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Sentinel
 
· 201.243.78.169


NukeSentinel(tm)
2.0.0 RC 6
 


SOIREES DE ST. PETERSBOURG
Deuxième entretien.


      p75

      Le Comte.
      Vous tournez votre tasse, m le chevalier : est-ce
      que vous ne voulez plus de thé ?
      Le Chevalier.
      Non, je vous remercie ; je m' en tiendrai pour
      aujourd' hui à une seule tasse. élevé, comme vous
      savez, dans une province méridionale de la
      France, où le thé n' étoit regardé que comme un
      remède contre le rhume, j' ai vécu depuis chez des
      peuples qui font grand usage de cette boisson :
      je me suis donc mis à en prendre pour faire
      comme les autres, mais sans pouvoir jamais y
      trouver assez de plaisir pour m' en faire un besoin.
      Je ne suis pas d' ailleurs, par système, grand
      partisan de ces nouvelles boissons : qui

      p76

      sait si elles ne nous ont pas apporté de nouvelles
      maladies ?
      Le Sénateur.
      Cela pourroit être, sans que la somme des maux
      eût augmenté sur la terre ; car, en supposant
      que la cause que vous indiquez ait produit
      quelques maladies ou quelques incommodités
      nouvelles, ce qui me paroîtroit assez difficile
      à prouver, il faudroit aussi tenir compte des
      maladies qui se sont considérablement affoiblies,
      ou qui même ont disparu presque totalement, comme
      la lèpre, l' éléphantiasis, le mal des ardens,
      etc. Au reste, je ne me sens point du tout porté
      à croire que le thé, le café et le sucre, qui ont
      fait en Europe une fortune si prodigieuse, nous
      aient été donnés comme des punitions : je
      pencherois plutôt à les envisager comme des
      présens ; mais, d' une manière ou d' une autre, je
      ne les regarderai jamais comme indifférens. Il
      n' y a point de hasard dans le monde, et je
      soupçonne depuis long-temps que la communication
      d' alimens et de boissons parmi les hommes, tient
      de près

      p77


      ou de loin à quelque oeuvre secrète qui s' opère
      dans le monde à notre insu. Pour tout homme qui
      a l' oeil sain, et qui veut regarder, il n' y a
      rien de si visible que le lien des deux mondes ;
      on pourroit dire même, rigoureusement parlant,
      qu' il n' y a qu' un monde, car la matière n' est
      rien. Essayez, s' il vous plaît, d' imaginer la
      matière existant seule, sans intelligence, jamais
      vous ne pourrez y parvenir.
      Le Comte.
      Je pense aussi que personne ne peut nier les
      relations mutuelles du monde visible et du monde
      invisible. Il en résulte une double manière de
      les envisager ; car l' un et l' autre peut être
      considéré, ou en lui-même ou dans son rapport
      avec l' autre. C' est d' après cette division
      naturelle que j' abordai hier la question qui nous
      occupe. Je ne considérai d' abord que l' ordre
      purement temporel ; et je vous demandois ensuite
      la permission de m' élever plus haut, lorsque je
      fus interrompu fort à propos par m le sénateur.
      Aujourd' hui je continue.
      Tout mal étant un châtiment, il s' ensuit que

      p78


      nul mal ne sauroit être considéré comme nécessaire ;
      et nul mal n' étant nécessaire, il s' ensuit que
      tout mal peut être prévenu ou par la suppression
      du crime qui l' avoit rendu nécessaire, ou par la
      prière qui a la force de prévenir le châtiment
      ou de le mitiger. L' empire du mal physique
      pouvant donc encore être restreint indéfiniment
      par ce moyen surnaturel, vous voyez...
      Le Chevalier.
      Permettez-moi de vous interrompre et d' être un
      peu impoli, s' il le faut, pour vous forcer d' être
      plus clair. Vous touchez là un sujet qui m' a
      plus d' une fois agité péniblement ; mais pour ce
      moment je suspends mes questions sur ce point.
      Je voudrois seulement vous faire observer que
      vous confondez, si je ne me trompe, les maux dus
      immédiatement aux fautes de celui qui les souffre,
      avec ceux que nous transmet un malheureux
      héritage. Vous disiez
      que nous souffrons
      peut-être aujourd' hui pour des excès commis il
      y a plus d' un siècle
      : or, il me semble que
      nous ne devons point répondre de ces crimes,

      p79

      comme de celui de nos premiers parens. Je ne
      crois pas que la foi s' étende jusque là ; et, si
      je ne me trompe, c' est bien assez d' un péché
      originel, puisque ce péché seul nous a soumis à
      toutes les misères de cette vie. Il me semble
      donc que les maux physiques qui nous viennent
      par héritage n' ont rien de commun avec le
      gouvernement temporel de la providence.
      Le Comte.
      Prenez garde, je vous prie, que je n' ai point
      insisté du tout sur cette triste hérédité, et
      que je ne vous l' ai point donnée comme une preuve
      directe de la justice que la providence exerce
      dans ce monde. J' en ai parlé en passant comme
      d' une observation qui se trouvait sur ma route ;
      mais je vous remercie de tout mon coeur, mon
      cher chevalier, de l' avoir remise sur le tapis,
      car elle est très-digne de nous occuper. Si je
      n' ai fait aucune distinction entre les maladies,
      c' est qu' elles sont toutes des châtimens. Le
      péché originel, qui explique tout et sans lequel
      on n' explique rien, se répète malheureusement à
      chaque instant de la durée, quoique d' une


      p80

      manière secondaire. Je ne crois pas qu' en votre
      qualité de chrétien, cette idée, lorsqu' elle
      vous sera développée exactement, ait rien de
      choquant pour votre intelligence. Le péché
      originel est un mystère sans doute : cependant,
      si l' homme vient à l' examiner de près, il se
      trouve que ce mystère a, comme les autres, des
      côtés plausibles, même pour notre intelligence
      bornée. Laissons de côté la question théologique
      de
      l' imputation , qui demeure intacte, et
      tenons-nous-en à cette observation vulgaire, qui
      s' accorde si bien avec nos idées les plus
      naturelles :
      que tout être qui a la faculté de
      se propager ne sauroit produire qu' un être
      semblable à lui
      . La règle ne souffre pas
      d' exception ; elle est écrite sur toutes les
      parties de l' univers. Si donc un être est dégradé,
      sa postérité ne sera plus semblable à l' état
      primitif de cet être, mais bien à l' état où il a
      été ravalé par une cause quelconque. Cela se
      conçoit très-clairement, et la règle a lieu dans
      l' ordre physique comme dans l' ordre moral. Mais
      il faut bien observer qu' il y a entre l' homme
      infirme et l' homme malade la même
      différence qui a lieu entre l' homme

      p81

      vicieux et l' homme coupable . La maladie
      aiguë n' est pas transmissible ; mais celle qui
      vicie les humeurs devient
      maladie originelle ,
      et peut gâter toute une race. Il en est de même
      des maladies morales. Quelques-unes appartiennent
      à l' état ordinaire de l' imperfection humaine ;
      mais il y a telle prévarication ou telle suite de
      prévarications qui peuvent dégrader absolument
      l' homme. C' est un
      péché originel du second
      ordre, mais qui nous représente,
      quoiqu' imparfaitement, le premier. De là viennent
      les sauvages qui ont fait dire tant d' extravagances,
      et qui ont surtout servi de texte éternel à
      J-J Rousseau, l' un des plus dangereux sophistes
      de son siècle, et cependant le plus dépourvu
      de véritable science, de sagacité et surtout de
      profondeur, avec une profondeur apparente qui est
      toute dans les mots. Il a constamment pris le
      sauvage pour l' homme primitif, tandis qu' il n' est
      et ne peut être que le descendant d' un homme
      détaché du grand arbre de la civilisation par
      une prévarication quelconque, mais d' un genre qui
      ne peut plus être répété, autant

      p82

      qu' il m' est permis d' en juger ; car je doute qu' il
      se forme de nouveaux sauvages.
      Par une suite de la même erreur, on a pris les
      langues de ces sauvages pour des langues
      commencées, tandis qu' elles sont et ne peuvent
      être que des débris de langues antiques,
      ruinées ,
      s' il est permis de s' exprimer ainsi, et dégradées
      comme les hommes qui les parlent. En effet, toute
      dégradation individuelle ou nationale est
      sur-le-champ annoncée par une dégradation
      rigoureusement proportionnelle dans le langage.
      Comment l' homme pourroit-il perdre une idée ou
      seulement la rectitude d' une idée sans perdre
      la parole ou la justesse de la parole qui
      l' exprime ; et comment au contraire pourroit-il
      penser ou plus ou mieux sans le manifester
      sur-le-champ par son langage ?
      Il y a donc une
      maladie originlle comme il
      y a un péché originel ; c' est-à-dire qu' en vertu
      de cette dégradation primitive, nous sommes sujets
      à toutes sortes de souffrances physiques en
      général ; comme en vertu de cette même
      dégradation nous sommes sujets à toutes sortes
      de vices
      en général . Cette maladie originelle

      p83

      n' a donc point d' autre nom. Elle n' est que la
      capacité de souffrir tous les maux, comme le
      péché originel (abstraction faite de l' imputation)
      n' est que la capacité de commettre tous les
      crimes, ce qui achève le parallèle.
      Mais il y a de plus des maladies, comme il y a
      des prévarications
      originelles du second
      ordre ; c' est-à-dire que certaines prévarications
      commises par certains hommes ont pu les dégrader
      de nouveau
      plus ou moins , et perpétuer ainsi
      plus ou moins dans leur descendance les vices
      comme les maladies ; il peut se faire que ces
      grandes prévarications ne soient plus possibles ;
      mais il n' en est pas moins vrai que le principe
      général subsiste et que la religion chrétienne
      s' est montrée en possession de grands secrets,
      lorsqu' elle a tourné sa sollicitude principale et
      toute la force de sa puissance législatrice et
      institutrice, sur la reproduction légitime de
      l' homme, pour empêcher toute transmission funeste
      des pères aux fils. Si j' ai parlé sans distinction
      des maladies que nous devons immédiatement à nos
      crimes personnels et de celles que nous tenons
      des vices de nos pères, le tort est léger ;

      p84

      puisque, comme je vous disois tout à l' heure,
      elles ne sont toutes dans le vrai que les châtimens
      d' un crime. Il n' y a que cette hérédité qui
      choque d' abord la raison humaine ; mais en
      attendant que nous puissions en parler plus
      longuement, contentons-nous de la règle générale
      que j' ai d' abord rappelée :
      que tout être qui
      se reproduit ne sauroit produire que son
      semblable
      . C' est ici, monsieur le sénateur, que
      j' invoque votre
      conscience intellectuelle : si
      un homme s' est livré à de tels crimes ou à une
      telle suite de crimes, qu' ils soient capables
      d' altérer en lui le principe moral, vous comprenez
      que cette dégradation est transmissible, comme
      vous comprenez la transmission du vice scrophuleux
      ou syphilitique. Au reste, je n' ai nul besoin de
      ces maux héréditaires. Regardez si vous voulez
      tout ce que j' ai dit sur ce sujet comme une
      parenthèse de conversation ; tout le reste
      demeure inébranlable. En réunissant toutes les
      considérations que j' ai mises sous vos yeux, il
      ne vous restera, j' espère, aucun doute,
      que
      l' innocent, lorsqu' il souffre, ne souffre jamais
      qu' en sa qualité d' homme ; et que l' immense

      p85

      majorité des maux tombe sur le crime
      ; ce qui
      me suffiroit déjà. Maintenant...
      Le Chevalier.
      Il seroit fort inutile, du moins pour moi, que
      vous allassiez plus avant ; car depuis que vous
      avez parlé des sauvages, je ne vous écoute plus.
      Vous avez dit en passant sur cette espèce
      d' hommes un mot qui m' occupe tout entier.
      Seriez-vous en état de me prouver que les langues
      des sauvages sont
      des restes , et non des
      rudimens de langues ?
      Le Comte.
      Si je voulois entreprendre sérieusement cette
      preuve, monsieur le chevalier, j' essaierois
      d' abord de vous prouver que ce seroit à vous de
      prouver le contraire ; mais je crains de me jeter
      dans cette dissertation qui nous meneroit trop
      loin. Si cependant l' importance du sujet vous
      paroît mériter au moins que je vous expose
      ma foi , je la livrerai volontiers et sans
      détails à vos réflexions futures. Voici donc ce
      que je crois sur les points principaux dont une
      simple conséquence a fixé votre attention.

