, Lami,
Polignac, Pascal, Nicole, Bossuet, Fénélon,
Leibnitz, et
cet illustre Malebranche qui a
bien pu errer quelquefois dans le chemin de
la
vérité, mais qui n' en est jamais sorti. Je
p146
ne vous nommerai pas les champions de l'
autre
parti ; car leurs noms me déchirent la bouche.
Quand je ne saurois
pas un mot de la question,
je me déciderois sans autre motif que mon
goût
pour la bonne compagnie, et mon aversion pour
la mauvaise.
Je vous
proposerois encore un autre argument
préliminaire qui a bien sa force : c'
est celui
que je tire du résultat détestable de ce système
absurde, qui
voudroit, pour ainsi dire,
matérialiser l' origine de nos idées. Il n' en
est
pas, je crois, de plus avilissant, de plus
funeste pour l' esprit
humain. Par lui la raison
a perdu ses ailes, et se traîne comme un
reptile
fangeux ; par lui fut tarie la source divine de
la poésie
et
p147
de l' éloquence ; par lui toutes les
sciences
morales ont péri.
Le Chevalier.
Il ne m' appartient pas
peut-être de disputer sur
les suites du système ; mais quant à
ses
défenseurs,
il me semble, mon cher ami, qu' il est possible
de
citer des noms respectables à côté de ces
autres noms qui vous déchirent
la bouche .
Le Comte.
Beaucoup moins, je puis vous l' assurer, qu' on
ne
le croit communément ; et il faut observer
d' abord qu' une foule de
grands hommes, créés de
la pleine autorité du dernier siècle,
cesseront
bientôt de l' être ou de le paroître.
p148
La grandecabale avoit
besoin de leur renommée :
elle l' afaite comme on fait une boîte ou un
soulier ;
mais cette réputation factice est aux abois, et
bientôt l'
épouvantable médiocrité de ces grands
hommes sera l' inépuisable sujet
des risées
européennes.
Il faut d' ailleurs retrancher de ces
noms
respectables , ceux des philosophes réellement
illustres que la
secte philosophique enrôla mal
à propos parmi les défenseurs de l'
origine
sensible des idées. Vous n' avez pas oublié
peut-être, m le
sénateur, ce jour où nous lisions
ensemble le livre de Cabanis sur les
rapports
du physique
p149
et du moral de l' homme , à l'
endroit où il place
sans façon au rang des défenseurs du système
matériel
Hippocrate et Aristote. Je vous fis
remarquer à ce sujet le double et
invariable
caractère du philosophisme moderne, l' ignorance
et l'
effronterie. Comment des gens entièrement
étrangers aux langues savantes, et
surtout au
grec dont ils n' entendoient pas une ligne,
s' avisoient-ils de
citer et de juger les
philosophes grecs ? Si Cabanis en particulier
avoit
ouvert une bonne édition d' Hippocrate, au
lieu de citer sur parole ou de
lire avec la
dernière négligence quelque mauvaise traduction,
il auroit vu
que l' ouvrage qu' il cite comme
appartenant à Hippocrate est un morceau
supposé.
Il
p150
n' en faudroit pas d' autre preuve que le
style de
l' auteur, aussi mauvais écrivain qu' Hippocrate
est clair et
élégant. Cet écrivain d' ailleurs,
quel qu' il soit, n' a parlé ni pour ni
contre la
question ; c' est ce que je vous fis encore
remarquer dans le
temps. Il se borne à traiter
celle de l' expérience et de la théorie dans
la
médecine en sorte que chez lui oesthèse est
synonyme d'
expérience et non de sensation .
Je vous fis de plus toucher au
doigt
qu' Hippocrate devoit à
p151
bien plus juste titre être rangé parmi
les
défenseurs des idées innées, puisqu' il fut le
maître de Platon, qui
emprunta de lui ses
principaux dogmes métaphysiques.
