
Maurice Leblanc
L’AIGUILLE CREUSE
(1909)

Table des matières
1
Le coup de feu
Raymonde prêta l’oreille. De nouveau et
par deux fois le bruit se fit entendre, assez net pour qu’on pût le détacher de
tous les bruits confus qui formaient le grand silence nocturne, mais si faible
qu’elle n’aurait su dire s’il était proche ou lointain, s’il se produisait entre
les murs du vaste château, ou dehors, parmi les retraites ténébreuses du parc.
Doucement elle se leva. Sa fenêtre
était entrouverte, elle en écarta les battants. La clarté de la lune reposait
sur un calme paysage de pelouses et de bosquets où les ruines éparses de l’ancienne
abbaye se découpaient en silhouettes tragiques, colonnes tronquées, ogives
incomplètes, ébauches de portiques et lambeaux d’arcs-boutants. Un peu d’air
flottait à la surface des choses, glissant à travers les rameaux nus et immobiles
des arbres, mais agitant les petites feuilles naissantes des massifs.
Et soudain, le même bruit... C’était
vers sa gauche et au-dessous de l’étage qu’elle habitait, par conséquent dans
les salons qui occupaient l’aile occidentale du château.
Bien que vaillante et forte, la jeune
fille sentit l’angoisse de la peur. Elle passa ses vêtements de nuit et prit
les allumettes.
–Raymonde... Raymonde...
Une voix faible comme un souffle l’appelait
de la chambre voisine dont la porte n’avait pas été fermée. Elle s’y rendait à
tâtons, lorsque Suzanne, sa cousine, sortit de cette chambre et s’effondra dans
ses bras.
–Raymonde... c’est toi?...
tu as entendu?...
–Oui... tu ne dors donc
pas?
–Je suppose que c’est le chien
qui m’a réveillée... il y a longtemps... Mais il n’aboie plus. Quelle heure
peut-il être?
–Quatre heures environ.
–Écoute... On marche dans le
salon.
–Il n’y a pas de danger, ton père
est là, Suzanne.
–Mais il y a du danger pour lui.
Il couche à côté du petit salon.
– M.Daval est là aussi...
–À l’autre bout du château...
Comment veux-tu qu’il entende?
Elles hésitaient, ne sachant à quoi se
résoudre. Appeler? Crier au secours? Elles n’osaient, tellement le
bruit même de leur voix leur semblait redoutable. Mais Suzanne qui s’était
approchée de la fenêtre étouffa un cri.
–Regarde... un homme près du
bassin.
Un homme en effet s’éloignait d’un pas
rapide. Il portait sous le bras un objet d’assez grandes dimensions dont elles
ne purent discerner la nature, et qui, en ballottant contre sa jambe,
contrariait sa marche. Elles le virent qui passait près de l’ancienne chapelle
et qui se dirigeait vers une petite porte dont le mur était percé. Cette porte
devait être ouverte, car l’homme disparut subitement, et elles n’entendirent
point le grincement habituel des gonds.
–Il venait du salon, murmura
Suzanne.
–Non, l’escalier et le vestibule
l’auraient conduit bien plus à gauche... À moins que...
Une même idée les secoua. Elles se
penchèrent. Au-dessous d’elles, une échelle était dressée contre la façade et s’appuyait
au premier étage. Une lueur éclairait le balcon de pierre. Et un autre homme
qui portait aussi quelque chose enjamba ce balcon, se laissa glisser le long de
l’échelle et s’enfuit par le même chemin.
Suzanne, épouvantée, sans forces, tomba
à genoux, balbutiant:
–Appelons!... appelons au
secours!...
–Qui viendrait? ton père...
Et s’il y a d’autres hommes et qu’on se jette sur lui?
–On pourrait avertir les
domestiques... ta sonnette communique avec leur étage.
–Oui... oui... peut-être, c’est
une idée... Pourvu qu’ils arrivent à temps!
Raymonde chercha près de son lit la
sonnerie électrique et la pressa du doigt. Un timbre en haut vibra, et elles
eurent l’impression que, d’en bas, on avait dû en percevoir le son distinct.
Elles attendirent. Le silence devenait
effrayant, et la brise elle-même n’agitait plus les feuilles des arbustes.
–J’ai peur... j’ai peur...
répétait Suzanne.
Et, tout à coup, dans la nuit profonde,
au-dessous d’elles, le bruit d’une lutte, un fracas de meubles bousculés, des
exclamations, puis, horrible, sinistre, un gémissement rauque, le râle d’un
être qu’on égorge...
Raymonde bondit vers la porte. Suzanne
s’accrocha désespérément à son bras.
–Non... ne me laisse pas... j’ai
peur.
Raymonde la repoussa et s’élança dans
le corridor, bientôt suivie de Suzanne qui chancelait d’un mur à l’autre en
poussant des cris. Elle parvint à l’escalier, dégringola de marche en marche,
se précipita sur la grande porte du salon et s’arrêta net, clouée au seuil,
tandis que Suzanne s’affaissait à ses côtés. En face d’elles, à trois pas, il y
avait un homme qui tenait à la main une lanterne. D’un geste, il la dirigea
vers les deux jeunes filles, les aveuglant de lumière, regarda longuement leurs
visages, puis sans se presser, avec les mouvements les plus calmes du monde, il
prit sa casquette, ramassa un chiffon de papier et deux brins de paille, effaça
des traces sur le tapis, s’approcha du balcon, se retourna vers les jeunes
filles, les salua profondément, et disparut.
La première, Suzanne courut au petit
boudoir qui séparait le grand salon de la chambre de son père. Mais dès l’entrée,
un spectacle affreux la terrifia. À la lueur oblique de la lune on apercevait à
terre deux corps inanimés, couchés l’un près de l’autre.
–Père!... père!... c’est
toi?... qu’est-ce que tu as? s’écria-t-elle affolée, penchée sur l’un
d’eux.
Au bout d’un instant, le comte de
Gesvres remua. D’une voix brisée, il dit:
–Ne crains rien... je ne suis pas
blessé... Et Daval? est-ce qu’il vit? le couteau?... le
couteau?...
À ce moment, deux domestiques
arrivaient avec des bougies. Raymonde se jeta devant l’autre corps et reconnut
Jean Daval, le secrétaire et l’homme de confiance du comte. Sa figure avait
déjà la pâleur de la mort.
Alors elle se leva, revint au salon,
prit, au milieu d’une panoplie accrochée au mur, un fusil qu’elle savait
chargé, et passa sur le balcon. Il n’y avait, certes, pas plus de cinquante à
soixante secondes que l’individu avait mis le pied sur la première barre de l’échelle.
Il ne pouvait donc être bien loin d’ici, d’autant plus qu’il avait eu la
précaution de déplacer l’échelle pour qu’on ne pût s’en servir. Elle l’aperçut
bientôt, en effet, qui longeait les débris de l’ancien cloître. Elle épaula,
visa tranquillement et fit feu. L’homme tomba.
–Ça y est! ça y est!
proféra l’un des domestiques, on le tient celui-là. J’y vais.
–Non, Victor, il se relève...
descendez l’escalier, et filez sur la petite porte. Il ne peut se sauver que
par là.
Victor se hâta, mais avant même qu’il
ne fût dans le parc, l’homme était retombé. Raymonde appela l’autre domestique.
–Albert, vous le voyez
là-bas? près de la grande arcade?...
–Oui, il rampe dans l’herbe... il
est fichu...
–Surveillez-le d’ici.
–Pas moyen qu’il échappe. À
droite des ruines, c’est la pelouse découverte...
–Et Victor garde la porte à
gauche, dit-elle en reprenant son fusil.
–N’y allez pas,
Mademoiselle!
–Si, si, dit-elle, l’accent
résolu, les gestes saccadés, laissez-moi... il me reste une cartouche... S’il
bouge...
Elle sortit. Un instant après, Albert
la vit qui se dirigeait vers les ruines. Il lui cria de la fenêtre:
–Il s’est traîné derrière l’arcade.
Je ne le vois plus... attention, Mademoiselle...
Raymonde fit le tour de l’ancien
cloître pour couper toute retraite à l’homme, et bientôt Albert la perdit de
vue. Au bout de quelques minutes, ne la revoyant pas, il s’inquiéta, et, tout
en surveillant les ruines, au lieu de descendre par l’escalier, il s’efforça d’atteindre
l’échelle. Quand il y eut réussi, il descendit rapidement et courut droit à l’arcade
près de laquelle l’homme lui était apparu pour la dernière fois. Trente pas
plus loin, il trouva Raymonde qui cherchait Victor.
–Eh bien? fit-il.
–Impossible de mettre la main
dessus, dit Victor.
–La petite porte?
–J’en viens... voici la clef.
–Pourtant... il faut bien...
–Oh! son affaire est
sûre... D’ici dix minutes, il est à nous, le bandit.
Le fermier et son fils, réveillés par
le coup de fusil, arrivaient de la ferme dont les bâtiments s’élevaient assez
loin sur la droite, mais dans l’enceinte des murs; ils n’avaient
rencontré personne.
–Parbleu, non, fit Albert, le
gredin n’a pas pu quitter les ruines... On le dénichera au fond de quelque
trou.
Ils organisèrent une battue méthodique,
fouillant chaque buisson, écartant les lourdes traînes de lierre enroulées
autour du fût des colonnes. On s’assura que la chapelle était bien fermée et qu’aucun
des vitraux n’était brisé. On contourna le cloître, on visita tous les coins et
recoins. Les recherches furent vaines.
Une seule découverte à l’endroit même
où l’homme s’était abattu, blessé par Raymonde, on ramassa une casquette de
chauffeur, en cuir fauve. Sauf cela, rien.
À six heures du matin, la gendarmerie d’Ouville-la-Rivière
était prévenue et se rendait sur, les lieux, après avoir envoyé par exprès au
parquet de Dieppe une petite note relatant les circonstances du crime, la
capture imminente du principal coupable, «la découverte de son
couvre-chef et du poignard avec lequel il avait perpétré son forfait».