      p86

      L' essence de toute intelligence est de connoître
      et d' aimer. Les limites de sa science sont celles
      de sa nature. L' être immortel n' apprend rien :
      il sait par essence tout ce qu' il doit savoir.
      D' un autre côté nul être intelligent ne peut
      aimer le mal naturellement ou en vertu de son
      essence ; il faudroit pour cela que Dieu l' eût
      créé mauvais, ce qui est impossible. Si donc
      l' homme est sujet à l' ignorance et au mal, ce ne
      peut être qu' en vertu d' une dégradation
      accidentelle qui ne sauroit être que la suite d' un
      crime. Ce besoin, cette faim de la science, qui
      agite l' homme, n' est que la tendance naturelle de
      son être qui le porte vers son état primitif, et
      l' avertit de ce qu' il est. Il
      gravite , si je
      puis m' exprimer ainsi, vers les régions de la
      lumière. Nul castor, nulle hirondelle, nulle
      abeille n' en veulent savoir plus que leurs
      devanciers. Tous les êtres sont tranquilles à la
      place qu' ils occupent. Tous sont dégradés, mais
      ils l' ignorent ; l' homme seul en a le sentiment,
      et ce sentiment est tout à la fois la preuve de
      sa grandeur et de sa misère, de ses droits
      sublimes et de son incroyable dégradation. Dans
      l' état où il est réduit, il n' a pas même le triste

      p87

      bonheur de s' ignorer : il faut qu' il se contemple
      sans cesse, et il ne peut se contempler sans
      rougir ; sa grandeur même l' humilie, puisque ses
      lumières qui l' élèvent jusqu' à l' ange ne servent
      qu' à lui montrer dans lui des penchans abominables
      qui le dégradent jusqu' à la brute. Il cherche
      dans le fond de son être quelque partie saine sans
      pouvoir la trouver : le mal a tout souillé,
      et
      l' homme entier n' est qu' une maladie
      . Assemblage
      inconcevable de deux puissances différentes et
      incompatibles, centaure monstrueux, il sent qu' il
      est le résultat de quelque forfait inconnu, de
      quelque mélange détestable qui a vicié l' homme
      jusque dans son essence la plus intime. Toute
      intelligence est par sa nature même le résultat,
      à la fois ternaire et unique, d' une
      perception
      qui appréhende, d' une
      raison qui affirme, et
      d' une
      volonté qui agit. Les deux premières
      puissances ne sont qu' affoiblies dans l' homme ;
      mais la troisième

      p88

      est brisée , et semblable au serpent du Tasse,
      elle se traîne après soi, toute honteuse de
      sa douloureuse impuissance. C' est dans cette
      troisième puissance que l' homme se sent blessé
      à mort. Il ne sait ce qu' il veut ; il veut ce
      qu' il ne veut pas ; il ne veut pas ce qu' il veut ;
      il
      voudroit vouloir . Il voit dans lui quelque
      chose qui n' est pas lui et qui est plus fort que
      lui. Le sage résiste et s' écrie :
      qui me
      délivrera ?
      l' insensé obéit, et il appelle sa
      lâcheté
      bonheur ; mais il ne peut se défaire
      de cette autre volonté incorruptible dans son
      essence, quoiqu' elle ait perdu son empire ; et le
      remords, en lui perçant le coeur, ne cesse de lui
      crier :
      en faisant ce que tu ne veux pas, tu
      consens à la loi
      . Qui pourroit croire

      p89

      qu' un tel être ait pu sortir dans cet état des
      mains du créateur ? Cette idée est si révoltante,
      que la philosophie seule, j' entends la philosophie
      païenne, a deviné le péché originel. Le vieux
      Timée de Locres ne disoit-il pas déjà, sûrement
      d' après son maître Pythagore,
      que nos vices
      viennent bien moins de nous-mêmes que de nos
      pères et des élémens qui nous constituent ?

      Platon ne dit-il pas de même
      qu' il faut s' en
      prendre au générateur
      plus qu' au généré ?
      Et dans un autre endroit n' a-t-il pas ajouté que
      le seigneur, Dieu des dieux, voyant que les
      êtres soumis à la génération avoient perdu

      (ou détruit en eux)
      le don inestimable, avoit
      déterminé de les soumettre à un traitement
      propre tout à la fois à les punir et à les
      régénérer
      . Cicéron ne s' éloignoit pas du
      sentiment de ces philosophes et de ces initiés
      qui avoient pensé
      que nous étions dans ce monde
      pour expier quelques crimes commis dans un
      autre
      . Il a cité même

      p90

      et adopté quelque part la comparaison d' Aristote,
      à qui la contemplation de la nature humaine
      rappeloit l' épouvantable supplice d' un malheureux
      lié à un cadavre et condamné à pourrir avec lui.
      Ailleurs il dit expressément
      que la nature nous
      a traités en marâtre plutôt qu' en mère ; et que
      l' esprit divin qui est en nous est comme étouffé
      par le penchant qu' elle nous a donné pour tous
      les vices
      ; et n' est-ce pas une chose singulière
      qu' Ovide ait parlé sur l' homme précisément dans
      les termes de saint Paul ? Le poète érotique a
      dit :
      je vois le bien, je l' aime, et le mal me
      séduit ;
      et l' apôtre si élégamment traduit
      par Racine a dit :
      je ne fais pas le bien que j' aime,
      et je fais le mal que je hais.

      p91

      Au surplus, lorsque les philosophes que je viens
      de vous citer nous assurent que les vices de la
      nature humaine appartiennent plus
      aux pères
      qu' aux enfans
      , il est clair qu' ils ne parlent
      d' aucune génération en particulier. Si la
      proposition demeure dans le vague, elle n' a plus
      de sens ; de manière que la nature même des
      choses la rapporte à une corruption d' origine, et
      par conséquent universelle. Platon nous dit
      qu' en se contemplant lui-même, il ne sait s' il
      voit un monstre plus double, plus mauvais que
      Typhon, ou bien plutôt un être moral, doux et
      bienfaisant qui participe de la nature divine
      .
      Il ajoute que l' homme, ainsi tiraillé en sens
      contraire, ne peut faire le bien et vivre
      heureux
      sans réduire en servitude cette
      puissance de l' âme, où réside le mal,

      p92

      et sans remettre en liberté celle
      qui est le
      séjour et l'
      organe de la vertu . C' est
      précisément la doctrine chrétienne, et l' on ne
      sauroit confesser plus clairement le péché
      originel. Qu' importent les mots ? L' homme est
      mauvais, horriblement mauvais. Dieu l' a-t-il
      créé tel ? Non, sans doute, et Platon lui-même
      se hâte de répondre
      que l' être bon ne veut ni
      ne fait de mal à personne
      . Nous sommes donc
      dégradés, et comment ? Cette corruption que
      Platon voyoit en lui n' étoit pas apparemment
      quelque chose de particulier à sa personne, et
      sûrement il ne se croyoit pas plus mauvais que
      ses semblables. Il disoit donc essentiellement
      comme David :
      ma mère m' a conçu dans
      l' iniquité ;
      et si ces expressions s' étoient
      présentées à son esprit, il auroit pu les adopter
      sans difficulté. Or, toute dégradation ne pouvant
      être qu' une peine, et toute peine supposant un
      crime, la raison seule se trouve conduite, comme
      par force, au péché originel : car notre funeste
      inclination au mal étant une vérité de sentiment
      et d' expérience proclamée par tous les siècles,
      et cette inclination toujours plus ou moins
      victorieuse de la

      p93

      conscience et des lois n' ayant jamais cessé de
      produire sur la terre des transgressions de
      toute espèce, jamais l' homme n' a pu reconnoître
      et déplorer ce triste état sans confesser par là
      même le dogme lamentable dont je vous entretiens ;
      car il ne peut être
      méchant sans être
      mauvais , ni mauvais sans être dégradé, ni
      dégradé sans être puni, ni puni sans être
      coupable.
      Enfin, messieurs, il n' y a rien de si attesté,
      rien de si universellement cru, sous une forme
      ou sous une autre, rien enfin de si
      intrinsèquement plausible que la théorie du péché
      originel.
      Laissez-moi vous dire encore ceci : vous
      n' éprouverez, j' espère, nulle peine à concevoir
      qu' une intelligence originellement dégradée soit
      et demeure incapable (à moins d' une régénération
      substantielle) de cette contemplation ineffable
      que nos vieux maîtres appelèrent fort à propos
      vision béatifique , puisqu' elle produit, et
      que même elle est le bonheur éternel ; tout
      comme vous concevrez qu' un oeil matériel,
      substantiellement vicié, peut être incapable, dans

      p94

      cet état, de supporter la lumière du soleil. Or,
      cette incapacité de jouir du soleil est, si je ne
      me trompe, l' unique suite du péché originel que
      nous soyons tenus de regarder comme naturelle et
      indépendante de toute transgression actuelle. La
      raison peut, ce me semble, s' élever jusque là ;
      et je crois qu' elle a droit de s' en applaudir
      sans cesser d' être docile.
      L' homme ainsi étudié en lui-même, passons à son
      histoire.
      Tout le genre humain vient d' un couple. On a nié
      cette vérité comme toutes les autres : eh !
      Qu' est-ce que cela fait ?
      Nous savons très-peu de choses sur les temps qui
      précédèrent le déluge, et même, suivant quelques
      conjectures plausibles, il ne nous conviendroit
      pas d' en savoir davantage. Une seule

      p95

      considération nous intéresse, et il ne faut jamais
      la perdre de vue : c' est que les châtimens sont
      toujours proportionnés aux crimes, et les crimes
      toujours proportionnés aux connoissances du
      coupable ; de manière que le déluge suppose des
      crimes inouïs, et que ces crimes supposent des
      connoissances infiniment au-dessus de celles que
      nous possédons. Voilà ce qui est certain et ce
      qu' il faut approfondir. Ces connoissances, dégagées
      du mal qui les avoit rendues si funestes,
      survécurent dans la famille juste à la destruction
      du genre humain. Nous sommes aveuglés sur la
      nature et la marche de la science par un sophisme
      grossier qui a fasciné tous les yeux : c' est de
      juger du temps où les hommes voyoient les effets
      dans les causes, par celui où ils s' élèvent
      péniblement des effets aux causes, où ils ne
      s' occupent même que des effets, où ils disent
      qu' il est inutile de s' occuper des causes, où ils
      ne savent pas même ce que c' est qu' une cause.
      On ne cesse de répéter :
      jugez du temps qu' il a
      fallu pour savoir telle ou telle chose !
      quel
      inconcevable aveuglement ! Il n' a fallu qu' un
      instant. Si l' homme

      p96

      pouvoit connoître la cause d' un seul phénomène
      physique, il comprendroit probablement tous les
      autres. Nous ne voulons pas voir que les vérités
      les plus difficiles à découvrir, sont très-aisées
      à comprendre. La solution du problème de la
      couronne fit jadis tressaillir de joie le
      plus profond géomètre de l' antiquité ; mais cette
      même solution se trouve dans tous les cours de
      mathématiques élémentaires, et ne passe pas les
      forces ordinaires d' une intelligence de quinze
      ans. Platon, parlant quelque part de ce qu' il
      importe le plus à l' homme de savoir, ajoute tout
      de suite avec cette simplicité pénétrante qui
      lui est naturelle :
      ces choses s' apprennent
      aisément et parfaitement,
      si quelqu' un nous
      les enseigne, voilà le mot. Il est de plus
      évident pour la simple raison que les premiers
      hommes qui repeuplèrent le monde après la grande
      catastrophe, eurent besoin de secours
      extraordinaires

      p97

      pour vaincre les difficultés de toute espèce qui
      s' opposoient à eux ; et voyez, messieurs, le beau
      caractère de la vérité ! S' agit-il de l' établir ?
      Les témoins viennent de tout côté, et se présentent
      d' eux-mêmes : jamais ils ne se sont parlé, et
      jamais ils ne se contredisent, tandis que les
      témoins de l' erreur se contredisent, même
      lorsqu' ils mentent. écoutez la sage antiquité sur
      le compte des premiers hommes : elle vous dira
      que ce furent des hommes merveilleux, et que des
      êtres d' un ordre supérieur daignoient les favoriser
      des plus précieuses communications. Sur ce point
      il n' y