à l' égard d'
Aristote, quoiqu' il ne me fût pas
possible de vous donner sur-le-champ tous
les
éclaircissemens que vous auriez pu désirer, vous
eûtes cependant la
bonté de vous en fier à moi
lorsque, sur la foi seule d' une mémoire qui
me
trompe peu, je vous citai cette maxime
fondamentale du philosophe grec,
que l' homme ne
peut rien apprendre qu' en vertu de ce qu' il
sait déjà
; ce qui seul suppose nécessairement
quelque chose de semblable à la
théorie des idées
innées.
Et si vous examinez d' ailleurs ce qu' il a
écrit
avec une force de tête et une finesse d' expression
véritablement
admirables, sur l' essence de
l' esprit qu' il place dans la pensée même, il
ne
vous restera pas le moindre doute sur l' erreur
qui a prétendu ravaler
ce philosophe jusqu' à
Locke et Condillac.
Quant aux scolastiques, qu' on
a beaucoup trop
déprimés de nos jours, ce qui a trompé
p152
surtout la foule des hommes superficiels
qui se
sont avisés de traiter une grande question sans
la comprendre, c'
est le fameux axiome de
l' école : rien ne peut entrer dans l'
esprit
que par l' entremise des sens . Par défaut
d' intelligence ou
de bonne foi, on a cru ou l' on
a dit que cet axiome fameux excluoit les
idées
innées : ce qui est très-faux. Je sais, m le
sénateur, que vous n'
avez pas peur des in-folios.
Je veux vous faire lire un jour la doctrine
de
saint Thomas sur les idées ; vous sentirez à
quel point...
Le
Chevalier.
Vous me forcez, mes bons amis, à faire
connoissance avec d'
étranges personnages. Je
croyois que saint Thomas étoit cité sur
les
bancs, quelquefois à l' église ; mais je me
doutois peu qu' il pût
être question de lui entre
nous.
Le Comte.
Saint Thomas, mon cher
chevalier, a fleuri
p153
dans le xiiie siècle. Il ne pouvoit s'
occuper de
sciences qui n' existoient pas de son temps, et
dont on ne s'
embarrassoit nullement alors. Son
style admirable sous le rapport de la
clarté, de
la précision, de la force et du laconisme, ne
pouvoit être
cependant celui de Bembo, de
Muret ou de Maffei. Il n' en fut pas moins l'
une
des plus grandes têtes qui aient existé dans le
monde. Le génie
poétique même ne lui étoit pas
étranger. L' église en a conservé
quelques
étincelles qui purent exciter depuis l' admiration
et l' envie de
Santeuil. Puisque vous savez le
latin, monsieur le chevalier, je ne voudrois
pas
répondre qu' à l' âge de cinquante ans et retiré
dans votre vieux
manoir, si Dieu vous le rend,
vous n' empruntiez saint Thomas à votre
curé
pour juger par vous-même de ce grand homme. Mais
je reviens à la
question. Puisque saint Thomas
fut surnommé l' ange de l' école , c'
est
p154
lui surtout qu' il faut citer pour
absoudre
l' école ; et en attendant que m le chevalier ait
cinquante ans,
c' est à vous, m le sénateur, que
je ferai connoître la doctrine de saint
Thomas
sur les idées. Vous verrez d' abord qu' il ne
marchande point pour
décider que l' intelligence,
dans notre état de dégradation, ne
comprend
rien sans image . Mais entendez-le parler
ensuite sur l'
esprit et sur les idées. Il
distinguera soigneusement " l' intellect
passif
ou cette puissance qui reçoit les impressions de
l'
intellect actif (qu' il nomme aussi
possible ), ou de l'
intelligence proprement
dite qui raisonne sur les impressions... etc.
"
p155
je voudrois encore vous faire lire la
superbe
définition de la vérité que nous a donnée saint
Thomas. la
vérité, dit-il, est une équation
entre l' affirmation et son objet
. Quelle
justesse et quelle profondeur ! C' est un éclair
de la vérité
qui se définit elle-même, et il a
bien eu soin de nous avertir qu' il ne s'
agit
d' équation qu' entre ce qu' on dit de la
chose et ce qui
est dans la chose ; " mais
qu' à l' égard de l' opération spirituelle
qui
affirme, elle n' admet aucune équation , " parce
qu' elle est
au-dessus de tout et ne ressemble à
rien, de manière qu' il ne peut y avoir
aucun
rapport, aucune analogie, aucune
p156
équation entre la chose comprise
et
l' opération qui comprend.