À dix heures, deux autos descendaient la pente légère qui aboutit au château. L’une,
vénérable calèche, contenait le substitut du procureur et le juge d’instruction
accompagné de son greffier. Dans l’autre, modeste cabriolet, avaient pris place
deux jeunes reporters, représentant le Journal de Rouen et une grande
feuille parisienne.
Le vieux château apparut. Jadis demeure
abbatiale des prieurs d’Ambrumésy, mutilé par la Révolution, restauré
par le comte de Gesvres auquel il appartient depuis vingt ans, il comprend un
corps de logis que surmonte un pinacle où veille une horloge, et deux ailes
dont chacune est enveloppée d’un perron à balustrade de pierre. Par-dessus les
murs du parc et au-delà du plateau que soutiennent les hautes falaises
normandes, on aperçoit, entre les villages de Sainte-Marguerite et de
Varangeville, la ligne bleue de la mer.
Là vivait le comte de Gesvres avec sa
fille Suzanne, jolie et frêle créature aux cheveux blonds, et sa nièce Raymonde
de Saint-Véran, qu’il avait recueillie deux ans auparavant lorsque la mort
simultanée de son père et de sa mère laissa Raymonde orpheline. L’existence
était calme et régulière au château. Quelques voisins y venaient de temps à
autre. L’été, le comte menait les deux jeunes filles presque chaque jour à
Dieppe. Lui, c’était un homme de taille élevée, de belle figure grave, aux
cheveux grisonnants. Très riche, il gérait lui-même sa fortune et surveillait
ses propriétés avec l’aide de son secrétaire Jean Daval.
Dès l’entrée, le juge d’instruction
recueillit les premières constatations du brigadier de gendarmerie Quevillon.
La capture du coupable, toujours imminente d’ailleurs, n’était pas encore
effectuée, mais on tenait toutes les issues du parc. Une évasion était
impossible.
La petite troupe traversa ensuite la
salle capitulaire et le réfectoire situés au rez-de-chaussée, et gagna le
premier étage. Aussitôt, l’ordre parfait du salon fut remarqué. Pas un meuble,
pas un bibelot qui ne parussent occuper leur place habituelle, et pas un vide
parmi ces meubles et ces bibelots. À droite et à gauche étaient suspendues de
magnifiques tapisseries flamandes à personnages. Au fond, sur les panneaux,
quatre belles toiles, dans leurs cadres du temps, représentaient des scènes
mythologiques. C’étaient les célèbres tableaux de Rubens légués au comte de
Gesvres, ainsi que les tapisseries de Flandre, par son oncle maternel, le
marquis de Bodadilla, grand d’Éspagne. M.Filleul, le juge d’instruction,
observa:
–Si le vol fut le mobile du
crime, ce salon en tout cas n’en a pas été l’objet.
–Qui sait? fit le
substitut, qui parlait peu, mais toujours dans un sens contraire aux opinions
du juge.
–Voyons, cher Monsieur, le
premier soin d’un voleur eût été de déménager ces tapisseries et ces tableaux
dont la renommée est universelle.
–Peut-être n’en a-t-on pas eu le
loisir.
–C’est ce que nous allons savoir.
À ce moment, le comte de Gesvres entra,
suivi du médecin. Le comte, qui ne semblait pas se ressentir de l’agression
dont il avait été victime, souhaita la bienvenue aux deux magistrats. Puis il
ouvrit la porte du boudoir.
La pièce, où personne n’avait pénétré
depuis le crime, sauf le docteur, offrait, à l’encontre du salon, le plus grand
désordre. Deux chaises étaient renversées, une des tables démolie, et plusieurs
autres objets, une pendule de voyage, un classeur, une boîte de papier à
lettres, gisaient à terre. Et il y avait du sang à certaines des feuilles
blanches éparpillées.
Le médecin écarta le drap qui cachait
le cadavre. Jean Daval, habillé de ses vêtements ordinaires de velours et
chaussé de bottines ferrées, était étendu sur le dos, un de ses bras replié
sous lui. On avait ouvert sa chemise, et l’on apercevait une large blessure qui
trouait sa poitrine.
–La mort a dû être instantanée,
déclara le docteur... un coup de couteau a suffi.
–C’est sans doute, dit le juge,
le couteau que j’ai vu sur la cheminée du salon, près d’une casquette de
cuir?
–Oui, certifia le comte de
Gesvres, le couteau fut ramassé ici même. Il provient de la panoplie du salon d’où
ma nièce, MlledeSaint-Véran, arracha le fusil. Quant à la casquette
de chauffeur, c’est évidemment celle du meurtrier.
M. Filleul étudia encore certains
détails de la pièce, adressa quelques questions au docteur, puis pria
M.deGesvres de lui faire le récit de ce qu’il avait vu et de ce qu’il
savait. Voici en quels termes le comte s’exprima:
–C’est Jean Daval qui m’a
réveillé. Je dormais mal d’ailleurs, avec des éclairs de lucidité où j’avais l’impression
d’entendre des pas, quand tout à coup, en ouvrant les yeux, je l’aperçus au
pied de mon lit, sa bougie à la main, et tout habillé comme il l’est
actuellement, car il travaillait souvent très tard dans la nuit. Il semblait
fort agité, et il me dit à voix basse: «Il y a des gens dans le
salon.» En effet, je perçus du bruit. Je me levai et j’entrebâillai
doucement la porte de ce boudoir. Au même instant, cette autre porte qui donne
sur le grand salon était poussée, et un homme apparaissait qui bondit sur moi
et m’étourdit d’un coup de poing à la tempe. Je vous raconte cela sans aucun
détail, Monsieur le juge d’instruction, pour cette raison que je ne me souviens
que des faits principaux et que ces faits se sont passés avec une
extraordinaire rapidité.
–Et après?
–Après, je ne sais plus... Quand
je suis revenu à moi, Daval était étendu, mortellement frappé.
–À première vue, vous ne
soupçonnez personne?
–Personne.
–Vous n’avez aucun ennemi?
–Je ne m’en connais pas.
– M.Daval n’en avait pas non
plus?
–Daval! un ennemi? C’était
la meilleure créature qui fût. Depuis vingt ans que Jean Daval était mon
secrétaire, et, je puis le dire, mon confident, je n’ai jamais vu autour de lui
que des sympathies et des amitiés.
–Pourtant, il y a eu escalade, il
y a eu meurtre, il faut bien un motif à tout cela.
–Le motif? mais c’est le
vol, purement et simplement.
–On vous a donc volé quelque
chose?
–Rien.
–Alors?
–Alors, si l’on n’a rien volé et
s’il ne manque rien, on a du moins emporté quelque chose.
–Quoi?
–Je l’ignore. Mais ma fille et ma
nièce vous diront, en toute certitude, qu’elles ont vu successivement deux
hommes traverser le parc, et que ces deux hommes portaient d’assez volumineux
fardeaux.
–Ces demoiselles...
–Ces demoiselles ont rêvé?
je serais tenté de le croire, car, depuis ce matin, je m’épuise en recherches
et en suppositions. Mais il est aisé de les interroger.
On fit venir les deux cousines dans le
grand salon. Suzanne, toute pâle et tremblante encore, pouvait à peine parler.
Raymonde, plus énergique et plus virile, plus belle aussi avec l’éclat doré de
ses yeux bruns, raconta les événements de la nuit et la part qu’elle y avait
prise.
–De sorte, Mademoiselle, que
votre déposition est catégorique?
–Absolument. Les deux hommes qui
traversaient le parc emportaient des objets.
–Et le
troisième?
–Il est parti d’ici les mains
vides.
–Sauriez-vous nous donner son
signalement?
–Il n’a cessé de nous éblouir
avec sa lanterne. Tout au plus dirai-je qu’il est grand et lourd d’aspect...
–Est-ce ainsi qu’il vous est
apparu, Mademoiselle? demanda le juge à Suzanne de Gesvres.
–Oui... ou plutôt non... fit
Suzanne en réfléchissant... moi, je l’ai vu de taille moyenne et mince.
M. Filleul sourit, habitué aux
divergences d’opinion et de vision chez les témoins d’un même fait.
–Nous voici donc en présence d’une
part d’un individu, celui du salon qui est à la fois grand et petit, gros et
mince et, de l’autre, de deux individus, ceux du parc, que l’on accuse d’avoir
enlevé de ce salon des objets... qui s’y trouvent encore.
M. Filleul était un juge de l’école
ironiste, comme il le disait lui-même. C’était aussi un juge qui ne détestait
point la galerie ni les occasions de montrer au public son savoir-faire, ainsi
que l’attestait le nombre croissant des personnes qui se pressaient dans le
salon. Aux journalistes s’étaient joints le fermier et son fils, le jardinier
et sa femme, puis le personnel du château, puis les deux chauffeurs qui avaient
amené les voitures de Dieppe. Il reprit:
–Il s’agirait aussi de se mettre
d’accord sur la façon dont a disparu ce troisième personnage. Vous avez tiré
avec ce fusil, Mademoiselle, et de cette fenêtre?
–Oui, l’homme atteignait la
pierre tombale presque enfouie sous les ronces, à gauche du cloître.
–Mais il s’est relevé?
–À moitié seulement. Victor est
aussitôt descendu pour garder la petite porte, et je l’ai suivi, laissant ici
en observation notre domestique Albert.
Albert à son tour fit sa déposition, et
le juge conclut:
–Par conséquent, d’après vous, le
blessé n’a pu s’enfuir par la gauche, puisque votre camarade surveillait la
porte, ni par la droite, puisque vous l’auriez vu traverser la pelouse. Donc,
logiquement, il est, à l’heure actuelle, dans l’espace relativement restreint
que nous avons sous les yeux.
–C’est ma conviction.
–Est-ce la vôtre,
Mademoiselle?
–Oui.
–Et la mienne aussi, fit Victor.