      p98

      a pas de dissonance : les initiés, les philosophes,
      les poètes, l' histoire, la fable, l' Asie et
      l' Europe n' ont qu' une voix. Un tel accord de la
      raison, de la révélation, et de toutes les
      traditions humaines, forme une démonstration que
      la bouche seule peut contredire. Non-seulement
      donc les hommes ont commencé par la science, mais
      par une science différente de la nôtre et
      supérieure à la nôtre, parce qu' elle commençoit
      plus haut, ce qui la rendoit même très-dangereuse ;
      et ceci vous explique pourquoi la science dans
      son principe fut toujours mystérieuse et renfermée
      dans les temples, où elle s' éteignit enfin,
      lorsque cette flamme ne pouvoit plus servir qu' à
      brûler. Personne ne sait à quelle époque
      remontent, je ne dis pas les premières ébauches
      de la société, mais les grandes institutions, les
      connoissances profondes, et les monumens les plus
      magnifiques de l' industrie et de la puissance
      humaine. à côté du temple de saint-Pierre à
      Rome, je trouve les cloaques de Tarquin et les
      constructions cyclopéennes. Cette époque touche
      celle des étrusques, dont les arts et la puissance
      vont se perdre dans

      p99

      l' antiquité, qu' Hésiode appeloit
      grands et
      illustres
      , neuf siècles avant Jésus Christ,
      qui envoyèrent des colonies en Grèce et dans
      nombre d' îles, plusieurs siècles avant la guerre
      de Troie. Pythagore, voyageant en égypte six
      siècles avant notre ère, y apprit la cause de
      tous les phénomènes de Vénus. Il ne tint même
      qu' à lui d' y apprendre quelque chose de bien plus
      curieux, puisqu' on y savoit de toute antiquité
      que Mercure, pour tirer une déesse du plus
      grand embarras, joua aux échecs avec la lune,
      et lui gagna la soixante-douzième partie du
      jour
      . Je vous avoue même qu' en lisant le
      banquet des sept sages
      dans les oeuvres
      morales de Plutarque, je n' ai pu me défendre de
      soupçonner

      p100

      que les égyptiens connoissoient la véritable
      forme des orbites planétaires. Vous pourrez,
      quand il vous plaira, vous donner le plaisir de
      vérifier ce texte. Julien, dans l' un de ses
      fades discours (je ne sais plus lequel), appelle
      le soleil
      le dieu aux sept rayons . Où
      avoit-il pris cette singulière épithète ?
      Certainement elle ne pouvoit lui venir que des
      anciennes traditions asiatiques qu' il avoit
      recueillies dans ses études théurgiques ; et les
      livres sacrés des indiens présentent un bon
      commentaire de ce texte, puisqu' on y lit que sept
      jeunes vierges s' étant rassemblées pour célébrer
      la venue de
      Crischna , qui est l' Apollon
      indien, le dieu apparut tout à coup au milieu
      d' elles, et leur proposa de danser ; mais que ces
      vierges s' étant excusées sur ce qu' elles manquaient
      de danseurs, le dieu y pourvut en se divisant
      lui-même, de manière que

      p101

      chaque fille eut son
      Chrischna . Ajoutez que
      le véritable système du monde fut parfaitement
      connu dans la plus haute antiquité. Songez que
      les pyramides d' égypte, rigoureusement orientées,
      précèdent toutes les époques certaines de
      l' histoire ; que les arts sont des frères qui ne
      peuvent vivre et briller qu' ensemble ; que la
      nation qui a pu créer des couleurs capables de
      résister à l' action libre de l' air pendant trente
      siècles, soulever à une hauteur de six cents
      pieds des masses qui braveroient toute notre
      mécanique, sculpter sur le granit des oiseaux
      dont un voyageur moderne a pu reconnoître toutes
      les espèces ; que cette nation, dis-je, étoit
      nécessairement tout aussi éminente dans les
      autres arts, et savoit même
      nécessairement
      une foule de choses que nous ne savons pas. Si
      de là je jette les yeux sur l' Asie, je vois

      p102

      les murs de Nemrod élevés sur une terre encore
      humide des eaux du déluge, et des observations
      astronomiques aussi anciennes que la ville. Où
      placerons-nous donc ces prétendus temps de
      barbarie et d' ignorance ? De plaisans philosophes
      nous ont dit :
      les siècles ne nous manquent
      pas :
      ils vous manquent très-fort ; car
      l' époque du déluge est là pour étouffer tous les
      romans de l' imagination ; et les observations
      géologiques qui démontrent le fait, en démontrent
      aussi la date avec une incertitude limitée
      aussi insignifiante dans le temps que celle qui
      reste sur la distance de la lune à nous peut
      l' être dans l' espace. Lucrèce même n' a pu
      s' empêcher de rendre un témoignage frappant à la
      nouveauté de la famille humaine ; et la physique,
      qui pourroit ici se passer de l' histoire, en tire
      cependant une nouvelle force, puisque nous voyons
      que la certitude historique finit chez toutes les
      nations à la même époque, c' est-à-dire vers le
      viiie siècle avant notre ère. Permis à des gens
      qui croient tout, excepté la bible, de nous citer
      les observations chinoises faites il y a quatre
      ou cinq mille ans, sur une terre qui

      p103

      n' existoit pas, par un peuple à qui les jésuites
      apprirent à faire des almanachs à la fin du
      xvie siècle ; tout cela ne mérite plus de
      discussion : laissons-les dire. Je veux seulement
      vous présenter une observation que peut-être vous
      n' avez pas faite : c' est que tout le système des
      antiquités indiennes ayant été renversé de fond
      en comble par les utiles travaux de l' académie
      de Calcutta, et la simple inspection d' une carte
      géographique démontrant que la Chine n' a pu être
      peuplée qu' après l' Inde, le même coup qui a
      frappé sur les antiquités indiennes a fait tomber
      celles de la Chine dont Voltaire surtout n' a
      cessé de nous assourdir.
      L' Asie, au reste, ayant été le théâtre des plus
      grandes merveilles, il n' est pas étonnant que ses
      peuples aient conservé un penchant pour le
      merveilleux plus fort que celui qui est naturel
      à l' homme en général, et que chacun peut
      reconnoître dans lui-même. De là vient qu' ils ont
      toujours montré si peu de goût et de talent pour
      nos sciences de
      conclusions . On diroit qu' ils
      se rappellent encore la science primitive et
      l' ère de l'
      intuition . L' aigle enchaîné
      demande-t-il

      p104

      une
      mongolfière pour s' élever dans les airs ?
      Non, il demande seulement que ses liens soient
      rompus. Et qui sait si ces peuples ne sont pas
      destinés encore à contempler des spectacles qui
      seront refusés au génie ergoteur de l' Europe ?
      Quoi qu' il en soit, observez, je vous prie, qu' il
      est impossible de songer à la science moderne
      sans la voir constamment environnée de toutes les
      machines de l' esprit et de toutes les méthodes de
      l' art. Sous l' habit étriqué du nord, la tête perdue
      dans les volutes d' une chevelure menteuse, les
      bras chargés de livres et d' instrumens de toute
      espèce, pâle de veilles et de travaux, elle se
      traîne souillée d' encre et toute pantelante sur
      la route de la vérité, baissant toujours vers la
      terre son front sillonné d' algèbre. Rien de
      semblable dans la haute antiquité. Autant qu' il
      nous est possible d' apercevoir la science des
      temps primitifs à une si énorme distance, on la
      voit toujours libre et isolée, volant plus qu' elle
      ne marche, et présentant dans toute sa personne
      quelque chose d' aérien et de surnaturel. Elle
      livre aux vents des cheveux qui s' échappent d' une
      mitre orientale ;

      p105

      l'
      éphod couvre son sein soulevé par
      l' inspiration ; elle ne regarde que le ciel ; et
      son pied dédaigneux semble ne toucher la terre
      que pour la quitter. Cependant, quoiqu' elle n' ait
      jamais rien demandé à personne et qu' on ne lui
      connoisse aucun appui humain, il n' est pas moins
      prouvé qu' elle a possédé les plus rares
      connoissances ; c' est une grande preuve, si vous
      y songez bien, que la science antique avoit été
      dispensée du travail imposé à la nôtre, et que
      tous les calculs que nous établissons sur
      l' expérience moderne sont ce qu' il est possible
      d' imaginer de plus faux.
      Le Chevalier.
      Vous venez de nous prouver, mon bon ami, qu' on
      parle volontiers de ce qu' on aime. Vous m' aviez
      promis un symbole sec ; mais votre profession de
      foi est devenue une espèce de dissertation. Ce
      qu' il y a de bon, c' est que vous n' avez pas dit
      un mot des sauvages qui l' ont amenée.
      Le Comte.
      Je vous avoue que sur ce point je suis comme

      p106

      Job,
      plein de discours . Je les répands
      volontiers devant vous ; mais que ne puis-je, au
      prix de ma vie, être entendu de tous les hommes
      et m' en faire croire ! Au reste, je ne sais
      pourquoi vous me rappelez les sauvages. Il me
      semble, à moi, que je n' ai pas cessé un moment
      de vous en parler. Si tous les hommes viennent
      des trois couples qui repeuplèrent l' univers, et
      si le genre humain a commencé par la science, le
      sauvage ne peut plus être, comme je vous le
      disois, qu' une branche détachée de l' arbre social.
      Je pourrois encore vous abandonner la science,
      quoique très-incontestable, et ne me réserver que
      la religion, qui suffit seule, même à un degré
      très-imparfait, pour exclure l' état de sauvage.
      Partout où vous verrez un autel, là se trouve la
      civilisation.
      le pauvre en sa cabane où le
      chaume le couvre
      est moins savant que nous,
      sans doute, mais plus véritablement social, s' il
      assiste au catéchisme et s' il en profite. Les
      erreurs les plus honteuses, les

      p107

      plus détestables cruautés ont souillé les annales
      de Memphis, d' Athènes et de Rome ; mais toutes
      les vertus réunies honorèrent les cabanes du
      Paraguay. Or si la religion de la famille de
      Noé dut être nécessairement la plus éclairée et
      la plus réelle qu' il soit possible d' imaginer, et
      si c' est dans sa réalité même qu' il faut chercher
      les causes de sa corruption, c' est une seconde
      démonstration ajoutée à la première qui pouvoit
      s' en passer. Nous devons donc reconnoître que
      l' état de civilisation et de science dans un
      certain sens, est l' état naturel et primitif de
      l' homme. Aussi toutes les traditions orientales
      commencent par un état de perfection et de
      lumières, je dis encore de
      lumières
      surnaturelles
      ; et la Grèce même, la menteuse
      Grèce,
      qui a tout osé dans l' histoire, rendit
      hommage à cette vérité en plaçant son âge d' or à
      l' origine des choses. Il n' est pas moins remarquable
      qu' elle n' attribue point aux âges suivans, même
      à celui de fer, l' état sauvage ; en sorte que
      tout ce qu' elle nous a conté de ces premiers hommes
      vivant dans les bois, se nourrissant de glands,
      et passant ensuite à l' état social, la met en
      contradiction

      p108

      avec elle-même, ou ne peut se rapporter qu' à des
      cas particuliers, c' est-à-dire à quelques
      peuplades dégradées et revenues ensuite
      péniblement à
      l' état de nature , qui est la
      civilisation. Voltaire, c' est tout dire, n' a-t-il
      pas avoué que la devise de toutes les nations
      fut toujours : l' age d' or le premier se montra
      sur la terre. Eh bien ! Toutes les nations ont
      donc protesté de concert contre l' hypothèse d' un
      état primitif de barbarie, et sûrement c' est
      quelque chose que cette protestation.
      Maintenant, que m' importe l' époque à laquelle
      telle ou telle branche fut séparée de l' arbre ?
      Elle l' est, cela me suffit : nul doute sur la
      dégradation, et j' ose le dire aussi, nul doute
      sur la cause de la dégradation, qui ne peut être
      qu' un crime. Un chef de peuple ayant altéré chez
      lui le principe moral par quelques-unes de ces
      prévarications qui, suivant les apparences, ne
      sont plus possibles dans l' état actuel des choses,
      parce que nous n' en savons heureusement plus
      assez pour devenir coupables à ce point, ce chef
      de peuple, dis-je, transmit l' anathème à sa
      postérité ; et toute force constante

      p109

      étant de sa nature accélératrice, puisqu' elle
      s' ajoute continuellement à elle-même, cette
      dégradation pesant sans intervalle sur les
      descendans, en a fait à la fin ce que nous
      appelons des
      sauvages . C' est le dernier degré
      de l' abrutissement que Rousseau et ses pareils
      appellent
      l' état de nature . Deux causes
      extrêmement différentes ont jeté un nuage trompeur
      sur l' épouvantable état des sauvages : l' une est
      ancienne, l' autre appartient à notre siècle. En
      premier lieu l' immense charité du sacerdoce
      catholique a mis souvent, en nous parlant de ces
      hommes, ses désirs à la place de la réalité.
      Il n' y avoit que trop de vérité dans ce premier
      mouvement des européens qui refusèrent, au siècle
      de Colomb, de reconnoître leurs semblables dans
      les hommes dégradés qui peuploient le nouveau
      monde. Les prêtres employèrent toute leur
      influence à contredire cette opinion qui favorisoit
      trop le despotisme barbare des nouveaux maîtres.
      Ils crioient aux espagnols : " point de violences,
      l' évangile les réprouve ; si vous ne savez pas
      renverser les idoles dans

      p110

      le coeur de ces malheureux, à quoi bon renverser
      leurs tristes autels ? Pour leur faire connoître
      et aimer Dieu, il faut une autre tactique et
      d' autres armes que les vôtres. " du sein des
      déserts arrosés de leur sueur et de leur sang,
      ils voloient à Madrid et à Rome pour y demander
      des édits et des bulles contre l' impitoyable
      avidité qui vouloit asservir les indiens.