Maintenant que les idées universelles
soient
innées dans nous, ou que nous les voyions en
Dieu, ou comme on
voudra, n' importe ; c' est ce
que je ne veux point examiner dans ce moment
:
le point négatif de la question est sans contredit
ce qu' elle renferme
de plus important ;
établissons d' abord que les plus grands, les
plus
nobles, les plus vertueux génies de l' univers,
se sont accordés à
rejeter l' origine sensible des
idées. C' est la plus sainte, la plus
unanime, la
plus entraînante protestation de l' esprit humain
contre la
plus grossière et la plus vile des
erreurs : pour le surplus, nous pouvons
ajourner
la question.
Vous voyez, messieurs, que je suis en état
de
diminuer un peu le nombre de ces noms
respectables , dont vous
me parliez, m le
chevalier. Au reste, je ne refuse point d' en
reconnoître
quelques-uns parmi les défenseurs
du sensibilisme (ce mot, ou tout
autre qu' on
trouvera meilleur, est devenu nécessaire) ; mais
dites-moi,
ne vous est-il jamais arrivé, ou par
malheur
p157
ou par foiblesse, de vous trouver en
mauvaise
compagnie ? Dans ce cas, comme vous savez, il n' y
a qu' un mot à
dire : sortez ; tant que vous y
êtes, on a droit de se moquer de vous, pour
ne
rien dire de plus.
Après ce petit préliminaire, m le chevalier,
je
voudrois d' abord, si vous me faisiez l' honneur
de me choisir pour
votre introducteur dans ce
genre de philosophie, vous faire observer
avant
tout que toute discussion sur l' origine des idées
est un énorme
ridicule, tant qu' on n' a pas
décidé la question de l' essence de l' âme.
Vous
permettroit-on dans les tribunaux de demander un
héritage comme
parent, tant qu' il seroit douteux
si vous l' êtes ? Eh bien, messieurs, il y
a de
même dans les discussions philosophiques, de ces
questions que les
gens de loi appellent
préjudicielles , et qui doivent
être
absolument décidées avant qu' il soit permis de
passer à d' autres.
Si l' estimable Thomas a
raison dans ce beau vers :
l' homme vit par son
âme, et l' âme est la pensée.
Tout est dit : car si la pensée est
essence,
demander
p158
l' origine des idées, c' est demander l'
origine de
l' origine. Voilà Condillac qui nous dit : je
m' occuperai
de l' esprit humain, non pour en
connoître la nature, ce qui seroit téméraire
;
mais seulement pour en examiner les opérations .
Ne soyons pas la
dupe de cette hypocrite
modestie : toutes les fois que vous voyez
un
philosophe du dernier siècle s' incliner
respectueusement devant
quelque problème, nous
dire que la question passe les forces de l'
esprit
humain ; qu' il n' entreprendra point de la
résoudre, etc. ,
tenez pour sûr qu' il redoute
au contraire le problème comme trop clair,
et
qu' il se hâte de passer à côté, pour conserver le
droit de troubler
l' eau . Je ne connois pas un
de ces messieurs à qui le titre sacré d'
honnête
homme convienne parfaitement. Vous en voyez ici
un exemple
: pourquoi mentir ? Pourquoi dire
qu' on ne veut point prononcer sur l'
essence de
l' âme, tandis qu' on prononce très-expressément
sur le point
capital en soutenant que les idées
nous viennent par les sens, ce qui
chasse
manifestement la pensée de la classe des
essences ? Je ne vois pas
d' ailleurs ce que la
question de l' essence de la
p159
pensée a de plus difficile que celle de
son
origine qu' on aborde si courageusement. peut-on
concevoir la
pensée comme accident d' une
substance qui ne pense pas ? ou bien
peut-on
concevoir l' accident-pensée se connoissant
lui-même, comme
pensant et méditant sur
l' essence de son sujet qui ne pense pas ?
voilà le problème proposé sous deux formes
différentes, et pour moi
je vous avoue que je n' y
vois rien de désespérant ; mais enfin on
est
parfaitement libre de le passer sous silence, à
la charge de convenir
et d' avertir même, à la
tête de tout ouvrage sur l' origine des
idées,
qu' on ne le donne que pour un simple jeu d' esprit,
pour une
hypothèse tout-à-fait aérienne, puisque
la question n' est pas admissible
sérieusement
tant que la précédente n' est pas résolue. Mais
une telle
déclaration faite dans la préface
accréditeroit peu le livre ; et qui connoît
cette
classe d' écrivains ne s' attendra guère à ce trait
de
probité.