Le substitut du procureur s’écria, d’un
ton narquois:
–Le champ des investigations est
étroit, il n’y a qu’à continuer les recherches commencées depuis quatre heures.
–Peut-être serons-nous plus
heureux.
M. Filleul prit sur la cheminée la
casquette en cuir, l’examina, et, appelant le brigadier de gendarmerie, lui dit
à part:
–Brigadier, envoyez immédiatement
un de vos hommes à Dieppe, chez le chapelier Maigret, et que M.Maigret
nous dise, si possible, à qui fut vendue cette casquette.
«Le champ des
investigations», selon le mot du substitut, se limitait à l’espace
compris entre le château, la pelouse de droite, et l’angle formé par le mur de
gauche et par le mur opposé au château; c’est-à-dire un quadrilatère d’environ
cent mètres de côté, où surgissaient çà et là les ruines d’Ambrumésy, le
monastère si célèbre au moyen âge.
Tout de suite, dans l’herbe foulée, on
nota le passage du fugitif. À deux endroits, des traces de sang noirci, presque
desséché, furent observées. Après le tournant de l’arcade, qui marquait l’extrémité
du cloître, il n’y avait plus rien, la nature du sol, tapissé d’aiguilles de
pin, ne se prêtant plus à l’empreinte d’un corps. Mais alors, comment le blessé
aurait-il pu échapper aux regards de la jeune fille, de Victor et d’Albert?
Quelques fourrés, que les domestiques et les gendarmes avaient battus, quelques
pierres tombales sous lesquelles on avait exploré, et c’était tout.
Le juge d’instruction se fit ouvrir par
le jardinier, qui en avait la clef, la Chapelle-Dieu, véritable bijou de sculpture que
le temps et les révolutions avaient respecté, et qui fut toujours considérée,
avec les fines ciselures de son porche et le menu peuple de ses statuettes,
comme une des merveilles du style gothique normand. La chapelle, très simple à
l’intérieur, sans autre ornement que son autel de marbre, n’offrait aucun
refuge. D’ailleurs, il eût fallu s’y introduire. Par quel moyen?
L’inspection aboutissait à la petite
porte qui servait d’entrée aux visiteurs des ruines. Elle donnait sur un chemin
creux resserré entre l’enceinte et un bois-taillis où se voyaient des carrières
abandonnées. M.Filleul se pencha: la poussière du chemin présentait
des marques de pneumatiques, à bandages antidérapants. De fait, Raymonde et
Victor avaient cru entendre, après le coup de fusil, le halètement d’une auto.
Le juge d’instruction insinua:
–Le blessé aura rejoint ses
complices.
–Impossible! s’écria
Victor. J’étais là, alors que Mademoiselle et Albert l’apercevaient encore.
–Enfin, quoi, il faut pourtant
bien qu’il soit quelque part! Dehors ou dedans, nous n’avons pas le
choix!
–Il est ici, dirent les
domestiques avec obstination.
Le juge haussa les épaules et s’en
retourna vers le château, assez morose. Décidément l’affaire s’annonçait mal.
Un vol où rien n’était volé, un prisonnier invisible, il n’y avait pas de quoi
se réjouir.
Il était tard. M.deGesvres
pria les magistrats à déjeuner ainsi que les deux journalistes. On mangea
silencieusement, puis M.Filleul retourna dans le salon où il interrogea
les domestiques. Mais le trot d’un cheval résonna du côté de la cour, et, un
instant après, le gendarme que l’on avait envoyé à Dieppe, entra:
–Eh bien! vous avez vu le
chapelier? s’écria le juge, impatient d’obtenir enfin un renseignement.
–La casquette a été vendue à un
chauffeur.
–Un chauffeur!
–Oui, un chauffeur qui s’est arrêté
avec sa voiture devant le magasin et qui a demandé si on pouvait lui fournir,
pour l’un de ses clients, une casquette de chauffeur en cuir jaune. Il restait
celle-là. Il a payé sans même s’occuper de la pointure, et il est parti. Il
était très pressé.
–Quelle sorte de voiture?
–Un coupé à quatre places.
–Et quel jour était-ce?
–Quel jour? Mais ce matin.
–Ce matin? Qu’est-ce que
vous me chantez là?
–La casquette a été achetée ce
matin.
–Mais c’est impossible, puisqu’elle
a été trouvée cette nuit dans le parc. Pour cela il fallait qu’elle y fût, et
par conséquent qu’elle eût été achetée auparavant.
–Ce matin. Le chapelier me l’a
dit.
Il y eut un moment d’effarement. Le
juge d’instruction, stupéfait, tâchait de comprendre. Soudain, il sursauta,
frappé d’un coup de lumière.
–Qu’on amène le chauffeur qui
nous a conduits ce matin!
Le brigadier de gendarmerie et son
subordonné coururent en hâte vers les écuries. Au bout de quelques minutes, le
brigadier revenait seul.
–Le chauffeur?
–Il s’est fait servir à la
cuisine, il a déjeuné, et puis...
–Et puis?
–Il a filé.
–Avec sa voiture?
–Non. Sous prétexte d’aller voir
un de ses parents à Ouville, il a emprunté la bicyclette du palefrenier. Voici
son chapeau et son paletot.
–Mais il n’est pas parti tête
nue?
–Il a tiré de sa poche une
casquette et il l’a mise.
–Une casquette?
–Oui, en cuir jaune, paraît-il.
–En cuir jaune? Mais non,
puisque la voilà.
–En effet, Monsieur le juge d’instruction,
mais la sienne est pareille.
Le substitut eut un léger ricanement.
–Très drôle! très
amusant! il y a deux casquettes... L’une, qui était la véritable, et qui
constituait notre seule pièce à conviction, est partie sur la tête du
pseudo-chauffeur! L’autre, la fausse, vous l’avez entre les mains.
Ah! le brave homme nous a proprement roulés.
–Qu’on le rattrape! Qu’on
le ramène cria M.Filleul. Brigadier Quevillon, deux de vos hommes à
cheval, et au galop!
–Il est loin, dit le substitut.
–Si loin qu’il soit, il faudra
bien qu’on mette la main sur lui.
–Je l’espère, mais je crois,
Monsieur le juge d’instruction, que nos efforts doivent surtout se concentrer
ici. Veuillez lire ce papier que je viens de trouver dans les poches du
manteau!
–Quel manteau?
–Celui du chauffeur.
Et le
substitut du procureur tendit à M.Filleul un papier plié en quatre où se
lisaient ces quelques mots tracés au crayon, d’une écriture un peu
vulgaire:
«Malheur
à la demoiselle si elle a tué le patron.»
L’incident
causa une certaine émotion.
–À bon entendeur, salut, nous
sommes avertis, murmura le substitut.
–Monsieur le comte, reprit le
juge d’instruction, je vous supplie de ne pas vous inquiéter. Vous non plus,
Mesdemoiselles. Cette menace n’a aucune importance, puisque la justice est sur
les lieux. Toutes les précautions seront prises. Je réponds de votre sécurité.
Quant à vous, Messieurs, ajouta-t-il en se tournant vers les deux reporters, je
compte sur votre discrétion. C’est grâce à ma complaisance que vous avez
assisté à cette enquête, et ce serait mal me récompenser...
Il s’interrompit, comme si une idée le
frappait, regarda les deux jeunes gens tour à tour, et s’approcha de l’un d’eux:
–À quel journal êtes-vous
attaché?
–Au Journal de Rouen.
–Vous avez une carte d’identité?
–La voici.
Le document était en règle. Il n’y
avait rien à dire. M.Filleul interpella l’autre reporter.
–Et vous, Monsieur?
–Moi?
–Oui, vous, je vous demande à
quelle rédaction vous appartenez.
–Mon Dieu, Monsieur le juge d’instruction,
j’écris dans plusieurs journaux...
–Votre carte d’identité?
–Je n’en ai pas.
–Ah! et comment se
fait-il?...
–Pour qu’un journal vous délivre
une carte, il faut y écrire de façon suivie.
–Eh bien?
–Eh bien! je ne suis que
collaborateur occasionnel. J’envoie de droite et de gauche des articles qui
sont publiés... ou refusés, selon les circonstances.
–En ce cas, votre nom? vos
papiers?
–Mon nom ne vous apprendrait
rien. Quant à mes papiers, je n’en ai pas.
–Vous n’avez pas un papier
quelconque faisant foi de votre profession!
–Je n’ai pas de profession.
–Mais enfin, Monsieur, s’écria le
juge avec une certaine brusquerie, vous ne prétendez cependant pas garder l’incognito
après vous être introduit ici par ruse, et avoir surpris les secrets de la
justice.
–Je vous prierai de remarquer,
Monsieur le juge d’instruction, que vous ne m’avez rien demandé quand je suis
venu, et que, par conséquent, je n’avais rien à dire. En outre, il ne m’a pas
semblé que l’enquête fût secrète, puisque tout le monde y assistait... même un
des coupables.
Il parlait doucement, d’un ton de
politesse infinie. C’était un tout jeune homme, très grand et très mince, vêtu
d’un pantalon trop court et d’une jaquette trop étroite. Il avait une figure
rose de jeune fille, un front large planté de cheveux en brosse et une barbe
blonde mal taillée. Ses yeux brillaient d’intelligence. Il ne semblait
nullement embarrassé et souriait d’un sourire sympathique où il n’y avait pas
trace d’ironie.
M. Filleul l’observait avec une
méfiance agressive. Les deux gendarmes s’avancèrent. Le jeune homme s’écria
gaiement:
–Monsieur le juge d’instruction,
il est clair que vous me soupçonnez d’être un des complices. Mais, s’il en
était ainsi, ne me serais-je point esquivé au bon moment, selon l’exemple de
mon camarade?
–Vous pouviez espérer...
–Tout espoir eût été absurde.
Réfléchissez, Monsieur le juge d’instruction, et vous conviendrez qu’en bonne
logique...