      p111

      Le prêtre miséricordieux les exaltoit pour les
      rendre précieux ; il atténuoit le mal, il exagéroit
      le bien, il promettoit tout ce qu' il désiroit ;
      enfin Robertson, qui n' est pas suspect, nous
      avertit, dans son histoire d' Amérique,
      qu' il
      faut se défier à ce sujet de tous les écrivains
      qui ont appartenu au clergé, vu qu' ils sont
      en général trop favorables aux indigènes
      . Une
      autre source des faux jugemens qu' on a portés
      sur eux se trouve dans la philosophie de notre
      siècle qui s' est servie des sauvages pour étayer
      ses vaines et coupables déclamations contre
      l' ordre social ; mais la moindre attention suffit
      pour nous tenir en garde contre les erreurs de
      la charité et contre celles de la mauvaise foi.
      On ne sauroit fixer un instant ses regards sur
      le sauvage sans lire l' anathème écrit, je ne dis
      pas seulement dans son âme, mais jusque sur la
      forme extérieure de son corps. C' est un enfant
      difforme, robuste et féroce, en qui la flamme de
      l' intelligence ne jette plus qu' une lueur pâle et
      intermittente. Une main redoutable appesantie
      sur ces races dévouées efface en elles les deux
      caractères distinctifs de notre grandeur, la
      prévoyance

      p112

      et la perfectibilité. Le sauvage coupe l' arbre
      pour cueillir le fruit, il dételle le boeuf que
      les missionnaires viennent de lui confier, et
      le fait cuire avec le bois de la charrue. Depuis
      plus de trois siècles il nous contemple sans
      avoir rien voulu recevoir de nous, excepté la
      poudre pour tuer ses semblables, et l' eau-de-vie
      pour se tuer lui-même ; encore n' a-t-il jamais
      imaginé de fabriquer ces choses : il s' en repose
      sur notre avarice qui ne lui manquera jamais.
      Comme les substances les plus abjectes et les plus
      révoltantes sont cependant encore susceptibles
      d' une certaine dégénération, de même les vices
      naturels de l' humanité sont encore viciés dans le
      sauvage. Il est voleur, il est cruel, il est
      dissolu ; mais il l' est autrement que nous. Pour
      être criminels, nous surmontons notre nature :
      le sauvage la suit ; il a l' appétit du crime, il
      n' en a point les remords. Pendant que le fils tue
      son père pour le soustraire aux ennuis de la
      vieillesse, sa femme détruit dans son sein le
      fruit de ses brutales amours pour échapper aux
      fatigues de l' allaitement. Il arrache la chevelure
      sanglante de son ennemi vivant ; il le déchire,

      p113

      il le rôtit, et le dévore en chantant ; s' il
      tombe sur nos liqueurs fortes, il boit jusqu' à
      l' ivresse, jusqu' à la fièvre, jusqu' à la mort,
      également dépourvu et de la raison qui commande
      à l' homme par la crainte, et de l' instinct qui
      écarte l' animal par le dégoût. Il est visiblement
      dévoué ; il est frappé dans les dernières
      profondeurs de son essence morale ; il fait
      trembler l' observateur qui sait voir : mais
      voulons-nous trembler sur nous-mêmes et d' une
      manière très-salutaire ? Songeons qu' avec notre
      intelligence, notre morale, nos sciences et nos
      arts, nous sommes précisément à l' homme primitif
      ce que le sauvage est à nous. Je ne puis
      abandonner ce sujet sans vous suggérer encore une
      observation importante : le barbare, qui est une
      espèce de moyenne proportionnelle entre l' homme
      civilisé et le sauvage, a pu et peut encore être
      civilisé par une religion quelconque ; mais le
      sauvage proprement dit ne l' a jamais été que par
      le christianisme. C' est un prodige du premier
      ordre, une espèce de rédemption, exclusivement
      réservée au véritable sacerdoce. Eh ! Comment le

      p114

      criminel condamné à la mort civile pourroit-il
      rentrer dans ses droits sans lettres de grâce du
      souverain ? Et quelles lettres de ce genre ne sont
      pas contresignées ? Plus vous y réfléchirez, et
      plus vous serez convaincus qu' il n' y a pas moyen
      d' expliquer ce grand phénomène des peuples sauvages
      dont les véritables philosophes ne se sont point
      assez occupés.
      Au reste, il ne faut pas confondre le
      sauvage
      avec le
      barbare . Chez l' un le germe de la vie
      est éteint ou amorti ; chez l' autre il a reçu la
      fécondation et n' a plus besoin que du temps et
      des circonstances pour se développer. De ce
      moment la langue qui s' étoit dégradée avec
      l' homme, renaît avec lui, se perfectionne et

      p115

      s' enrichit. Si l' on veut appeler cela
      langue
      nouvelle
      , j' y consens : l' expression est juste
      dans un sens ; mais ce sens est bien différent de
      celui qui est adopté par les sophistes modernes,
      lorsqu' ils parlent de langues
      nouvelles ou
      inventées .
      Nulle langue n' a pu être inventée, ni par un
      homme qui n' auroit pu se faire obéir, ni par
      plusieurs qui n' auroient pu s' entendre. Ce qu' on
      peut dire de mieux sur la parole, c' est ce qui
      a été dit de celui qui s' appelle parole.
      il s' est
      élancé avant tous les temps du sein de son
      principe ; il est aussi ancien que l' éternité...
      qui pourra raconter son origine ?
      déjà,
      malgré les tristes préjugés du siècle, un
      physicien... oui en vérité, un physicien ! A pris
      sur lui de convenir avec une timide intrépidité,
      que l' homme avoit parlé d' abord, parce qu' on
      lui avoit parlé
      . Dieu bénisse la particule
      on si utile dans les occasions difficiles !
      En rendant à ce premier effort toute la justice
      qu' il mérite, il faut

      p116

      cependant convenir que tous ces philosophes du
      dernier siècle, sans excepter même les meilleurs,
      sont des poltrons qui ont peur des esprits.
      Rousseau, dans une de ses rapsodies sonores,
      montre aussi quelque envie de parler raison. Il
      avoue que les langues lui paroissent une assez
      belle chose. La parole, cette
      main de l' esprit ,
      comme dit Charron, le frappe d' une certaine
      admiration ; et tout considéré, il ne comprend
      pas bien clairement comment elle a été inventée,
      mais le grand Condillac a pitié de cette modestie.
      Il s' étonne
      qu' un homme d' esprit comme
      monsieur
      Rousseau ait cherché des difficultés
      où il n' y en a point ; qu' il n' ait pas vu que
      les langues se sont formées insensiblement, et
      que chaque homme y a mis du sien. Voilà tout le
      mystère, messieurs : une génération a dit ba, et
      l' autre be ; les assyriens ont inventé le
      nominatif, et les mèdes le génitif :
      ... quis inepti
      tam patiens capitis, tam ferreus ut teneat se.

      mais je voudrois, avant de finir sur ce sujet,
      recommander à votre attention une observation

      p117

      qui m' a toujours frappé. D' où vient qu' on trouve
      dans les langues primitives de tous les anciens
      peuples des mots qui supposent nécessairement des
      connoissances étrangères à ces peuples ? Où les
      grecs avoient-il pris, par exemple, il y a trois
      mille ans au moins, l' épithète de
      physizoos
      (donnant ou possédant la vie) qu' Homère donna
      quelquefois à la terre ? Et celle de
      pheresbios ,
      à peu près synonyme, que lui attribue Hésiode ?
      Où avoient-ils pris l' épithète encore plus
      singulière de
      philemate (amoureuse ou altérée
      de sang)
      donnée à cette même terre dans une
      tragédie ? Qui leur avoit enseigné

      p118

      de nommer le soufre, qui est le chiffre du feu,
      le divin ? je ne suis pas moins frappé du
      nom de
      cosmos donné au monde. Les grecs le
      nommèrent
      beauté , parce que tout ordre est
      beauté
      , comme dit quelque part le bon
      Eustathe, et que l' ordre suprême est dans le
      monde. Les latins rencontrèrent la même idée et
      l' exprimèrent par leur mot de
      mundus , que
      nous avons adopté en lui donnant seulement une
      terminaison française, excepté cependant que l' un
      de

      p119

      ces mots exclut le désordre, et que l' autre exclut
      la souillure : cependant c' est la même idée, et
      les deux mots sont également justes et également
      faux. Mais dites-moi encore, je vous prie,
      comment ces anciens latins, lorsqu' ils ne
      connoissoient encore que la guerre et le labourage,
      imaginèrent d' exprimer par le même mot l' idée de
      la prière et celle du supplice ? Qui leur
      enseigna d' appeler la fièvre, la
      purificatrice ,
      ou l'
      expiatrice ? Ne diroit-on pas qu' il y
      a ici un jugement, une véritable connoissance de
      cause, en vertu de laquelle un peuple affirme la
      justesse du nom. Mais croyez-vous que ces sortes
      de jugemens aient pu appartenir au temps où l' on
      savoit à peine écrire ; où le dictateur bêchoit
      son jardin ; où l' on écrivoit des vers que
      Varron et Cicéron n' entendoient plus ? Ces
      mots et d' autres encore qu' on pourroit citer en
      grand nombre, et qui tiennent à toute la
      métaphysique orientale, sont des débris évidens
      de langues plus anciennes détruites ou oubliées.
      Les grecs avoient conservé quelques traditions
      obscures à cet égard ; et qui sait si Homère
      n' attestoit pas la même vérité, peut-être sans

      p120

      le savoir, lorsqu' il nous parle de certains hommes
      et de certaines choses
      que les dieux appellent
      d' une manière et les hommes d' une autre
      ?
      En lisant les métaphysiciens modernes, vous aurez
      rencontré des raisonnemens à perte de vue sur
      l' importance des signes et sur les avantages d' une
      langue philosophique (comme ils disent) qui
      seroit créée
      à-priori , ou perfectionnée par
      des philosophes. Je ne veux point me jeter dans
      la question de l' origine du langage (la même, pour
      le dire en passant, que celle des idées innées) ;
      ce que je puis vous assurer, car rien n' est plus
      clair, c' est le prodigieux talent des peuples
      enfans pour former les mots, et l' incapacité
      absolue des philosophes pour le même objet. Dans
      les siècles les plus raffinés, je me rappelle que
      Platon a fait observer ce talent des peuples
      dans leur enfance. Ce qu' il y a de remarquable,
      c' est qu' on diroit qu' ils ont procédé par voie de
      délibération, en vertu d' un système arrêté de
      concert, quoique la chose soit rigoureusement
      impossible, sous tous les rapports. Chaque
      langue a son génie, et ce génie est un, de manière
      qu' il exclut toute idée de

      p121

      composition, de formation arbitraire et de
      convention antérieure. Les lois générales qui la
      constituent sont ce que toutes les langues
      présentent de plus frappant : dans la grecque, par
      exemple, c' en est une que les mots puissent se
      joindre par une espèce de fusion partielle qui
      les unit pour faire naître une seconde signification,
      sans les rendre méconnoissables : c' est une règle
      générale dont la langue ne s' écarte point. Le
      latin, plus réfractaire, laisse, pour ainsi dire,
      casser ses mots ; et de leurs fragmens choisis
      et réunis par la voie de je ne sais quelle
      aglutination tout-à-fait singulière, naissent
      de nouveaux mots d' une beauté surprenante, et dont
      les élémens ne sauroient plus être reconnus que
      par un oeil exercé. De ces trois mots, par exemple,
      caro, data, vermibus, ils ont fait cadaver,
      chair abandonnée aux vers . De ces autres mots
      magis et volo , non et volo , ils ont fait
      malo et nolo, deux verbes excellens que toutes
      les langues et la grecque même peuvent envier à
      la latine. De
      caecus , ut ire (marcher ou
      tâtonner comme un aveugle)
      ils firent leur
      caecutire, autre