Je vous faisois observer ensuite, m le chevalier,
une insigne
équivoque qui se trouve dans le titre
même de tous les livres écrits dans le
sens
moderne , sur l' origine des idées, puisque
p160
ce mot d' origine peut désigner
également la
cause seulement occasionnelle et excitatrice, ou
la cause
productrice des idées. Dans le premier
cas, il n' y a plus de dispute,
puisque les idées
sont supposées préexister ; dans le second,
autant vaut
précisément soutenir que la matière
de l' étincelle électrique est produite
par
l' excitateur.
Nous rechercherions ensuite pourquoi l' on
parle
toujours de l' origine des idées , et jamais
de l' origine
des pensées ? Il faut bien qu' il
y ait une raison secrète de la
préférence
constamment donnée à l' une de ces expressions sur
l' autre :
ce point ne tarderoit pas à être
éclairci ; alors je vous dirois, en me
servant des
paroles mêmes de Platon que je cite toujours
volontiers :
entendons-nous, vous et moi, la
même chose par ce mot de pensée ? pour
moi,
la pensée est le discours que l' esprit se tient
à
lui-même.
p161
Et cette définition sublime vous
démontreroit
seule la vérité de ce que je vous disois tout à
l' heure :
que la question de l' origine des
idées, est la même que celle de l'
origine de la
parole ; car la pensée et la parole ne sont
que deux
magnifiques synonymes ; l' intelligence
ne pouvant penser sans savoir qu'
elle pense, ni
savoir qu' elle pense sans parler, puisqu' il faut
qu' elle
dise : je sais .
Que si quelque initié aux doctrines modernes
vient
vous dire que vous parlez parce qu' on
vous a parlé ; demandez-lui
(mais vous
comprendra-t-il ? ) si l' entendement , à son
avis, est
la même chose que l' audition ; et
s' il croit que, pour entendre
la parole, il
suffise d' entendre le bruit qu' elle envoie dans
l'
oreille ?
Au reste, laissez, si vous voulez, cette question
de côté. Si
nous voulions approfondir la
principale, je me hâterois de vous conduire à
un
p162
préliminaire bien essentiel, celui de
vous
convaincre qu' après tant de disputes, on ne s' est
point encore
entendu sur la définition des
idées innées . Pourriez-vous croire que
jamais
Locke n' a pris la peine de nous dire ce qu' il
entend par ce mot ?
Cependant rien n' est plus vrai.
Le traducteur français de Bacon déclare, en
se
moquant des idées innées , qu' il avoue ne pas
se souvenir d'
avoir eu dans le sein de sa mère
connoissance du carré de l' hypothénuse
. Voilà
donc un homme d' esprit (car Locke en avoit
beaucoup) qui
prête aux philosophes spiritualistes
la croyance qu' un foetus dans le sein
de sa
mère sait les mathématiques, ou que nous pouvons
savoir sans
apprendre, c' est-à-dire, en d' autres
termes, apprendre sans apprendre ; et
que c' est
là ce que ces philosophes nomment idées innées .