M. Filleul le regarda droit dans les
yeux, et sèchement:
–Assez de plaisanteries!
Votre nom?
–Isidore Beautrelet.
–Votre profession?
–Élève de rhétorique au lycée
Janson-de-Sailly.
M. Filleul le regarda dans les yeux, et
sèchement:
–Que me chantez-vous là?
Élève de rhétorique...
–Au lycée Janson, rue de la Pompe, numéro...
–Ah ça, mais, s’exclama
M.Filleul, vous vous moquez de moi! Il ne faudrait pas que ce petit
jeu se prolongeât!
–Je vous avoue, Monsieur le juge
d’instruction, que votre surprise m’étonne. Qu’est-ce qui s’oppose à ce que je
sois élève au lycée Janson? Ma barbe peut-être? Rassurez-vous, ma
barbe est fausse.
Isidore Beautrelet arracha les quelques
boucles qui ornaient son menton, et son visage imberbe parut plus juvénile
encore et plus rose, un vrai visage de lycéen. Et, tandis qu’un rire d’enfant
découvrait ses dents blanches:
–Êtes-vous convaincu,
maintenant? Et vous faut-il encore des preuves? Tenez, lisez, sur
ces lettres de mon père, l’adresse: « M.Isidore Beautrelet, interne
au lycée Janson-de-Sailly.»
Convaincu ou non, M.Filleul n’avait
point l’air de trouver l’histoire à son goût. Il demanda d’un ton bourru:
–Que faites-vous ici?
–Mais... je m’instruis.
–Il y a des lycées pour cela...
le vôtre.
–Vous oubliez, Monsieur le juge d’instruction,
qu’aujourd’hui, 23 avril, nous sommes en pleines vacances de Pâques.
–Eh bien?
–Eh bien, j’ai toute liberté d’employer
ces vacances à ma guise.
–Votre père?...
Mon père habite loin, au fond de la Savoie, et c’est lui-même
qui m’a conseillé un petit voyage sur les côtes de la Manche.
–Avec une fausse barbe?
–Oh! ça non. L’idée est de
moi. Au lycée, nous parlons beaucoup d’aventures mystérieuses, nous lisons des
romans policiers où l’on se déguise. Nous imaginons des tas de choses
compliquées et terribles. Alors j’ai voulu m’amuser et j’ai mis une fausse
barbe. En outre, j’avais l’avantage qu’on me prenait au sérieux et je me
faisais passer pour un reporter parisien. C’est ainsi qu’hier soir, après plus
d’une semaine insignifiante, j’ai eu le plaisir de connaître mon confrère de
Rouen, et que, ce matin, ayant appris l’affaire d’Ambrumésy, il m’a proposé
fort aimablement de l’accompagner et de louer une voiture de compte à demi.
Isidore Beautrelet disait tout cela
avec une simplicité franche, un peu naïve, et dont il n’était point possible de
ne pas sentir le charme. M.Filleul lui-même, tout en se tenant sur une
réserve défiante, se plaisait à l’écouter.
Il lui demanda d’un ton moins
bourru:
–Et vous êtes content de votre
expédition?
–Ravi! Je n’avais jamais
assisté à une affaire de ce genre, et celle-ci ne manque pas d’intérêt.
–Ni de ces complications
mystérieuses que vous prisez si fort.
–Et qui sont si passionnantes,
Monsieur le juge d’instruction! Je ne connais pas d’émotion plus grande que
de voir tous les faits qui sortent de l’ombre, qui se groupent les uns contre
les autres, et qui forment peu à peu la vérité probable.
–La vérité probable, comme vous y
allez, jeune homme! Est-ce à dire que vous avez, déjà prête, votre petite
solution de l’énigme?
–Oh! non, repartit
Beautrelet en riant... Seulement... il me semble qu’il y a certains points où
il n’est pas impossible de se faire une opinion, et d’autres, même, tellement
précis, qu’il suffit... de conclure.
–Eh! mais, cela devient
très curieux et je vais enfin savoir quelque chose. Car, je vous le confesse à
ma grande honte, je ne sais rien.
–C’est que vous n’avez pas eu le
temps de réfléchir, Monsieur le juge d’instruction. L’essentiel est de
réfléchir. Il est si rare que les faits ne portent pas en eux-mêmes leur
explication. N’est-ce pas votre avis? En tout cas je n’en ai pas constaté
d’autres que ceux qui sont consignés au procès-verbal.
–À merveille! De sorte que
si je vous demandais quels furent les objets volés dans ce salon?
–Je vous répondrais que je les
connais.
–Bravo! Monsieur en sait
plus long là-dessus que le propriétaire lui-même! M.deGesvres
a son compte: M.Beautrelet n’a pas le sien. Il lui manque une
bibliothèque et une statue grandeur nature que personne n’avait jamais
remarquées. Et si je vous demandais le nom du meurtrier?
–Je vous répondrais également que
je le connais.
Il y eut un sursaut chez tous les
assistants. Le substitut et le journaliste se rapprochèrent.
M.deGesvres et les deux jeunes filles écoutaient attentivement,
impressionnés par l’assurance tranquille de Beautrelet.
–Vous connaissez le nom du
meurtrier?
–Oui.
–Et l’endroit où il se trouve,
peut-être?
–Oui.
M. Filleul se frotta les mains:
–Quelle chance! Cette capture
sera l’honneur de ma carrière. Et vous pouvez, dès maintenant, me faire ces
révélations foudroyantes?
–Dès maintenant, oui... Ou bien,
si vous n’y voyez pas d’inconvénient, dans une heure ou deux, lorsque j’aurai
assisté jusqu’au bout à l’enquête que vous poursuivez.
–Mais non, tout de suite, jeune
homme...
À ce moment, Raymonde de Saint-Véran,
qui, depuis le début de cette scène, n’avait pas quitté du regard Isidore
Beautrelet, s’avança vers M.Filleul.
–Monsieur le juge d’instruction...
–Que désirez-vous,
Mademoiselle?
Deux ou trois secondes, elle hésita,
les yeux fixés sur Beautrelet, puis, s’adressant à M.Filleul:
–Je vous prierai de demander à
Monsieur la raison pour laquelle il se promenait hier dans le chemin creux qui
aboutit à la petite porte.
Ce fut un coup
de théâtre. Isidore Beautrelet parut interloqué.
–Moi, Mademoiselle!
moi! vous m’avez vu hier?
Raymonde resta pensive, les yeux
toujours attachés à Beautrelet, comme si elle cherchait à bien établir en elle
sa conviction, et elle prononça d’un ton posé:
–J’ai rencontré dans le chemin
creux, à quatre heures de l’après-midi, alors que je traversais le bois, un
jeune homme de la taille de monsieur, habillé comme lui, et qui portait la
barbe taillée comme la sienne... et j’eus l’impression qu’il cherchait à se
dissimuler.
–Et c’était moi?
–Il me serait impossible de l’affirmer
d’une façon absolue, car mon souvenir est un peu vague. Cependant... cependant
il me semble bien... sinon la ressemblance serait étrange...
M. Filleul était perplexe. Déjà dupé
par l’un des complices, allait-il se laisser jouer par ce soi-disant
collégien?
–Qu’avez-vous à répondre,
Monsieur?
–Que Mademoiselle se trompe et qu’il
m’est facile de le démontrer. Hier, à cette heure, j’étais à Veules.
–Il faudra le prouver, il le
faudra. En tout cas la situation n’est plus la même. Brigadier, l’un de vos
hommes tiendra compagnie à monsieur.
Le visage d’Isidore
Beautrelet marqua une vive contrariété.
–Ce sera long?
–Le temps de réunir les
informations nécessaires.
–Monsieur le juge d’instruction,
je vous supplie de les réunir avec le plus de célérité et de discrétion
possible...
–Pourquoi?
–Mon père est vieux. Nous nous
aimons beaucoup... et je ne voudrais pas qu’il eût de peine par moi.
Le ton larmoyant de la voix déplut à
M.Filleul. Cela sentait la scène de mélodrame. Néanmoins, il
promit:
–Ce soir... demain au plus tard,
je saurai à quoi m’en tenir.
L’après-midi s’avançait. Le juge
retourna dans les ruines du vieux cloître, en ayant soin d’en interdire l’entrée
à tous les curieux, et patiemment, avec méthode, divisant le terrain en
parcelles successivement étudiées, il dirigea lui-même les investigations.
Mais, à la fin du jour, il n’était guère plus avancé, et il déclara devant une
armée de reporters qui avaient envahi le château:
–Messieurs, tout nous laisse
supposer que le blessé est là, à portée de notre main, tout, sauf la réalité
des faits. Donc, à notre humble avis, il a dû s’échapper, et c’est dehors que
nous le trouverons.
Par précaution cependant, il organisa,
d’accord avec le brigadier, la surveillance du parc, et, après, un nouvel
examen des deux salons et une visite complète du château, après s’être entouré
de tous les renseignements nécessaires, il reprit la route de Dieppe en
compagnie du substitut.
La nuit vint. Le boudoir devant rester
clos, on avait transporté le cadavre de Jean Daval dans une autre pièce. Deux
femmes du pays le veillaient, secondées par Suzanne et Raymonde. En bas, sous l’œil
attentif du garde champêtre, que l’on avait attaché à sa personne, le jeune
Isidore Beautrelet sommeillait sur le banc de l’ancien oratoire. Dehors, les
gendarmes, le fermier et une douzaine de paysans s’étaient postés parmi les
ruines et le long des murs.
Jusqu’à onze heures, tout fut
tranquille, mais à onze heures dix, un coup de feu retentit de l’autre côté du
château.
–Attention, hurla le brigadier.
Que deux hommes restent ici!... Fossier et Lecanu... Les autres au pas de
course.