      p122

      verbe fort heureux qui nous manque.
      magis et
      aucte ont produit macte, mot tout-à-fait
      particulier aux latins, et dont ils se servent
      avec beaucoup d' élégance. Le même système
      produisit leur mot uterque, si heureusement formé
      de
      unus alterque , mot que je leur envie
      extrêmement, car nous ne pouvons l' exprimer que
      par une phrase,
      l' un et l' autre . Et que vous
      dirai-je du mot negotior, admirablement formé
      de
      ne ego otior (je suis occupé, je ne perds
      pas mon temps)
      , d' où l' on a tiré negotium,
      etc.
      ? Mais il me semble que le génie latin
      s' est surpassé dans le mot oratio, formé de
      os
      et de ratio,
      bouche et raison, c' est-à-dire
      raison parlée .
      Les français ne sont point absolument étrangers
      à ce système. Ceux qui furent nos ancêtres,

      p123

      par exemple, ont très-bien su nommer les leurs
      par l' union partielle du mot
      ancien avec
      celui d' être, comme ils firent
      beffroi de
      bel effroi. Voyez comment ils opérèrent jadis
      sur les deux mots latins
      duo et ire, dont ils
      firent duire,
      aller deux ensemble, et par une
      extension très-naturelle,
      mener, conduire . Du
      pronom personnel se, de l' adverbe relatif de lieu
      hors, et d' une terminaison verbale tir, ils ont
      fait s-or-tir, c' est-à-dire sehorstir,
      ou mettre
      sa propre personne hors de l' endroit où elle
      étoit,
      ce qui me paroît merveilleux. êtes-vous
      curieux de savoir comment ils unissoient les mots
      à la manière des grecs ? Je vous citerai celui
      de courage, formé de cor et de rage, c' est-à-dire
      rage du coeur ; ou, pour mieux dire,
      exaltation, enthousiasme du coeur (dans le
      sens anglois de rage). Ce mot fut dans son
      principe une traduction très-heureuse du
      thymos
      grec qui n' a plus aujourd' hui de synonyme en
      français. Faites avec moi l' anatomie du mot
      incontestable : vous y trouverez la négation in,
      le signe du moyen et de la simultanéité cum, la
      racine antique test, commune, si

      p124

      je ne me trompe, aux latins et aux celtes, et le
      signe de la capacité able, du latin habilis, si
      l' un et l' autre ne viennent pas encore d' une
      racine commune et antérieure. Ainsi le mot
      incontestable signifie exactement une chose
      si claire qu' elle n' admet pas la preuve
      contraire
      .
      Admirez, je vous prie, la métaphysique subtile
      qui, du quare latin,
      parcè detorto, a fait
      notre car, et qui a su tirer de
      unus cette
      particule on qui joue un si grand rôle dans
      notre langue. Je ne puis encore m' empêcher de
      vous citer notre mot rien que les français ont
      formé du latin rem, pris pour la chose quelconque
      ou pour l' être absolu. C' est pourquoi, hors le
      cas où rien, répondant à une interrogation,
      contient ou suppose une ellipse, nous ne pouvons
      employer ce mot qu' avec une négation, parce qu' il
      n' est point négatif, à la différence

      p125

      du latin nihil, qui est formé de
      ne et de
      hilum , comme nemo l' est de ne et de
      homo (pas un atome, pas un homme.)
      c' est un plaisir d' assister, pour ainsi dire, au
      travail de ce principe caché qui forme les
      langues. Tantôt vous le verrez lutter contre une
      difficulté qui l' arrête dans sa marche ; il
      cherche une forme qui lui manque : ses matériaux
      lui résistent ; alors il se tirera d' embarras par
      un solécisme heureux, et il dira fort bien :
      rue passante, couleur voyante, place marchande,
      métal cassant, etc
      . Tantôt on le verra se
      tromper évidemment, et faire une bévue formelle,
      comme dans le mot français
      incrédule , qui nie
      un défaut au lieu de nier une vertu. Quelquefois
      il deviendra possible de reconnoître en même
      temps l' erreur et la cause de l' erreur : l' oreille
      française ayant, par exemple, exigé mal à propos
      que la lettre
      s ne se prononçât point dans le
      monosyllabe est, troisième personne singulière
      du verbe substantif, il devenoit indispensable,
      pour éviter des équivoques ridicules, de soustraire
      la particule conjonctive et à la loi générale
      qui ordonne la liaison de toute consonne

      p126

      finale avec la voyelle qui suit : mais rien ne
      fut plus malheureusement établi ; car cette
      conjonction, unique déjà, et par conséquent
      insuffisante, en refusant ainsi,
      iratis musis,
      de s' allier avec les voyelles suivantes, est
      devenue excessivement embarrassante pour le poète,
      et même pour le prosateur qui a de l' oreille.
      Mais, pour en revenir au talent primordial, (c' est
      à vous en particulier que je m' adresse,
      m le sénateur), contemplez votre nation, et
      demandez-lui de quels mots elle a enrichi sa
      langue depuis la grande ère ? Hélas ! Cette nation
      a fait comme les autres. Depuis qu' elle s' est
      mêlée de raisonner, elle a emprunté des mots et
      n' en a plus créé. Aucun peuple ne peut échapper
      à la loi générale. Partout l' époque de la
      civilisation et de la philosophie est, dans ce
      genre, celui de la stérilité. Je lis sur vos
      billets de visite :

      p127

      minister, général, kammerherr, kammeriunker,
      fraülen, général-anchef, général-dejournei,
      joustizii-politzii minister,
      etc., etc. Le
      commerce me fait lire sur ses affiches :
      magazei, fabrica, meubel, etc, etc. J' entends
      à l' exercice :
      directii na prava, na leva ;
      deployade en échiquier, en échelon,
      contre-marche,
      etc. L' administration militaire
      prononce
      haupt-wacht, exercice-hause,
      ordonnance-hause ; commissariat, cazarma,
      canzellarii
      , etc. ; mais tous ces mots et
      mille autres que je pourrois citer ne valent pas
      un seul de ces mots si beaux, si élégans, si
      expressifs qui abondent dans votre langue
      primitive,
      souproug, par exemple (époux),
      qui signifie exactement
      celui qui est attaché
      avec un autre sous le même joug
      : rien de
      plus juste et de plus ingénieux. En vérité,
      messieurs, il faut avouer que les sauvages ou les
      barbares, qui
      délibérèrent jadis pour former
      de pareils noms, ne manquèrent point du tout de
      tact.
      Et que dirons-nous des analogies surprenantes
      qu' on remarque entre des langues séparées par le
      temps et l' espace, au point de n' avoir

      p128

      jamais pu se toucher ? Je pourrois vous montrer
      dans l' un de ces volumes manuscrits que vous
      voyez sur ma table, plusieurs pages chargées de
      mes pieds-de-mouches, et que j' ai intitulées
      parallélismes de la langue grecque et de la
      française
      . Je sais que j' ai été précédé sur
      ce point par un grand maître,
      Henri étienne ;
      mais je n' ai jamais rencontré son livre, et rien
      n' est plus amusant que de former soi-même ces
      sortes de recueils, à mesure qu' on lit et que les
      exemples se présentent. Prenez bien garde que
      je n' entends point parler des simples conformités
      de mots acquis tout simplement par voie de
      contact et de communication : je ne parle que des
      conformités d' idées prouvées par des synonymes
      de sens, différens en tout par la forme ; ce
      qui exclut toute idée d' emprunt. Je vous ferai
      seulement observer une chose bien singulière :
      c' est que lorsqu' il est question de rendre
      quelques-unes de ces idées dont l' expression
      naturelle offenseroit de quelque manière la
      délicatesse, les français ont souvent rencontré
      précisément les mêmes tournures employées jadis
      par les grecs pour sauver ces naïvetés choquantes ;

      p129

      ce qui doit paroître fort extraordinaire, puisqu' à
      cet égard nous avons agi de nous-mêmes, sans
      rien demander à nos intermédiaires, les latins.
      Ces exemples suffisent pour nous mettre sur la
      voie de cette force qui préside à la formation
      des langues, et pour faire sentir la nullité de
      toutes les spéculations modernes. Chaque langue,
      prise à part, répète les phénomènes spirituels
      qui eurent lieu dans l' origine ; et plus la
      langue est ancienne, plus ces phénomènes sont
      sensibles. Vous ne trouverez surtout aucune
      exception à l' observation sur laquelle j' ai tant
      insisté : c' est qu' à mesure qu' on s' élève vers
      ces temps d' ignorance et de barbarie qui virent
      la naissance des langues, vous trouverez toujours
      plus de logique et de profondeur dans la
      formation des mots, et que ce talent disparoît
      par une gradation contraire, à mesure qu' on
      descend vers les époques de civilisation et de
      science. Mille ans avant notre ère, Homère
      exprimoit dans un seul mot évident et harmonieux :
      ils répondirent par une acclamation favorable à

      p130

      ce qu' ils venoient d' entendre
      . En lisant ce
      poète, tantôt on entend pétiller autour de soi
      ce feu générateur qui fait vivre la vie, et
      tantôt on se sent humecté par la rosée qui
      distille de ses vers enchanteurs sur la couche
      poétique des immortels. Il sait
      répandre la
      voix divine autour de l' oreille humaine, comme
      une atmosphère sonore qui résonne encore après
      que le dieu a cessé de parler. Il peut évoquer
      Andromaque, et nous la montrer comme son époux
      la vit pour la dernière fois, frissonnant de
      tendresse et riant des larmes.

      p131

      D' où venoit donc cette langue qui semble naître
      comme Minerve, et dont la première production
      est un chef-d' oeuvre désespérant, sans qu' il ait
      jamais été possible de prouver qu' elle ait
      balbutié ? Nous écrierons-nous niaisement à la
      suite des docteurs modernes :
      combien il a
      fallu de siècles pour former une telle langue !

      en effet, il en a fallu beaucoup, si elle s' est
      formée comme on l' imagine. Du serment de
      Louis-Le-Germanique en 842 jusqu' au
      menteur
      de Corneille, et jusqu' aux
      menteuses de
      Pascal, il s' est écoulé huit siècles : en
      suivant une règle de proportion, ce n' est pas trop
      de deux mille ans pour former la langue grecque.
      Mais Homère vivoit dans un siècle barbare ; et
      pour peu qu' on veuille s' élever au-dessus de son
      époque, on se trouve au milieu des pélasges
      vagabonds et des premiers rudimens de la société.
      Où donc placerons-nous ces siècles dont nous
      avons besoin pour former cette merveilleuse
      langue ? Si, sur

      p132

      ce point de l' origine du langage, comme sur une
      foule d' autres, notre siècle a manqué la vérité,
      c' est qu' il avoit une peur mortelle de la
      rencontrer. Les
      langues ont commencé ; mais
      la parole jamais, et pas même avec l' homme.
      L' un a nécessairement précédé l' autre ; car
      la
      parole
      n' est possible que par le verbe. Toute
      langue particulière naît comme l' animal, par
      voie d' explosion et de développement, sans que
      l' homme ait jamais passé de l' état d'
      aphonie
      à l' usage de la parole. Toujours il a parlé, et
      c' est avec une sublime raison que les hébreux
      l' ont appelé âme parlante. Lorsqu' une nouvelle
      langue se forme, elle naît au milieu d' une
      société qui est en pleine possession du langage ;
      et l' action, ou le principe qui préside à cette
      formation ne peut inventer arbitrairement aucun
      mot ; il emploie ceux qu' il trouve autour de lui
      ou qu' il appelle de plus loin ;
      il s' en
      nourrit,
      il les triture, il les digère ; il ne
      les adopte jamais sans les modifier plus ou
      moins. On a beaucoup parlé de signes arbitraires
      dans un siècle où l' on s' est passionné pour toute
      expression grossière qui excluoit l' ordre et
      l' intelligence ; mais il n' y

      p133

      a point de signes arbitraires, tout mot a sa
      raison. Vous avez vécu quelque temps, m le chevalier,
      dans un beau pays au pied des Alpes, et, si je
      ne me trompe, vous y avez même tué quelques
      hommes...
      Le Chevalier.
      Sur mon honneur, je n' ai tué personne. Tout au
      plus je pourrois dire comme le jeune homme de
      Madame De Sévigné :
      je n' y ai pas nui .
      Le Comte.
      Quoi qu' il en soit, il vous souvient peut-être
      que dans ce pays le
      son (furfur) se nomme
      bren . De l' autre côté des Alpes, une chouette
      s' appelle
      sava . Si l' on vous avoit demandé
      pourquoi les deux peuples avoient choisi ces deux
      arrangemens de sons pour exprimer les deux idées,
      vous auriez été tenté de répondre :
      parce
      qu' ils l' ont jugé à propos ; ces choses-là
      sont arbitraires
      . Vous auriez cependant été
      dans l' erreur : car le premier de ces deux mots
      est anglais et le second est esclavon ; et de
      Raguse au Kamschatka, il est en possession de
      signifier dans la belle langue russe ce qu' il
      signifie à