Un
écrivain bien différent et d' une toute autre
autorité, qui honore aujourd'
hui la France par
des talens supérieurs et par le noble usage qu' il
en
sait faire, a cru argumenter d' une manière
décisive contre les idées
innées , en
demandant : " comment, si Dieu avoit gravé
p163
telle ou telle idée dans nos esprits, l'
homme
pourroit parvenir à les effacer ? Comment, par
exemple, l'
enfant idolâtre, naissant ainsi que le
chrétien avec la notion distincte
d' un Dieu
unique, peut cependant être ravalé au point de
croire à une
multitude de dieux ? "
que j' aurois de choses à vous dire sur
cette
notion distincte et sur l' épouvantable
puissance dont l'
homme n' est que trop réellement
en possession, d' effacer plus ou moins
ses
idées innées et de transmettre sa
dégradation ! Je m' en
tiens à vous faire
observer ici une confusion évidente de l' idée
ou de la simple notion avec l' affirmation ,
deux
choses cependant toutes différentes : c' est
la première qui est innée
, et non la seconde ;
car personne, je crois, ne s' est avisé de
dire
qu' il y avoit des raisonnemens innés . Le
théiste dit : il
n' y a qu' un dieu, et il a
raison ; l' idolâtre dit : il y en a
plusieurs,
et il a tort ; il se trompe, mais comme un
homme qui se
tromperoit dans une opération de
calcul. S' ensuivroit-il par hasard que
celui-ci
n' auroit pas l' idée du nombre ? Au contraire :
c' est une
preuve qu' il la possède ; car, sans
cette idée, il
p164
n' auroit pas même l' honneur de se
tromper. En
effet, pour se tromper, il faut affirmer ; ce
qu' on ne peut
faire sans une puissance quelconque
du verbe être , qui est l' âme de
tout verbe,
et toute affirmation suppose une notion
préexistante. Il n' y
auroit donc, sans l' idée
antérieure d' un dieu, ni théistes,
ni
polythéistes, d' autant qu' on ne peut dire ni
oui ni non
sur ce qu' on ne connoît pas,
et qu' il est impossible de se tromper sur
Dieu,
sans avoir l' idée de Dieu. C' est donc la
notion ou la pure
idée qui est innée et
nécessairement étrangère aux sens : que si
elle
est assujettie à la loi du développement, c' est
la loi universelle
de la pensée et de la vie dans
tous les cercles de la création terrestre.
Du
reste, toute notion est vraie.
p165
Vous voyez, messieurs, que sur cette
grande
question (et je pourrois vous citer bien d' autres
exemples), on en
est encore à savoir précisément
de quoi il s' agit .
Un dernier
préliminaire enfin non moins essentiel
seroit de vous faire observer cette
action
secrète, qui, dans toutes les sciences...
Le
Sénateur.
Croyez-moi, mon cher ami, ne vous jouez pas
davantage sur le
bord de cette question ; car le
pied vous glissera et nous serons obligés
de
passer ici la nuit.
Le Comte.
Dieu vous en préserve, mes bons amis,
car
p166
vous seriez assez mal logés. Je n'
aurois
cependant pitié que de vous, mon cher sénateur,
et point du tout de
cet aimable soldat qui
s' arrangeroit fort bien sur un canapé.
Le
Chevalier.
Vous me rappelez mes bivouacs ; mais, quoique
vous ne soyez pas
militaire, vous pourriez aussi
nous raconter de terribles nuits. Courage,
mon
cher ami ! Certains malheurs peuvent avoir une
certaine douceur ; j'
éprouve du moins ce
sentiment, et j' aime à croire que je le partage
avec
vous.
Le Comte.
Je n' éprouve nulle peine à me résigner ; je vous
l'
avouerai même : si j' étois isolé, et si les
coups qui m' ont atteint n'
avoient blessé que moi,
je ne regarderois tout ce qui s' est passé dans
le
monde que comme un grand et magnifique spectacle
qui me livreroit tout
entier à l' admiration ;
mais que le billet d' entrée m' a coûté cher !
...
cependant je ne murmure point contre la puissance
adorable qui a si
fort rétréci mon appartement.
p167
Voyez comme elle commence déjà à m'
indemniser,
puisque je suis ici, puisqu' elle m' a donné si
libéralement
des amis tels que vous. Il faut
d' ailleurs savoir sortir de soi-même et s'
élever
assez haut pour voir le monde au lieu de ne voir
qu' un point. Je
ne songe jamais sans admiration
à cette trombe politique qui est venue
arracher
de leurs places des milliers d' hommes destinés à
ne jamais se
connoître, pour les faire tournoyer
ensemble comme la poussière des champs.