Tous, ils s’élancèrent et doublèrent le
château par la gauche. Dans l’ombre, une silhouette s’esquiva. Puis, tout de
suite, un second coup de feu les attira plus loin, presque aux limites de la
ferme. Et soudain, comme ils arrivaient en troupe à la haie qui borde le
verger, une flamme jaillit à droite de la maison réservée au fermier, et d’autres
flammes aussitôt s’élevèrent en colonne épaisse. C’était une grange qui
brûlait, bourrée de paille jusqu’à son faîte.
–Les coquins! cria le
brigadier Quevillon, c’est eux qui ont mis le feu. Sautons dessus, mes enfants.
Ils ne peuvent pas être loin.
Mais la brise courbant les flammes vers
le corps de logis, avant tout il fallut parer au danger. Ils s’y employèrent
tous avec d’autant plus d’ardeur que M.deGesvres, accouru sur le
lieu du sinistre, les encouragea par la promesse d’une récompense. Quand on se
fut rendu maître de l’incendie, il était deux heures du matin. Toute poursuite
eût été vaine.
–Nous verrons cela au grand jour,
dit le brigadier... pour sûr ils ont laissé des traces... on les retrouvera.
–Et je ne serai pas fâché, ajouta
M.deGesvres, de savoir la raison de cette attaque. Mettre le feu à
des bottes de paille me paraît bien inutile.
–Venez avec moi, Monsieur le
comte... la raison, je vais peut-être vous la dire.
Ensemble ils arrivaient aux ruines du
cloître. Le brigadier appela:
–Lecanu?...
Fossier?...
D’autres gendarmes cherchaient déjà
leurs camarades laissés en faction. On finit par les découvrir à l’entrée de la
petite porte. Ils étaient étendus à terre, ficelés, bâillonnés, un bandeau sur
les yeux.
–Monsieur le comte, murmura le
brigadier tandis qu’on les délivrait, nous avons été joués comme des enfants.
–En quoi?
–Les coups de feu... l’attaque...
l’incendie... tout cela des blagues pour nous attirer là-bas... Une
diversion... Pendant ce temps, on ligotait nos deux hommes et l’affaire était
faite.
–Quelle affaire?
–L’enlèvement du blessé,
parbleu!
–Allons donc, vous croyez?
–Si je crois C’est la vérité
certaine. Voilà bien dix minutes que l’idée m’en est venue. Mais je ne suis qu’un
imbécile de ne pas y avoir pensé plus tôt. On les aurait tous pincés.
Quevillon
frappa du pied dans un subit accès de rage.
–Mais où, sacrédié? Par où
sont-ils passés? Par où l’ont-ils enlevé? Et lui, le gredin, où se
cachait-il? Car enfin, quoi! on a battu le terrain toute la
journée, et un individu ne se cache pas dans une touffe d’herbe, surtout quand
il est blessé. C’est de la magie, ces histoires-là!...
Le brigadier Quevillon n’était pas au
bout de ses étonnements. À l’aube, quand on pénétra dans l’oratoire qui servait
de cellule au jeune Beautrelet, on constata que le jeune Beautrelet avait
disparu. Sur une chaise, courbé, dormait le garde champêtre. À côté de lui, il
y avait une carafe et deux verres. Au fond de l’un de ces verres, on apercevait
un peu de poudre blanche.
Après examen, il fut prouvé, d’abord
que Beautrelet avait administré un narcotique au garde champêtre, qu’il n’avait
pu s’échapper que par une fenêtre, située à deux mètres cinquante de hauteur
–et enfin, détail charmant, qu’il n’avait pu atteindre cette fenêtre qu’en
utilisant comme marchepied le dos de son gardien.
2
Isidore Beautrelet, élève de rhétorique
Extrait
du Grand Journal:
NOUVELLES
DE LA NUIT
Enlèvement
du docteur Delattre.
Un coup d’une audace folle.
«Au moment de mettre sous presse,
on nous apporte une nouvelle dont nous n’osons pas garantir l’authenticité,
tellement elle nous paraît invraisemblable. Nous la donnons donc sous toutes
réserves.
«Hier soir, le docteur Delattre,
le célèbre chirurgien, assistait avec sa femme et sa fille à la représentation
d’Hernani, à la
Comédie-Française. Au début du troisième acte, c’est-à-dire
vers dix heures, la porte de sa loge s’ouvrit; un monsieur, que deux
autres accompagnaient, se pencha vers le docteur, et lui dit assez haut pour
que MmeDelattre entendît:
« –Docteur, j’ai une mission des
plus pénibles à remplir, et je vous serais très reconnaissant de me faciliter
ma tâche.
« –Qui êtes-vous, Monsieur?
« – M.Thézard, commissaire de
police, et j’ai ordre de vous conduire auprès de M.Dudouis, à la Préfecture
« –Mais, enfin...
« –Pas un mot, Docteur, je vous
en supplie, pas un geste... Il y a là une erreur lamentable, et c’est pourquoi
nous devons agir en silence et n’attirer l’attention de personne. Avant la fin
de la représentation vous serez de retour, je n’en doute pas.
«Le docteur se leva et suivit le
commissaire. À la fin de la représentation, il n’était pas revenu.
«Très inquiète, MmeDelattre
se rendit au commissariat de police. Elle y trouva le véritable
M.Thézard, et reconnut, à son grand effroi, que l’individu qui avait
emmené son mari n’était qu’un imposteur.
«Les premières recherches ont
révélé que le docteur était monté dans une automobile et que cette automobile s’était
éloignée dans la direction de la
Concorde.
«Notre
seconde édition tiendra nos lecteurs au courant de cette incroyable
aventure.»
Si
incroyable qu’elle fût, l’aventure était véridique. Le dénouement d’ailleurs ne
devait pas tarder et Le Grand Journal, en même temps qu’il la confirmait
dans son édition de midi, annonçait en quelques mots le coup de théâtre qui la
terminait.
LA FIN DE
L’HISTOIRE
et le commencement des suppositions.
«Ce matin, à neuf heures, le
docteur Delattre a été ramené devant la porte du numéro 78 de la rue Duret, par
une automobile qui, aussitôt, s’est éloignée rapidement. Le numéro 78 de la rue
Duret n’est autre que la clinique même du docteur Delattre, clinique où chaque
matin il arrive à cette même heure.
«Quand nous nous sommes
présentés, le docteur, qui était en conférence avec le chef de la Sûreté, a bien voulu
cependant nous recevoir.
« –Tout ce que je puis vous dire,
a-t-il répondu, c’est que l’on m’a traité avec les plus grands égards. Mes
trois compagnons sont les gens les plus charmants que je connaisse, d’une
politesse exquise, spirituels et bons causeurs, ce qui n’était pas à dédaigner,
étant donné la longueur du voyage.
« –Combien de temps
dura-t-il?
« –Environ quatre heures.
« –Et le but de ce voyage?
« –J’ai été conduit auprès d’un
malade dont l’état nécessitait une intervention chirurgicale immédiate.
« –Et cette opération a
réussi?
« –Oui, mais les suites sont à
craindre. Ici, je répondrais du malade. Là-bas... dans les conditions où il se
trouve...
« –De mauvaises conditions?
« –Exécrables... Une chambre d’auberge...
et l’impossibilité, pour ainsi dire absolue, de recevoir des soins.
« –Alors, qui peut le
sauver?
« –Un miracle... et puis sa
constitution d’une force exceptionnelle.
« –Et vous ne pouvez en dire
davantage sur cet étrange client?
« –Je ne le puis. D’abord, j’ai
juré, et ensuite j’ai reçu la somme de dix mille francs (1),
au profit de ma clinique populaire. Si je ne garde pas le silence, cette somme
me sera reprise.
« –Allons donc! Vous
croyez?
« –Ma foi, oui, je le crois. Tous
ces gens-là m’ont l’air extrêmement sérieux.
«Telles sont les déclarations que
nous a faites le docteur.
«Et nous savons d’autre part que
le chef de la Sûreté
n’est pas encore parvenu à tirer de lui des renseignements plus précis sur l’opération
qu’il a pratiquée, sur le malade qu’il a soigné, et sur les régions que l’automobile
a parcourues. Il semble donc difficile de connaître la vérité.»
Cette vérité que le rédacteur de l’interview
s’avouait impuissant à découvrir, les esprits un peu clairvoyants la devinèrent
par un simple rapprochement des faits qui s’étaient passés la veille au château
d’Ambrumésy, et que tous les journaux rapportaient ce même jour dans leurs
moindres détails. Il y avait évidemment là, entre cette disparition d’un
cambrioleur blessé et cet enlèvement d’un chirurgien célèbre, une coïncidence
dont il fallait tenir compte.
L’enquête, d’ailleurs, démontra la
justesse de l’hypothèse. En suivant la piste du pseudo-chauffeur qui s’était
enfui sur une bicyclette, on établit qu’il avait gagné la forêt d’Arques,
située à une quinzaine de kilomètres; que, de là, après avoir jeté sa
bicyclette dans un fossé, il s’était rendu au village de Saint-Nicolas, et qu’il
avait envoyé une dépêche ainsi conçue:
«A.L.N., BUREAU 45, PARIS
«Situation désespérée.
Opération urgente. Expédiez célébrité par nationale quatorze.»
La preuve était irréfutable. Prévenus,
les complices de Paris s’empressaient de prendre leurs dispositions. À dix
heures du soir ils expédiaient la célébrité par la route nationale numéro 14
qui côtoie la forêt d’Arques et aboutit à Dieppe. Pendant ce temps, à la faveur
de l’incendie allumé par elle-même, la bande des cambrioleurs enlevait son chef
et le transportait dans une auberge où l’opération avait lieu dès l’arrivée du
docteur, vers deux heures du matin.
Là-dessus aucun doute. À Pontoise, à
Gournay, à Forges, l’inspecteur principal Ganimard, envoyé spécialement de
Paris, avec l’inspecteur Folenfant, constata le passage d’une automobile au
cours de la nuit précédente... De même sur la route de Dieppe à
Ambrumésy; et si l’on perdait soudain la trace de la voiture à une
demi-lieue environ du château, du moins on nota de nombreux vestiges de pas
entre la petite porte du parc et les ruines du cloître. En outre, Ganimard fit
remarquer que la serrure de la petite porte avait été forcée.