      p134

      huit cents lieues d' ici dans un dialecte purement
      local. Vous n' êtes pas tenté, j' espère, de me
      soutenir que les hommes, délibérant sur la
      Tamise, sur le Rhône, sur l' Oby ou sur le Pô,
      rencontrèrent par hasard les mêmes sons pour
      exprimer les mêmes idées. Les deux mots
      préexistoient donc dans les deux langues qui en
      firent présent aux deux dialectes. Voulez-vous
      que les quatre peuples les aient reçus d' un
      peuple antérieur ? Je n' en crois rien ; mais je
      l' admets : il en résulte d' abord que les deux
      immenses familles teutone et esclavone n' inventèrent
      point arbitrairement ces deux mots, mais qu' elles
      les avoient reçus. Ensuite la question recommence
      à l' égard de ces nations antérieures : d' où les
      tenoient-elles ? Il faudra répondre de même,
      elles les avoient reçus ; et ainsi en
      remontant jusqu' à l' origine des choses. Les
      bougies qu' on apporte dans ce moment

      p135

      me rappellent leur nom : les français faisoient
      autrefois un grand commerce de cire avec la ville
      de
      Botzia dans le royaume de Fez ; ils en
      rapportoient une grande quantité de chandelles
      de cire qu' ils se mirent à nommer des
      botzies .
      Le génie national façonna bientôt ce mot et en
      fit
      bougies . L' anglais a retenu l' ancien mot
      wax-candle (chandelles de cire), et l' allemand
      aime mieux dire
      wachslicht (lumière de cire) ;
      mais partout vous voyez la raison qui a déterminé
      le mot. Quand je n' aurois pas rencontré
      l' étymologie de
      bougie dans la préface du
      dictionnaire hébraïque de Thomassin, où je ne la
      cherchois certainement pas, en aurois-je été
      moins sûr d' une étymologie quelconque ? Pour
      douter à cet égard il faut avoir éteint le
      flambeau de l' analogie ; c' est-à-dire qu' il faut
      avoir renoncé au raisonnement. Observez, s' il
      vous plaît, que ce mot seul d'
      étymologie est
      déjà une grande preuve du talent prodigieux de
      l' antiquité pour rencontrer ou adopter les mots
      les plus parfaits : car celui-là suppose que
      chaque mot est
      vrai , c' est-à-dire qu' il n' est
      point imaginé arbitrairement ; ce qui est assez
      pour

      p136

      mener loin un esprit juste. Ce qu' on sait dans ce
      genre prouve beaucoup, à cause de l' induction qui
      en résulte pour les autres cas ; ce qu' on ignore
      au contraire ne prouve rien, excepté l' ignorance
      de celui qui cherche. Jamais un son arbitraire n' a
      exprimé, ni pu exprimer une idée. Comme la pensée
      préexiste nécessairement aux mots qui ne sont que
      les signes physiques de la pensée, les mots, à
      leur tour, préexistent à l' explosion de toute
      langue nouvelle qui les reçoit tout faits et les
      modifie ensuite à son gré. Le génie de chaque
      langue se meut comme un animal pour trouver de tout
      côté ce qui lui convient. Dans la nôtre, par
      exemple,

      p137

      maison est celtique, palais est latin,
      basilique est grec, honnir est teutonique,
      rabot est esclavon, almanach est arabe,
      et
      sopha est hébreu. D' où nous est venu tout
      cela ? Peu m' importe, du moins pour le moment : il
      me suffit de vous prouver que les langues ne se
      forment que d' autres langues qu' elles tuent
      ordinairement pour s' en nourrir, à la manière des
      animaux carnassiers. Ne parlons donc jamais de
      hasard ni de signes arbitraires, gallis
      hoec philodemus ait
      . On est déjà bien avancé
      dans ce genre lorsqu' on a suffisamment réfléchi

      p138

      sur cette première observation que je vous ai
      faite ; savoir, que la formation des mots les plus
      parfaits, les plus significatifs, les plus
      philosophiques, dans toute la force du terme,
      appartient invariablement aux temps d' ignorance
      et de simplicité. Il faut ajouter, pour compléter
      cette grande théorie, que le talent
      onomaturge
      disparoît de même invariablement à mesure qu' on
      descend vers les époques de civilisation et de
      science. On ne cesse, dans tous les écrits du
      temps sur cette matière intéressante, de désirer
      une langue philosophique , mais sans savoir et
      sans se douter seulement que la langue la plus
      philosophique est celle dont la philosophie s' est
      le moins mêlée. Il manque deux petites choses à
      la philosophie pour créer des mots : l' intelligence
      qui les invente et la puissance qui les fait
      adopter. Voit-elle un objet nouveau ? Elle
      feuillette ses dictionnaires pour trouver un mot
      antique ou étranger, et presque toujours même

      p139

      elle y réussit mal. Le mot
      mongolfière , par
      exemple, qui est national, est
      juste , au
      moins dans un sens ; et je le préfère à celui
      d'
      aréostat , qui est le terme scientifique et
      qui ne dit rien : autant vaudroit appeler un
      navire
      hydrostat . Voyez cette foule de mots
      nouveaux empruntés du grec, depuis vingt ans, à
      mesure que le crime ou la folie en avoient besoin :
      presque tous sont pris ou formés à contresens.
      Celui de
      théophilantrope , par exemple, est
      plus sot que la chose, et c' est beaucoup dire :
      un écolier anglais ou allemand auroit su dire
      théanthropophile . Vous me direz que ce mot
      fut inventé par des misérables dans un temps
      misérable ; mais la nomenclature chimique, qui
      fut certainement l' ouvrage d' hommes très-éclairés,
      débute cependant par un solécisme de basses
      classes,
      oxigène au lieu d' oxigone .
      J' ai d' ailleurs, quoique je ne sois pas chimiste,
      d' excellentes raisons de croire que tout ce
      dictionnaire sera effacé ; mais, à ne l' envisager
      que sous le point de vue philosophique et
      grammatical, il seroit peut-être ce qu' on peut
      imaginer de plus malheureux, si la nomenclature
      métrique n' étoit

      p140

      venue depuis disputer et remporter pour toujours
      la palme de la barbarie. L' oreille superbe du
      grand siècle l' auroit rejetée avec un
      frémissement douloureux. Alors le génie seul
      avoit le droit de persuader l' oreille française, et
      Corneille lui-même s' en vit plus d' une fois
      repoussé ; mais, de nos jours, elle se livra à
      tout le monde.
      Lorsqu' une langue est faite (comme elle peut être
      faite), elle est remise aux grands écrivains, qui
      s' en servent sans penser seulement à créer de
      nouveaux mots. Y a-t-il dans le songe d' Athalie,
      dans la description de l' enfer qu' on lit dans le
      Télémaque, ou dans la péroraison de l' oraison
      funèbre de Condé, un seul mot qui ne soit pas
      vulgaire, pris à part ? Si cependant le droit de
      créer de nouvelles expressions appartenoit à
      quelqu' un, ce seroit aux grands écrivains et non
      aux philosophes, qui sont sur ce point d' une rare
      ineptie : les premiers toutefois n' en usent
      qu' avec une excessive réserve, jamais dans les
      morceaux d' inspiration, et seulement pour les
      substantifs et les adjectifs ; quant aux
      paroles ,
      ils ne songent guère à en proférer de nouvelles.
      Enfin il faut s' ôter de l' esprit cette idée de
      langues

      p141

      nouvelles
      , excepté seulement dans le sens que
      je viens d' expliquer ; ou, si vous voulez que
      j' emploie une autre tournure, la parole est
      éternelle, et toute langue est aussi ancienne que
      le peuple qui la parle. On objecte, faute de
      réflexion, qu' il n' y a pas de nation qui puisse
      elle-même entendre son ancien langage : et
      qu' importe, je vous prie ? Le changement qui ne
      touche pas le principe exclut-il l' identité ?
      Celui qui me vit dans mon berceau me reconnoîtroit-il
      aujourd' hui ? Je crois cependant que j' ai le
      droit de m' appeler
      le même . Il n' en est pas
      autrement d' une langue : elle est la même tant
      que le peuple est le même. La pauvreté des
      langues dans leurs commencemens est une autre
      supposition faite
      de la pleine puissance et
      autorité
      philosophique. Les mots nouveaux ne
      prouvent rien, parce qu' à mesure qu' elles en
      acquièrent, elles en laissent échapper d' autres,
      on ne sait dans quelle proportion. Ce qu' il y a
      de sûr, c' est que tout peuple a parlé, et qu' il a
      parlé précisément autant qu' il pensait et aussi
      bien qu' il pensait ; car c' est une folie égale de
      croire qu' il y ait un signe pour une pensée qui
      n' existe

      p142

      pas, ou qu' une pensée manque d' un signe pour se
      manifester. Le huron ne dit pas
      garde-tems ,
      par exemple, c' est un mot qui manque sûrement à
      sa langue ; mais
      tomawack manque par bonheur
      aux nôtres, et ce mot compte tout comme un autre.
      Il seroit bien à désirer que nous eussions une
      connoissance approfondie des langues
      sauvages .
      Le zèle et le travail infatigable des
      missionnaires avoient préparé sur cet objet un
      ouvrage immense, qui auroit été infiniment utile
      à la philologie et à l' histoire de l' homme : le
      fanatisme destructeur du xviiie siècle l' a fait
      disparoître sans retour. Si nous avions, je ne
      dis pas des monumens, puisqu' il ne peut y en
      avoir, mais seulement les dictionnaires de ces
      langues, je ne doute pas que nous n' y trouvassions
      de ces mots dont je vous parlois il n' y a qu' un
      instant, restes évidens d' une langue antérieure
      parlée par un peuple éclairé. Et quand même nous
      ne les

      p143

      trouverions pas, il en résulteroit seulement que
      la dégradation est arrivée au point d' effacer ces
      derniers restes :
      etiam periere ruinoe . Mais
      dans l' état quelconque où elles se trouvent, ces
      langues ainsi
      ruinées demeurent comme des
      monumens terribles de la justice divine ; et si
      on les connoissoit à fond, on seroit probablement
      plus effrayé par les mots qu' elles possèdent que
      par ceux qui leur manquent. Parmi les sauvages
      de la Nouvelle-Hollande il n' y a point de mot
      pour exprimer l' idée de Dieu ; mais il y en a un
      pour exprimer l' opération qui détruit un enfant
      dans le sein de sa mère, afin de la dispenser
      des peines de l' allaitement : on l' appelle le
      mi-bra.
      Le Chevalier.
      Vous m' avez beaucoup intéressé, m le comte, en
      traitant avec une certaine étendue une question
      qui s' est trouvée sur notre route : mais souvent

      p144

      il vous échappe des mots qui me causent des
      distractions, et dont je me promets toujours de
      vous demander raison. Vous avez dit, par exemple,
      tout en courant à un autre sujet,
      que la
      question de l' origine de la parole étoit la
      même que celle de l' origine des idées
      . Je
      serois curieux de vous entendre raisonner sur ce
      point ; car souvent j' ai entendu parler de
      différens écrits sur l' origine des idées et même
      j' en ai lu ; mais la vie agitée que j' ai menée
      pendant si long-temps, et peut-être aussi le
      manque d' un bon
      aplanisseur (ce mot, comme
      vous voyez, n' appartient point à la langue
      primitive) m' ont toujours empêché d' y voir clair.
      Ce problème ne se présente à moi qu' à travers
      une espèce de nuage qu' il ne m' a jamais été
      possible de dissiper ; et souvent j' ai été tenté
      de croire que la mauvaise foi et le mal entendu
      jouoient ici comme ailleurs un rôle marquant.
      Le Comte.
      Votre soupçon est parfaitement fondé, mon cher
      chevalier, et j' ose croire que j' ai assez

      p145

      réfléchi sur ce sujet pour être en état au moins
      de vous épargner quelque fatigue.
      Mais avant tout je voudrois vous proposer le
      motif de décision qui doit précéder tous les
      autres : c' est celui de l' autorité. La raison
      humaine est manifestement convaincue d' impuissance
      pour conduire les hommes ; car peu sont en état
      de bien raisonner, et nul ne l' est de bien
      raisonner sur tout ; en sorte qu' en général il
      est bon, quoi qu' on en dise, de commencer par
      l' autorité. Pesez donc les voix de part et
      d' autre, et voyez contre l' origine sensible des
      idées, Pythagore, Platon, Cicéron, Origène,
      saint Augustin, Descartes, Cudworth, Lami,
      Polignac, Pascal, Nicole, Bossuet, Fénélon,
      Leibnitz, et cet illustre Malebranche qui a
      bien pu errer quelquefois dans le chemin de la
      vérité, mais qui n' en est jamais sorti. Je

      p146

      ne vous nommerai pas les champions de l' autre
      parti ; car leurs noms me déchirent la bouche.
      Quand je ne saurois pas un mot de la question,
      je me déciderois sans autre motif que mon goût
      pour la bonne compagnie, et mon aversion pour
      la mauvaise.
      Je vous proposerois encore un autre argument
      préliminaire qui a bien sa force : c' est celui
      que je tire du résultat détestable de ce système
      absurde, qui voudroit, pour ainsi dire,
      matérialiser l' origine de nos idées. Il n' en est
      pas, je crois, de plus avilissant, de plus
      funeste pour l' esprit humain. Par lui la raison
      a perdu ses ailes, et se traîne comme un reptile
      fangeux ; par lui fut tarie la source divine de
      la poésie et

      p147

      de l' éloquence ; par lui toutes les sciences
      morales ont péri.
      Le Chevalier.
      Il ne m' appartient pas peut-être de disputer sur
      les suites du système ; mais quant à ses
      défenseurs,
      il me semble, mon cher ami, qu' il est possible
      de citer des noms respectables à côté de ces
      autres noms qui vous
      déchirent la bouche .
      Le Comte.
      Beaucoup moins, je puis vous l' assurer, qu' on ne
      le croit communément ; et il faut observer
      d' abord qu' une foule de grands hommes, créés de
      la pleine autorité du dernier siècle, cesseront
      bientôt de l' être ou de le paroître.