Nous
sommes trois ici, par exemple, qui étions nés
pour ne jamais nous
connoître : cependant nous
sommes réunis, nous conversons ; et quoique
nos
berceaux aient été si éloignés, peut-être que nos
tombes se
toucheront.
Si le mélange des hommes est remarquable, la
communication des
langues ne l' est pas moins. Je
parcourois un jour dans la bibliothèque
de
l' académie des sciences de cette ville, le
musaeum sinicum de
Bayer, livre qui est
devenu, je crois, assez rare, et qui appartient
plus
particulièrement à la Russie, puisque
l' auteur, fixé dans cette capitale, y
fit
imprimer son livre, il y a près de quatre-vingts
ans. Je fus frappé d'
une
p168
réflexion de cet écrivain savant et
pieux. " on
ne voit point encore, dit-il, à quoi servent
nos travaux sur
les langues ; mais bientôt on
s' en apercevra... etc. "
que diroit Bayer
s' il vivoit de nos jours ? La
marche de la providence lui paroîtroit
bien
accélérée. Réfléchissons d' abord sur la langue
universelle .
Jamais ce titre n' a mieux
convenu à la langue française ; et ce qu' il y
a
d' étrange, c' est que sa puissance semble
augmenter avec sa stérilité.
Ses beaux jours sont
passés : cependant tout le monde l' entend, tout
le
monde la parle ; et je ne crois pas même qu' il
y ait de ville en Europe qui
ne renferme quelques
hommes en état de l' écrire purement. La juste
et
honorable confiance accordée en Angleterre
au clergé de France exilé, a
permis à la langue
française d' y jeter de profondes racines : c'
est
p169
une seconde conquête peut-être, qui n' a
point
fait de bruit, car Dieu n' en fait point, mais
qui peut avoir des
suites plus heureuses que la
première. Singulière destinée de ces deux
grands
peuples, qui ne peuvent cesser de se chercher
ni de se haïr ! Dieu
les a placés en regard
comme deux aimans prodigieux qui s' attirent par
un
côté et se fuient par l' autre ; car ils sont à
la fois ennemis et
parens. Cette même Angleterre
p170
a porté nos langues en Asie ; elle a
fait
traduire Newton dans la langue de Mahomet, et
les jeunes anglais
soutiennent des thèses à
Calcutta en arabe, en persan et en bengali.
De
son côté la France, qui ne se doutoit pas, il y
a trente ans, qu' il y
eût plus d' une langue
vivante en Europe, les a toutes apprises tandis
qu'
elle forçoit les nations d' apprendre la sienne.
Ajoutez que les plus longs
voyages ont cessé
d' effrayer l' imagination ; que tous les
grands
navigateurs sont européens ; que l' Orient entier
cède
manifestement à l' ascendant européen ; que
le croissant,
p171
pressé sur ses deux points, à
Constantinople et
à Delhi, doit nécessairement éclater par le
milieu ; que
les événemens ont donné à
l' Angleterre quinze cents lieues de
frontières
avec le Thibet et la Chine, et vous aurez une
idée de ce qui se
prépare. L' homme, dans son
ignorance, se trompe souvent sur les fins et
sur
les moyens, sur ses forces et sur la résistance,
sur les instrumens et
sur les obstacles. Tantôt
il veut couper un chêne avec un canif, et
tantôt
il lance une bombe pour briser un roseau ; mais
la providence ne
tâtonne jamais, et ce n' est pas
en vain qu' elle agite le monde. Tout
annonce
que nous marchons vers une grande unité que nous
devons saluer
de loin , pour me servir d' une
tournure religieuse. Nous sommes
douloureusement
et bien justement broyés ; mais si de misérables
yeux tels
que les miens sont dignes d' entrevoir
les secrets divins, nous ne sommes
broyés
que pour être mêlés .
Le Sénateur.
ô mihi tam
longoe maneat pars ultima vitae !
p172
Le Chevalier.
Vous permettrez bien, j'
espère, au soldat de
prendre la parole en français :
courez,
volez, heures trop lentes,
qui retardez cet heureux jour.