Donc tout s’expliquait. Restait à
déterminer l’auberge dont le docteur avait parlé. Besogne aisée pour un
Ganimard, fureteur, patient, et vieux routier de police. Le nombre des auberges
est limité, et celle-ci, étant donné l’état du blessé, ne pouvait être que dans
le voisinage d’Ambrumésy, Ganimard et le brigadier se mirent en campagne. À
cinq cents mètres, à mille mètres, à cinq mille mètres à la ronde, ils
visitèrent et fouillèrent tout ce qui pouvait passer pour une auberge. Mais,
contre toute attente, le moribond s’obstina à demeurer invisible.
Ganimard s’acharna. Il rentra coucher
le soir du samedi au château, avec l’intention de faire son enquête personnelle
le dimanche. Or, le dimanche matin, il apprit qu’une ronde de gendarmes avait
aperçu cette nuit même une silhouette qui se glissait dans le chemin creux, à l’extérieur
des murs. Était-ce un complice qui revenait aux informations? Devait-on
supposer que le chef de la bande n’avait pas quitté le cloître ou les environs
du cloître?
Le soir, Ganimard dirigea ouvertement l’escouade
de gendarmes du côté de la ferme, et se plaça, lui, ainsi que Folenfant, en
dehors des murs, près de la porte.
Un peu avant minuit, un individu
déboucha du bois, fila entre eux, franchit le seuil de la porte et pénétra dans
le parc. Durant trois heures, ils le virent errer à travers les ruines, se
baissant, escaladant les vieux piliers, restant parfois de longues minutes
immobile. Puis il se rapprocha de la porte, et de nouveau passa entre les deux
inspecteurs.
Ganimard lui mit la main au collet,
tandis que Folenfant le prenait à bras-le-corps. Il ne résista pas, et, le plus
docilement du monde, se laissa lier les poignets et conduire au château. Mais
quand ils voulurent l’interroger, il répondit simplement qu’il ne leur devait
aucun compte et qu’il attendrait la venue du juge d’instruction.
Alors ils l’attachèrent solidement au
pied d’un lit, dans une des deux chambres contiguës qu’ils occupaient.
Le lundi matin, à neuf heures, dès l’arrivée
de M.Filleul, Ganimard annonça la capture qu’il avait opérée. On fit
descendre le prisonnier. C’était Isidore Beautrelet.
–Monsieur Isidore
Beautrelet! s’écria M.Filleul d’un air ravi et en tendant les mains
au nouveau venu. Quelle bonne surprise! Notre excellent détective
amateur, ici! à notre disposition!... Mais c’est une aubaine!
Monsieur l’inspecteur, permettez que je vous présente M.Beautrelet, élève
de rhétorique au lycée Janson-de-Sailly.
Ganimard paraissait quelque peu
interloqué. Isidore le salua très bas, comme un confrère que l’on estime à sa
valeur, et se tournant vers M.Filleul:
–Il paraît, Monsieur le juge d’instruction,
que vous avez reçu de bons renseignements sur moi?
–Parfaits! D’abord vous
étiez en effet à Veules-les-Roses au moment où MlledeSaint-Véran a
cru vous voir dans le chemin creux. Nous établirons, je n’en doute pas, l’identité
de votre sosie. Ensuite, vous êtes bel et bien Isidore Beautrelet, élève de
rhétorique, et même excellent élève, laborieux et de conduite exemplaire. Votre
père habitant la province, vous sortez une fois par mois chez son
correspondant, M.Bernod, lequel ne tarit pas d’éloges à votre endroit.
–De sorte que...
–De sorte que vous êtes libre.
–Absolument libre?
–Absolument. Ah! toutefois
j’y mets une petite, une toute petite condition. Vous comprenez que je ne puis
relâcher un monsieur qui administre des narcotiques, qui s’évade par les
fenêtres, et que l’on prend ensuite en flagrant délit de vagabondage dans les
propriétés privées, que je ne le puis sans une compensation.
–J’attends.
–Eh bien! nous allons
reprendre notre entretien interrompu, et vous allez me dire où vous en êtes de
vos recherches... En deux jours de liberté vous avez dû les mener très
loin?
Et comme Ganimard s’apprêtait à sortir,
avec une affectation de dédain pour ce genre d’exercice, le juge s’écria:
–Mais pas du tout, Monsieur l’inspecteur,
votre place est ici... Je vous assure que M.Isidore Beautrelet vaut la
peine qu’on l’écoute. M.Isidore Beautrelet, d’après mes renseignements, s’est
taillé au lycée Janson-de-Sailly une réputation d’observateur auprès de qui
rien ne peut passer inaperçu, et ses condisciples, m’a-t-on dit, le considèrent
comme votre émule, comme le rival d’Herlock Sholmès.
–En vérité! fit Ganimard,
ironique.
–Parfaitement. L’un d’eux m’a
écrit: «Si Beautrelet déclare qu’il sait, il faut le croire, et,
ce qu’il dira, ne doutez pas que ce soit l’expression exacte de la vérité.»
Monsieur Isidore Beautrelet, voici le moment ou jamais de justifier la
confiance de vos camarades. Je vous en conjure, donnez-nous l’expression exacte
de la vérité.
Isidore écoutait en souriant, et il
répondit:
–Monsieur le juge d’instruction,
vous êtes cruel. Vous vous moquez de pauvres collégiens qui se divertissent
comme ils peuvent. Vous avez bien raison, d’ailleurs, je ne vous fournirai pas
d’autres motifs de me railler.
–C’est que vous ne savez rien,
monsieur Isidore Beautrelet.
–J’avoue, en effet, très
humblement, que je ne sais rien. Car je n’appelle pas «savoir quelque
chose» la découverte de deux ou trois points plus précis qui n’ont pu, du
reste, j’en suis sûr, vous échapper.
–Par exemple?
–Par exemple, l’objet du vol.
–Ah! décidément, l’objet du
vol vous est connu?
–Comme à vous, je n’en doute pas.
C’est même la première chose que j’ai étudiée, la tâche me paraissant plus
facile.
–Plus facile vraiment?
–Mon Dieu, oui. Il s’agit tout au
plus de faire un raisonnement.
–Pas davantage?
–Pas davantage.
–Et ce
raisonnement?
–Le voici, dépouillé de tout
commentaire. D’une part il y a eu vol, puisque ces deux demoiselles sont
d’accord et qu’elles ont réellement vu deux hommes qui s’enfuyaient avec des
objets.
–Il y a eu vol.
–D’autre part, rien n’a
disparu, puisque M.deGesvres l’affirme et qu’il est mieux que
personne en mesure de le savoir.
–Rien n’a disparu.
–De ces deux constatations il
résulte inévitablement cette conséquence: du moment qu’il y a eu vol et
que rien n’a disparu, c’est que l’objet emporté a été remplacé par un objet
identique. Il se peut, je m’empresse de le dire, que ce raisonnement ne soit
pas ratifié par les faits. Mais je prétends que c’est le premier qui doive s’offrir
à nous, et qu’on n’a le droit de l’écarter qu’après un examen sérieux.
–En effet... en effet... murmura
le juge d’instruction, visiblement intéressé.
–Or, continua Isidore, qu’y
avait-il dans ce salon qui pût attirer la convoitise des cambrioleurs?
Deux choses. La tapisserie d’abord. Ce ne peut être cela. Une tapisserie
ancienne ne s’imite pas, et la supercherie vous eût sauté aux yeux. Restaient
les quatre Rubens.
–Que dites-vous?
–Je dis que les quatre Rubens
accrochés à ce mur sont faux.
–Impossible!
–Ils sont faux, a priori,
fatalement, et sans appel.
–Je vous répète que c’est
impossible.
–Il y a bientôt un an, Monsieur
le juge d’instruction, un jeune homme, qui se faisait appeler Charpenais, est
venu au château d’Ambrumésy et a demandé la permission de copier les tableaux
de Rubens. Cette permission lui fut accordée par M.deGesvres.
Chaque jour, durant cinq mois, du matin jusqu’au soir, Charpenais travailla
dans ce salon. Ce sont les copies qu’il a faites, cadres et toiles, qui ont
pris la place des quatre grands tableaux originaux légués à
M.deGesvres par son oncle, le marquis de Bobadilla.
–La preuve?
–Je n’ai pas de preuve à donner.
Un tableau est faux parce qu’il est faux, et j’estime qu’il n’est pas même
besoin d’examiner ceux-là.
M. Filleul et Ganimard se regardaient
sans dissimuler leur étonnement. L’inspecteur ne songeait plus à se retirer. À
la fin, le juge d’instruction murmura:
–Il faudrait avoir l’avis de
M.deGesvres.
Et Ganimard approuva:
–Il
faudrait avoir son avis.
Et ils donnèrent l’ordre qu’on priât le
comte de venir au salon.
C’était une véritable victoire que
remportait le jeune rhétoricien. Contraindre deux hommes de métier, deux
professionnels comme M.Filleul et Ganimard, à faire état de ses
hypothèses, il y avait là un hommage dont tout autre se fût enorgueilli. Mais
Beautrelet paraissait insensible à ces petites satisfactions d’amour-propre, et
toujours souriant, sans la moindre ironie, il attendait.
M.deGesvres entra.
–Monsieur le comte, lui dit le
juge d’instruction, la suite de notre enquête nous met en face d’une
éventualité tout à fait imprévue, et que nous vous soumettons sous toutes
réserves. Il se pourrait... je dis: il se pourrait... que les
cambrioleurs, en s’introduisant ici, aient eu pour but de dérober vos quatre
Rubens ou du moins de les remplacer par quatre copies... copies qu’eût
exécutées, il y a un an, un peintre du nom de Charpenais. Voulez-vous examiner
ces tableaux et nous dire si vous les reconnaissez pour authentiques?