      p148

      La grandecabale avoit besoin de leur renommée :
      elle l' afaite comme on fait une boîte ou un soulier ;
      mais cette réputation factice est aux abois, et
      bientôt l' épouvantable médiocrité de ces
      grands
      hommes
      sera l' inépuisable sujet des risées
      européennes.
      Il faut d' ailleurs retrancher de
      ces noms
      respectables
      , ceux des philosophes réellement
      illustres que la secte philosophique enrôla mal
      à propos parmi les défenseurs de l' origine
      sensible des idées. Vous n' avez pas oublié
      peut-être, m le sénateur, ce jour où nous lisions
      ensemble le livre de Cabanis
      sur les rapports
      du physique

      p149

      et du moral de l' homme
      , à l' endroit où il place
      sans façon au rang des défenseurs du système
      matériel Hippocrate et Aristote. Je vous fis
      remarquer à ce sujet le double et invariable
      caractère du philosophisme moderne, l' ignorance
      et l' effronterie. Comment des gens entièrement
      étrangers aux langues savantes, et surtout au
      grec dont ils n' entendoient pas une ligne,
      s' avisoient-ils de citer et de juger les
      philosophes grecs ? Si Cabanis en particulier
      avoit ouvert une bonne édition d' Hippocrate, au
      lieu de citer sur parole ou de lire avec la
      dernière négligence quelque mauvaise traduction,
      il auroit vu que l' ouvrage qu' il cite comme
      appartenant à Hippocrate est un morceau supposé.
      Il
      p150

      n' en faudroit pas d' autre preuve que le style de
      l' auteur, aussi mauvais écrivain qu' Hippocrate
      est clair et élégant. Cet écrivain d' ailleurs,
      quel qu' il soit, n' a parlé ni pour ni contre la
      question ; c' est ce que je vous fis encore
      remarquer dans le temps. Il se borne à traiter
      celle de l' expérience et de la théorie dans la
      médecine en sorte que chez lui
      oesthèse est
      synonyme
      d' expérience et non de sensation .
      Je vous fis de plus toucher au doigt
      qu' Hippocrate devoit à

      p151

      bien plus juste titre être rangé parmi les
      défenseurs des idées innées, puisqu' il fut le
      maître de Platon, qui emprunta de lui ses
      principaux dogmes métaphysiques.
      à l' égard d' Aristote, quoiqu' il ne me fût pas
      possible de vous donner sur-le-champ tous les
      éclaircissemens que vous auriez pu désirer, vous
      eûtes cependant la bonté de vous en fier à moi
      lorsque, sur la foi seule d' une mémoire qui me
      trompe peu, je vous citai cette maxime
      fondamentale du philosophe grec,
      que l' homme ne
      peut rien apprendre qu' en vertu de ce qu' il
      sait déjà ;
      ce qui seul suppose nécessairement
      quelque chose de semblable à la théorie des idées
      innées.
      Et si vous examinez d' ailleurs ce qu' il a écrit
      avec une force de tête et une finesse d' expression
      véritablement admirables, sur l' essence de
      l' esprit qu' il place dans la pensée même, il ne
      vous restera pas le moindre doute sur l' erreur
      qui a prétendu ravaler ce philosophe jusqu' à
      Locke et Condillac.
      Quant aux scolastiques, qu' on a beaucoup trop
      déprimés de nos jours, ce qui a trompé

      p152

      surtout la foule des hommes superficiels qui se
      sont avisés de traiter une grande question sans
      la comprendre, c' est le fameux axiome de
      l' école :
      rien ne peut entrer dans l' esprit
      que par l' entremise des sens
      . Par défaut
      d' intelligence ou de bonne foi, on a cru ou l' on
      a dit que cet axiome fameux excluoit les idées
      innées : ce qui est très-faux. Je sais, m le
      sénateur, que vous n' avez pas peur des in-folios.
      Je veux vous faire lire un jour la doctrine de
      saint Thomas sur les idées ; vous sentirez à
      quel point...
      Le Chevalier.
      Vous me forcez, mes bons amis, à faire
      connoissance avec d' étranges personnages. Je
      croyois que saint Thomas étoit cité sur les
      bancs, quelquefois à l' église ; mais je me
      doutois peu qu' il pût être question de lui entre
      nous.
      Le Comte.
      Saint Thomas, mon cher chevalier, a fleuri

      p153

      dans le xiiie siècle. Il ne pouvoit s' occuper de
      sciences qui n' existoient pas de son temps, et
      dont on ne s' embarrassoit nullement alors. Son
      style admirable sous le rapport de la clarté, de
      la précision, de la force et du laconisme, ne
      pouvoit être cependant celui de Bembo, de
      Muret ou de Maffei. Il n' en fut pas moins l' une
      des plus grandes têtes qui aient existé dans le
      monde. Le génie poétique même ne lui étoit pas
      étranger. L' église en a conservé quelques
      étincelles qui purent exciter depuis l' admiration
      et l' envie de Santeuil. Puisque vous savez le
      latin, monsieur le chevalier, je ne voudrois pas
      répondre qu' à l' âge de cinquante ans et retiré
      dans votre vieux manoir, si Dieu vous le rend,
      vous n' empruntiez saint Thomas à votre curé
      pour juger par vous-même de ce grand homme. Mais
      je reviens à la question. Puisque saint Thomas
      fut surnommé
      l' ange de l' école , c' est

      p154

      lui surtout qu' il faut citer pour absoudre
      l' école ; et en attendant que m le chevalier ait
      cinquante ans, c' est à vous, m le sénateur, que
      je ferai connoître la doctrine de saint Thomas
      sur les idées. Vous verrez d' abord qu' il ne
      marchande point pour décider
      que l' intelligence,
      dans notre état de dégradation, ne comprend
      rien sans image
      . Mais entendez-le parler
      ensuite sur l' esprit et sur les idées. Il
      distinguera soigneusement "
      l' intellect passif
      ou cette puissance qui reçoit les impressions de
      l' intellect actif (qu' il nomme aussi
      possible ), ou de l' intelligence proprement
      dite qui raisonne sur les impressions... etc. "

      p155

      je voudrois encore vous faire lire la superbe
      définition de la vérité que nous a donnée saint
      Thomas.
      la vérité, dit-il, est une équation
      entre l' affirmation et son objet
      . Quelle
      justesse et quelle profondeur ! C' est un éclair
      de la vérité qui se définit elle-même, et il a
      bien eu soin de nous avertir qu' il ne s' agit
      d'
      équation qu' entre ce qu' on dit de la
      chose et ce qui est dans la chose
      ; " mais
      qu' à l' égard de l' opération spirituelle qui
      affirme, elle n' admet aucune
      équation , " parce
      qu' elle est au-dessus de tout et ne ressemble à
      rien, de manière qu' il ne peut y avoir aucun
      rapport, aucune analogie, aucune

      p156

      équation entre la chose comprise et
      l' opération qui comprend.
      Maintenant que les idées universelles soient
      innées dans nous, ou que nous les voyions en
      Dieu, ou comme on voudra, n' importe ; c' est ce
      que je ne veux point examiner dans ce moment :
      le point négatif de la question est sans contredit
      ce qu' elle renferme de plus important ;
      établissons d' abord que les plus grands, les plus
      nobles, les plus vertueux génies de l' univers,
      se sont accordés à rejeter l' origine sensible des
      idées. C' est la plus sainte, la plus unanime, la
      plus entraînante protestation de l' esprit humain
      contre la plus grossière et la plus vile des
      erreurs : pour le surplus, nous pouvons ajourner
      la question.
      Vous voyez, messieurs, que je suis en état de
      diminuer un peu le nombre de ces
      noms
      respectables
      , dont vous me parliez, m le
      chevalier. Au reste, je ne refuse point d' en
      reconnoître quelques-uns parmi les défenseurs
      du sensibilisme (ce mot, ou tout autre qu' on
      trouvera meilleur, est devenu nécessaire) ; mais
      dites-moi, ne vous est-il jamais arrivé, ou par
      malheur

      p157

      ou par foiblesse, de vous trouver en mauvaise
      compagnie ? Dans ce cas, comme vous savez, il n' y
      a qu' un mot à dire : sortez ; tant que vous y
      êtes, on a droit de se moquer de vous, pour ne
      rien dire de plus.
      Après ce petit préliminaire, m le chevalier, je
      voudrois d' abord, si vous me faisiez l' honneur
      de me choisir pour votre introducteur dans ce
      genre de philosophie, vous faire observer avant
      tout que toute discussion sur l' origine des idées
      est un énorme ridicule, tant qu' on n' a pas
      décidé la question de l' essence de l' âme. Vous
      permettroit-on dans les tribunaux de demander un
      héritage comme parent, tant qu' il seroit douteux
      si vous l' êtes ? Eh bien, messieurs, il y a de
      même dans les discussions philosophiques, de ces
      questions que les gens de loi appellent
      préjudicielles , et qui doivent être
      absolument décidées avant qu' il soit permis de
      passer à d' autres. Si l' estimable Thomas a
      raison dans ce beau vers :
      l' homme vit par son âme, et l' âme est la pensée.
      Tout est dit : car si la pensée est essence,
      demander

      p158

      l' origine des idées, c' est demander l' origine de
      l' origine. Voilà Condillac qui nous dit :
      je
      m' occuperai de l' esprit humain, non pour en
      connoître la nature, ce qui seroit téméraire ;
      mais seulement pour en examiner les opérations
      .
      Ne soyons pas la dupe de cette hypocrite
      modestie : toutes les fois que vous voyez un
      philosophe du dernier siècle s' incliner
      respectueusement devant quelque problème, nous
      dire
      que la question passe les forces de l' esprit
      humain ; qu' il n' entreprendra point de la
      résoudre, etc.
      , tenez pour sûr qu' il redoute
      au contraire le problème comme trop clair, et
      qu' il se hâte de passer à côté, pour conserver le
      droit de
      troubler l' eau . Je ne connois pas un
      de ces messieurs à qui le titre sacré d'
      honnête
      homme
      convienne parfaitement. Vous en voyez ici
      un exemple : pourquoi mentir ? Pourquoi dire
      qu' on ne veut point prononcer sur l' essence de
      l' âme, tandis qu' on prononce très-expressément
      sur le point capital en soutenant que les idées
      nous viennent par les sens, ce qui chasse
      manifestement la pensée de la classe des
      essences ? Je ne vois pas d' ailleurs ce que la
      question de l' essence de la

      p159

      pensée a de plus difficile que celle de son
      origine qu' on aborde si courageusement.
      peut-on
      concevoir la pensée comme accident d' une
      substance qui ne pense pas ?
      ou bien peut-on
      concevoir l' accident-pensée se connoissant
      lui-même, comme pensant et méditant sur
      l' essence de son sujet qui ne pense pas ?