Le comte parut réprimer un mouvement de
contrariété, observa Beautrelet, puis M.Filleul, et répondit sans prendre
la peine de s’approcher des tableaux:
–J’espérais, Monsieur le juge d’instruction,
que la vérité resterait ignorée. Puisqu’il en est autrement, je n’hésite pas à
le déclarer: ces quatre tableaux sont faux.
–Vous le saviez donc?
–Dès la première heure.
–Que ne le disiez-vous?
–Le possesseur d’un objet n’est
jamais pressé de dire que cet objet n’est pas... ou n’est plus authentique.
–Cependant, c’était le seul moyen
de les retrouver.
–Il y en avait un meilleur.
–Lequel?
–Celui de ne pas ébruiter le
secret, de ne pas effaroucher mes voleurs, et de leur proposer le rachat des
tableaux dont ils doivent être quelque peu embarrassés.
–Comment communiquer avec
eux?
Le comte ne répondant pas, ce fut
Isidore qui riposta:
–Par une note insérée dans les
journaux. Cette petite note, publiée par Le Journal et Le Matin, est
ainsi conçue:
«Suis disposé à racheter les
tableaux.»
Le comte approuva d’un signe de tête.
Une fois encore le jeune homme en remontrait à ses aînés.
M. Filleul fut
beau joueur.
–Décidément, cher Monsieur, je
commence à croire que vos camarades n’ont pas tout à fait tort. Sapristi, quel
coup d’œil! quelle intuition! Si cela continue, M.Ganimard et
moi nous n’aurons plus rien à faire.
–Oh! tout cela n’était
guère compliqué.
–Le reste l’est davantage,
voulez-vous dire? Je me rappelle en effet que, lors de notre première
rencontre, vous aviez l’air d’en savoir plus long. Voyons, autant que je m’en
souvienne, vous affirmiez que le nom du meurtrier vous était connu?
–En effet.
–Qui donc a tué Jean Daval?
Cet homme est-il vivant? Où se cache-t-il?
–Il y a un malentendu entre nous,
Monsieur le juge, ou plutôt un malentendu entre vous et la réalité des faits,
et cela depuis le début. Le meurtrier et le fugitif sont deux individus
distincts.
–Que dites-vous? s’exclama
M.Filleul. L’homme que M.deGesvres a vu dans le boudoir et
contre lequel il a lutté, l’homme que ces demoiselles ont vu dans le salon et
sur lequel MlledeSaint-Véran a tiré, l’homme qui est tombé dans le
parc et que nous cherchons, cet homme-là n’est pas celui qui a tué Jean
Daval?
–Non.
–Avez-vous découvert les traces d’un
troisième complice qui aurait disparu avant l’arrivée de ces demoiselles?
–Non.
–Alors je ne comprends plus...
Qui donc est le meurtrier de Jean Daval?
–Jean Daval a été tué par...
Beautrelet s’interrompit, demeura
pensif un instant et reprit:
–Mais auparavant il faut que je
vous montre le chemin que j’ai suivi pour arriver à la certitude, et les
raisons mêmes du meurtre... sans quoi mon accusation vous semblerait
monstrueuse... Et elle ne l’est pas... non, elle ne l’est pas... Il y a un
détail qui n’a pas été remarqué et qui cependant a la plus grande importance, c’est
que Jean Daval, au moment où il fut frappé, était vêtu de tous ses vêtements,
chaussé de ses bottines de marche, bref, habillé comme on l’est en plein jour.
Or, le crime a été commis à quatre heures du matin.
–J’ai relevé cette bizarrerie,
fit le juge. M.deGesvres m’a répondu que Daval passait une partie
de ses nuits à travailler.
–Les domestiques disent au contraire
qu’il se couchait régulièrement de très bonne heure. Mais admettons qu’il fût
debout: pourquoi a-t-il défait son lit, de manière à faire croire qu’il
était couché? Et s’il était couché, pourquoi, en entendant du bruit,
a-t-il pris la peine de s’habiller des pieds à la tête, au lieu de se vêtir
sommairement? J’ai visité sa chambre le premier jour, tandis que vous
déjeuniez: ses pantoufles étaient au pied de son lit. Qui l’empêcha de
les mettre plutôt que de chausser ses lourdes bottines ferrées?
–Jusqu’ici, je ne vois pas...
–Jusqu’ici, en effet, vous ne
pouvez voir que des anomalies. Elles m’ont paru cependant beaucoup plus
suspectes quand j’appris que le peintre Charpenais, –le copiste des
Rubens,– avait été présenté au comte par Jean Daval lui-même?
–Eh bien?
–Eh bien! de là à conclure
que Jean Daval et Charpenais étaient complices, il n’y a qu’un pas. Ce pas, je
l’avais franchi lors de notre conversation.
–Un peu vite, il me semble.
–En effet, il fallait une preuve
matérielle. Or, j’avais découvert dans la chambre de Daval, sur une des
feuilles du sous-main où il écrivait, cette adresse, qui s’y trouve encore d’ailleurs,
décalquée à l’envers par le buvard: Monsieur A.L.N., bureau 45, Paris.
Le lendemain, on découvrit que le télégramme envoyé de Saint-Nicolas par le
pseudo-chauffeur portait cette même adresse: A.L.N., bureau 45. La
preuve matérielle existait, Jean Daval correspondait avec la bande qui avait
organisé l’enlèvement des tableaux.
M. Filleul ne
souleva aucune objection.
–Soit. La complicité est établie.
Et vous en concluez?
–Ceci d’abord, c’est que ce n’est
point le fugitif qui a tué Jean Daval, puisque Jean Daval était son complice.
–Alors?
–Monsieur le juge d’instruction,
rappelez-vous la première phrase que prononça M.deGesvres lorsqu’il
se réveilla de son évanouissement. La phrase, rapportée par
MlledeGesvres, est au procès-verbal: «Je ne suis pas
blessé. Et Daval?... est-ce qu’il vit?... Le couteau?»
Et je vous prie de la rapprocher de cette partie de son récit, également
consignée au procès-verbal, où M.deGesvres raconte l’agression:
«L’homme bondit sur moi et m’étendit d’un coup de poing à la
nuque.» Comment M.deGesvres, qui était évanoui, pouvait-il
savoir en se réveillant que Daval avait été frappé par un couteau?
Beautrelet n’attendit point de réponse
à sa question. On eût dit qu’il se hâtait pour la faire lui-même et couper
court à tout commentaire. Il repartit aussitôt:
–Donc, c’est Jean Daval qui
conduit les trois cambrioleurs jusqu’à ce salon. Tandis qu’il s’y trouve avec
celui qu’ils appellent leur chef, un bruit se fait entendre dans le boudoir.
Daval ouvre la porte. Reconnaissant M.deGesvres, il se précipite
vers lui, armé du couteau. M.deGesvres réussit à lui arracher ce
couteau, l’en frappe, et tombe lui-même frappé d’un coup de poing par cet
individu que les deux jeunes filles devaient apercevoir quelques minutes après.
De nouveau, M.Filleul et l’inspecteur
se regardèrent. Ganimard hocha la tête d’un air déconcerté. Le juge
reprit:
–Monsieur le comte, dois-je
croire que cette version est exacte?...
M. de Gesvres
ne répondit pas.
–Voyons, Monsieur le comte, votre
silence nous permettrait de supposer...
Très nettement, M.deGesvres
prononça:
–Cette version est exacte en tous
points.
Le juge
sursauta.
–Alors je ne comprends pas que
vous ayez induit la justice en erreur. Pourquoi dissimuler un acte que vous
aviez le droit de commettre, étant en légitime défense?
–Depuis vingt ans, dit
M.deGesvres, Daval travaillait à mes côtés. J’avais confiance en
lui. Il m’a rendu des services inestimables. S’il m’a trahi, à la suite de je
ne sais quelles tentations, je ne voulais pas du moins, en souvenir du passé,
que sa trahison fût connue.
–Vous ne vouliez pas, soit, mais
vous deviez...
–Je ne suis pas de votre avis,
Monsieur le juge d’instruction. Du moment qu’aucun innocent n’était accusé de
ce crime, mon droit absolu était de ne pas accuser celui qui fut à la fois le
coupable et la victime. Il est mort. J’estime que la mort est un châtiment
suffisant.
–Mais maintenant, Monsieur le
comte, maintenant que la vérité est connue, vous pouvez parler.
–Oui. Voici deux brouillons de
lettres écrites par lui à ses complices. Je les ai pris dans son portefeuille,
quelques minutes après sa mort.
–Et le mobile du vol?
–Allez à Dieppe, au 18 de la rue
de la Barre. Là
demeure une certaine MmeVerdier. C’est pour cette femme qu’il a connue il
y a deux ans, pour subvenir à ses besoins d’argent, que Daval a volé.
Ainsi tout s’éclairait. Le drame
sortait de l’ombre et peu à peu apparaissait sous un véritable jour.
–Continuons, dit M.Filleul,
après que le comte se fut retiré.
–Ma foi, dit Beautrelet gaiement,
je suis à peu près au bout de mon rouleau.
–Mais le fugitif, le
blessé?
–Là-dessus, Monsieur le juge d’instruction,
vous en savez autant que moi... Vous avez suivi son passage dans l’herbe du
cloître... vous savez...
–Oui, je sais... mais, depuis,
ils l’ont enlevé, et ce que je voudrais, ce sont des indications sur cette
auberge...
Isidore
Beautrelet éclata de rire.
–L’auberge! L’auberge n’existe
pas! c’est un truc pour dépister la justice, un truc ingénieux puisqu’il
a réussi.
–Cependant, le docteur Delattre
affirme...