      voilà le problème proposé sous deux formes
      différentes, et pour moi je vous avoue que je n' y
      vois rien de désespérant ; mais enfin on est
      parfaitement libre de le passer sous silence, à
      la charge de convenir et d' avertir même, à la
      tête de tout ouvrage sur l' origine des idées,
      qu' on ne le donne que pour un simple jeu d' esprit,
      pour une hypothèse tout-à-fait aérienne, puisque
      la question n' est pas admissible sérieusement
      tant que la précédente n' est pas résolue. Mais
      une telle déclaration faite dans la préface
      accréditeroit peu le livre ; et qui connoît cette
      classe d' écrivains ne s' attendra guère à ce trait
      de probité.
      Je vous faisois observer ensuite, m le chevalier,
      une insigne équivoque qui se trouve dans le titre
      même de tous les livres écrits dans le sens
      moderne , sur l' origine des idées, puisque

      p160

      ce mot d'
      origine peut désigner également la
      cause seulement occasionnelle et excitatrice, ou
      la cause productrice des idées. Dans le premier
      cas, il n' y a plus de dispute, puisque les idées
      sont supposées préexister ; dans le second,
      autant vaut précisément soutenir que la matière
      de l' étincelle électrique est produite par
      l' excitateur.
      Nous rechercherions ensuite pourquoi l' on parle
      toujours de l' origine des
      idées , et jamais
      de l' origine des
      pensées ? Il faut bien qu' il
      y ait une raison secrète de la préférence
      constamment donnée à l' une de ces expressions sur
      l' autre : ce point ne tarderoit pas à être
      éclairci ; alors je vous dirois, en me servant des
      paroles mêmes de Platon que je cite toujours
      volontiers :
      entendons-nous, vous et moi, la
      même chose par ce mot de pensée ?
      pour moi,
      la pensée est le discours que l' esprit se tient
      à lui-même.

      p161

      Et cette définition sublime vous démontreroit
      seule la vérité de ce que je vous disois tout à
      l' heure :
      que la question de l' origine des
      idées, est la même que celle de l' origine de la
      parole ;
      car la pensée et la parole ne sont
      que deux magnifiques synonymes ; l' intelligence
      ne pouvant penser sans savoir qu' elle pense, ni
      savoir qu' elle pense sans parler, puisqu' il faut
      qu' elle dise :
      je sais .
      Que si quelque initié aux doctrines modernes
      vient vous dire que
      vous parlez parce qu' on
      vous a parlé ; demandez-lui (mais vous
      comprendra-t-il ? ) si l'
      entendement , à son
      avis, est la même chose que l'
      audition ; et
      s' il croit que, pour
      entendre la parole, il
      suffise d' entendre le bruit qu' elle envoie dans
      l' oreille ?
      Au reste, laissez, si vous voulez, cette question
      de côté. Si nous voulions approfondir la
      principale, je me hâterois de vous conduire à un

      p162

      préliminaire bien essentiel, celui de vous
      convaincre qu' après tant de disputes, on ne s' est
      point encore entendu sur la définition des
      idées innées . Pourriez-vous croire que jamais
      Locke n' a pris la peine de nous dire ce qu' il
      entend par ce mot ? Cependant rien n' est plus vrai.
      Le traducteur français de Bacon déclare, en se
      moquant des
      idées innées , qu' il avoue ne pas
      se souvenir d' avoir eu dans le sein de sa mère
      connoissance du carré de l' hypothénuse
      . Voilà
      donc un homme d' esprit (car Locke en avoit
      beaucoup) qui prête aux philosophes spiritualistes
      la croyance qu' un foetus dans le sein de sa
      mère sait les mathématiques, ou que nous pouvons
      savoir sans apprendre, c' est-à-dire, en d' autres
      termes, apprendre sans apprendre ; et que c' est
      là ce que ces philosophes nomment
      idées innées .
      Un écrivain bien différent et d' une toute autre
      autorité, qui honore aujourd' hui la France par
      des talens supérieurs et par le noble usage qu' il
      en sait faire, a cru argumenter d' une manière
      décisive contre les
      idées innées , en
      demandant : "
      comment, si Dieu avoit gravé

      p163

      telle ou telle idée dans nos esprits, l'
      homme
      pourroit parvenir à les effacer ? Comment, par
      exemple, l' enfant idolâtre, naissant ainsi que le
      chrétien avec la
      notion distincte d' un Dieu
      unique, peut cependant être ravalé au point de
      croire à une multitude de dieux ? "
      que j' aurois de choses à vous dire sur cette
      notion distincte et sur l' épouvantable
      puissance dont l' homme n' est que trop réellement
      en possession, d'
      effacer plus ou moins ses
      idées innées
      et de transmettre sa
      dégradation
      ! Je m' en tiens à vous faire
      observer ici une confusion évidente de l'
      idée
      ou de la simple
      notion avec l' affirmation ,
      deux choses cependant toutes différentes : c' est
      la première qui est
      innée , et non la seconde ;
      car personne, je crois, ne s' est avisé de dire
      qu' il y avoit des raisonnemens
      innés . Le
      théiste dit :
      il n' y a qu' un dieu, et il a
      raison ; l' idolâtre dit :
      il y en a plusieurs,
      et il a tort ; il se trompe, mais comme un
      homme qui se tromperoit dans une opération de
      calcul. S' ensuivroit-il par hasard que celui-ci
      n' auroit pas l' idée du nombre ? Au contraire :
      c' est une preuve qu' il la possède ; car, sans
      cette idée, il

      p164

      n' auroit pas même l' honneur de se tromper. En
      effet, pour se tromper, il faut affirmer ; ce
      qu' on ne peut faire sans une puissance quelconque
      du verbe
      être , qui est l' âme de tout verbe,
      et toute affirmation suppose une notion
      préexistante. Il n' y auroit donc, sans l' idée
      antérieure d' un dieu, ni théistes, ni
      polythéistes, d' autant qu' on ne peut dire ni
      oui ni non sur ce qu' on ne connoît pas,
      et qu' il est impossible de se tromper sur Dieu,
      sans avoir l' idée de Dieu. C' est donc la
      notion ou la pure idée qui est innée et
      nécessairement étrangère aux sens : que si elle
      est assujettie à la loi du développement, c' est
      la loi universelle de la pensée et de la vie dans
      tous les cercles de la création terrestre. Du
      reste, toute notion est vraie.

      p165

      Vous voyez, messieurs, que sur cette grande
      question (et je pourrois vous citer bien d' autres
      exemples), on en est encore à savoir précisément
      de quoi il s' agit .
      Un dernier préliminaire enfin non moins essentiel
      seroit de vous faire observer cette action
      secrète, qui, dans toutes les sciences...
      Le Sénateur.
      Croyez-moi, mon cher ami, ne vous jouez pas
      davantage sur le bord de cette question ; car le
      pied vous glissera et nous serons obligés de
      passer ici la nuit.
      Le Comte.
      Dieu vous en préserve, mes bons amis, car

      p166

      vous seriez assez mal logés. Je n' aurois
      cependant pitié que de vous, mon cher sénateur,
      et point du tout de cet aimable soldat qui
      s' arrangeroit fort bien sur un canapé.
      Le Chevalier.
      Vous me rappelez mes bivouacs ; mais, quoique
      vous ne soyez pas militaire, vous pourriez aussi
      nous raconter de terribles nuits. Courage, mon
      cher ami ! Certains malheurs peuvent avoir une
      certaine douceur ; j' éprouve du moins ce
      sentiment, et j' aime à croire que je le partage
      avec vous.
      Le Comte.
      Je n' éprouve nulle peine à me résigner ; je vous
      l' avouerai même : si j' étois isolé, et si les
      coups qui m' ont atteint n' avoient blessé que moi,
      je ne regarderois tout ce qui s' est passé dans le
      monde que comme un grand et magnifique spectacle
      qui me livreroit tout entier à l' admiration ;
      mais que le billet d' entrée m' a coûté cher ! ...
      cependant je ne murmure point contre la puissance
      adorable qui a si fort rétréci mon appartement.

      p167

      Voyez comme elle commence déjà à m' indemniser,
      puisque je suis ici, puisqu' elle m' a donné si
      libéralement des amis tels que vous. Il faut
      d' ailleurs savoir sortir de soi-même et s' élever
      assez haut pour voir le monde au lieu de ne voir
      qu' un point. Je ne songe jamais sans admiration
      à cette trombe politique qui est venue arracher
      de leurs places des milliers d' hommes destinés à
      ne jamais se connoître, pour les faire tournoyer
      ensemble comme la poussière des champs. Nous
      sommes trois ici, par exemple, qui étions nés
      pour ne jamais nous connoître : cependant nous
      sommes réunis, nous conversons ; et quoique nos
      berceaux aient été si éloignés, peut-être que nos
      tombes se toucheront.
      Si le mélange des hommes est remarquable, la
      communication des langues ne l' est pas moins. Je
      parcourois un jour dans la bibliothèque de
      l' académie des sciences de cette ville, le
      musaeum sinicum de Bayer, livre qui est
      devenu, je crois, assez rare, et qui appartient
      plus particulièrement à la Russie, puisque
      l' auteur, fixé dans cette capitale, y fit
      imprimer son livre, il y a près de quatre-vingts
      ans. Je fus frappé d' une

      p168

      réflexion de cet écrivain savant et pieux. " on
      ne voit point encore, dit-il, à quoi servent
      nos travaux sur les langues ; mais bientôt on
      s' en apercevra... etc. "
      que diroit Bayer s' il vivoit de nos jours ? La
      marche de la providence lui paroîtroit bien
      accélérée. Réfléchissons d' abord sur la
      langue
      universelle
      . Jamais ce titre n' a mieux
      convenu à la langue française ; et ce qu' il y a
      d' étrange, c' est que sa puissance semble
      augmenter avec sa stérilité. Ses beaux jours sont
      passés : cependant tout le monde l' entend, tout
      le monde la parle ; et je ne crois pas même qu' il
      y ait de ville en Europe qui ne renferme quelques
      hommes en état de l' écrire purement. La juste
      et honorable confiance accordée en Angleterre
      au clergé de France exilé, a permis à la langue
      française d' y jeter de profondes racines : c' est

      p169

      une seconde conquête peut-être, qui n' a point
      fait de bruit, car Dieu n' en fait point, mais
      qui peut avoir des suites plus heureuses que la
      première. Singulière destinée de ces deux grands
      peuples, qui ne peuvent cesser de se chercher
      ni de se haïr ! Dieu les a placés en regard
      comme deux aimans prodigieux qui s' attirent par un
      côté et se fuient par l' autre ; car ils sont à
      la fois ennemis et parens. Cette même Angleterre

      p170

      a porté nos langues en Asie ; elle a fait
      traduire Newton dans la langue de Mahomet, et
      les jeunes anglais soutiennent des thèses à
      Calcutta en arabe, en persan et en bengali. De
      son côté la France, qui ne se doutoit pas, il y
      a trente ans, qu' il y eût plus d' une langue
      vivante en Europe, les a toutes apprises tandis
      qu' elle forçoit les nations d' apprendre la sienne.
      Ajoutez que les plus longs voyages ont cessé
      d' effrayer l' imagination ; que tous les grands
      navigateurs sont européens ; que l' Orient entier
      cède manifestement à l' ascendant européen ; que
      le croissant,

      p171

      pressé sur ses deux points, à Constantinople et
      à Delhi, doit nécessairement éclater par le
      milieu ; que les événemens ont donné à
      l' Angleterre quinze cents lieues de frontières
      avec le Thibet et la Chine, et vous aurez une
      idée de ce qui se prépare. L' homme, dans son
      ignorance, se trompe souvent sur les fins et sur
      les moyens, sur ses forces et sur la résistance,
      sur les instrumens et sur les obstacles. Tantôt
      il veut couper un chêne avec un canif, et tantôt
      il lance une bombe pour briser un roseau ; mais
      la providence ne tâtonne jamais, et ce n' est pas
      en vain qu' elle agite le monde. Tout annonce
      que nous marchons vers une grande unité que nous
      devons
      saluer de loin , pour me servir d' une
      tournure religieuse. Nous sommes douloureusement
      et bien justement broyés ; mais si de misérables
      yeux tels que les miens sont dignes d' entrevoir
      les secrets divins, nous ne sommes
      broyés
      que pour être
      mêlés .
      Le Sénateur.
      ô mihi tam longoe maneat pars ultima vitae !

      p172

      Le Chevalier.
      Vous permettrez bien, j' espère, au
      soldat de
      prendre la parole en français :
      courez, volez, heures trop lentes,
      qui retardez cet heureux jour.