–Eh! justement, s’écria
Beautrelet, d’un ton de conviction. C’est parce que le docteur Delattre affirme
qu’il ne faut pas le croire. Comment! le docteur Delattre n’a voulu
donner sur toute son aventure que les détails les plus vagues! il n’a
voulu rien dire qui pût compromettre la sûreté de son client... Et voilà tout à
coup qu’il attire l’attention sur une auberge! Mais soyez certain que, s’il
a prononcé ce mot d’auberge, c’est qu’il lui fut imposé. Soyez certain que
toute l’histoire qu’il nous a servie lui fut dictée sous peine de représailles
terribles. Le docteur a une femme et une fille. Et il les aime trop pour
désobéir à des gens dont il a éprouvé la formidable puissance. Et c’est
pourquoi il a fourni à vos efforts la plus précise des indications.
–Si précise qu’on ne peut trouver
l’auberge.
–Si précise que vous ne cessez
pas de la chercher, contre toute vraisemblance, et que vos yeux se sont
détournés du seul endroit où l’homme puisse être, de cet endroit mystérieux qu’il
n’a pas quitté, qu’il n’a pas pu quitter depuis l’instant où, blessé par
MlledeSaint-Véran, il est parvenu à s’y glisser, comme une bête
dans sa tanière.
–Mais où, sacrebleu?...
–Dans les ruines de la vieille
abbaye.
–Mais il n’y a plus de
ruines! Quelques pans de mur! Quelques colonnes!
–C’est là qu’il s’est terré,
Monsieur le juge d’instruction, cria Beautrelet avec force, c’est là qu’il faut
borner vos recherches! c’est là, et pas ailleurs, que vous trouverez
Arsène Lupin.
–Arsène Lupin! s’exclama
M.Filleul en sautant sur ses jambes.
Il y eut un silence un peu solennel, où
se prolongèrent les syllabes du nom fameux. Arsène Lupin, le grand aventurier,
le roi des cambrioleurs, était-ce possible que ce fût lui l’adversaire vaincu,
et cependant invisible, après lequel on s’acharnait en vain depuis plusieurs
jours? Mais Arsène Lupin pris au piège, arrêté, pour un juge d’instruction,
c’était l’avancement immédiat, la fortune, la gloire!
Ganimard n’avait pas bronché. Isidore
lui dit:
–Vous êtes de mon avis, n’est-ce
pas, Monsieur l’inspecteur?
–Parbleu!
–Vous non plus, n’est-ce pas,
vous n’avez jamais douté que ce fût lui l’organisateur de cette affaire?
–Pas une seconde! La
signature y est. Un coup de Lupin, ça diffère d’un autre coup comme un visage d’un
autre visage. Il n’y a qu’à ouvrir les yeux.
–Vous croyez... vous croyez...
répétait M.Filleul.
–Si je crois! s’écria le
jeune homme. Tenez, rien que ce petit fait: sous quelles initiales ces
gens-là correspondent-ils entre eux? A. L. N., c’est-à-dire la première
lettre du nom d’Arsène, la première et la dernière du nom de Lupin.
–Ah! fit Ganimard, rien ne
vous échappe. Vous êtes un rude type, et le vieux Ganimard met bas les armes.
Beautrelet rougit de plaisir et serra
la main que lui tendait l’inspecteur. Les trois hommes s’étaient rapprochés du
balcon, et leur regard s’étendait sur le champ des ruines. M.Filleul
murmura:
–Alors, il serait là.
–Il est là, dit
Beautrelet, d’une voix sourde. Il est là depuis la minute même où il est tombé.
Logiquement et pratiquement, il ne pouvait s’échapper sans être aperçu de
MlledeSaint-Véran et des deux domestiques.
–Quelle preuve en
avez-vous?
–La preuve, ses complices nous l’ont
donnée. Le matin même, l’un d’eux se déguisait en chauffeur, vous conduisait
ici...
–Pour reprendre la casquette,
pièce d’identité.
–Soit, mais aussi, mais surtout,
pour visiter les lieux, se rendre compte, et voir par lui-même ce qu’était
devenu le patron.
–Et il s’est rendu compte?
–Je le suppose, puisqu’il
connaissait la cachette, lui. Et je suppose que l’état désespéré de son chef
lui fut révélé, puisque, sous le coup de l’inquiétude, il a commis l’imprudence
d’écrire ce mot de menace: «Malheur à la jeune fille si elle a
tué le patron.»
–Mais ses amis ont pu l’enlever
par la suite?
–Quand? Vos hommes n’ont
pas quitté les ruines. Et puis où l’aurait-on transporté? Tout au plus à
quelques centaines de mètres de distance, car on ne fait pas voyager un
moribond... et alors vous l’auriez trouvé. Non, vous dis-je, il est là. Jamais
ses amis ne l’auraient arraché à la plus sûre des retraites. C’est là qu’ils
ont amené le docteur, tandis que les gendarmes couraient au feu comme des
enfants.
–Mais comment vit-il? Pour
vivre, il faut des aliments, de l’eau!
–Je ne puis rien dire... je ne
sais rien... mais il est là, je vous le jure. Il est là parce qu’il ne peut pas
ne pas y être. J’en suis sûr comme si je le voyais, comme si je le touchais. Il
est là.
Le doigt tendu vers les ruines, il
dessinait dans l’air un petit cercle qui diminuait peu à peu jusqu’à n’être
plus qu’un point. Et ce point, les deux compagnons le cherchaient éperdument,
tous deux penchés sur l’espace, tous deux émus de la même foi que Beautrelet et
frissonnants de l’ardente conviction qu’il leur avait imposée. Oui, Arsène
Lupin était là. En théorie comme en fait, il y était, ni l’un ni l’autre n’en
pouvaient plus douter.
Et il y avait quelque chose d’impressionnant
et de tragique à savoir que, dans quelque refuge ténébreux, gisait à même le
sol, sans secours, fiévreux, épuisé, le célèbre aventurier.
–Et s’il meurt? prononça
M.Filleul à voix basse.
–S’il meurt, dit Beautrelet, et
que ses complices en aient la certitude, veillez au salut de
MlledeSaint-Véran, Monsieur le juge, car la vengeance sera terrible.
Quelques minutes plus tard, et malgré
les instances de M.Filleul, qui se fût volontiers accommodé de ce
prestigieux auxiliaire, Beautrelet, dont les vacances expiraient ce même jour,
reprenait la route de Dieppe. Il débarquait à Paris vers cinq heures et, à huit
heures, franchissait en même temps que ses camarades la porte du lycée Janson.
Ganimard, après une exploration aussi
minutieuse qu’inutile des ruines d’Ambrumésy, rentra par le rapide du soir. En
arrivant chez lui, il trouva ce pneumatique:
«Monsieur l’inspecteur
principal,
«Ayant eu un peu de loisir à
la fin de la journée, j’ai pu réunir quelques renseignements complémentaires
qui ne manqueront pas de vous intéresser.
«Depuis un an Arsène Lupin vit
à Paris sous le nom d’Etienne de Vaudreix. C’est un nom que vous avez pu lire
souvent dans les chroniques mondaines ou les échos sportifs. Grand voyageur, il
fait de longues absences, pendant lesquelles il va, dit-il, chasser le tigre au
Bengale ou le renard bleu en Sibérie. Il passe pour s’occuper d’affaires sans
qu’on puisse préciser de quelles affaires il s’agit.
«Son domicile actuel:
36, rue Marbeuf. (Je vous prie de remarquer que la rue Marbeuf est à proximité
du bureau de poste numéro 45.) Depuis le jeudi 23 avril, veille de l’agression
d’Ambrumésy, on n’a aucune nouvelle d’Etienne de Vaudreix.
«Recevez, Monsieur l’inspecteur
principal, avec toute ma gratitude pour la bienveillance que vous m’avez
témoignée, l’assurance de mes meilleurs sentiments.
ISIDORE
BEAUTRELET.
«Post-Scriptum. –Surtout
ne croyez pas qu’il m’ait fallu grand mal pour obtenir ces informations. Le
matin même du crime, lorsque M.Filleul poursuivait son instruction devant
quelques privilégiés, j’avais eu l’heureuse inspiration d’examiner la casquette
du fugitif avant que le pseudo-chauffeur ne fût venu la changer. Le nom du
chapelier m’a suffi, vous pensez bien, pour trouver la filière qui m’a fait
connaître le nom de l’acheteur et son domicile.»
Le lendemain matin, Ganimard se
présentait au 36 de la rue Marbeuf. Renseignements pris auprès de la concierge,
il se fit ouvrir le rez-de-chaussée de droite, où il découvrit rien que des
cendres dans la cheminée. Quatre jours auparavant, deux amis étaient venus
brûler tous les papiers compromettants. Mais au moment de sortir, Ganimard
croisa le facteur qui apportait une lettre pour M.deVaudreix. L’après-midi,
le Parquet, saisi de l’affaire, réclamait la lettre. Elle était timbrée d’Amérique
et contenait ces lignes, écrites en anglais:
«Monsieur,
«Je vous confirme la réponse
que j’ai faite à votre agent. Dès que vous aurez en votre possession les quatre
tableaux de M.deGesvres, expédiez-les par le mode convenu. Vous y
joindrez le reste, si vous pouvez réussir, ce dont je doute fort.
«Une affaire imprévue m’obligeant
à partir, j’arriverai en même temps que cette lettre. Vous me trouverez au
Grand-Hôtel.
«Harlington.»
Le jour même, Ganimard, muni d’un
mandat d’arrêt, conduisait au dépôt le sieur Harlington, citoyen américain,
inculpé de recel et de complicité de vol.
Ainsi donc, en l’espace de vingt-quatre
heures, grâce aux indications vraiment inattendues d’un gamin de dix-sept ans,
tous les nœuds de l’intrigue se dénouaient. En vingt-quatre heures, ce qui
était inexplicable devenait simple et lumineux. En vingt-quatre heures, le plan
des complices pour sauver leur chef était déjoué, la capture d’Arsène Lupin
blessé, mourant, ne faisait plus de doute, sa bande était désorganisée, on
connaissait son installation à Paris, le masque dont il se couvrait, et l’on
perçait à jour, pour la première fois, avant qu’il eût pu en assurer la
complète exécution, un de ses coups les plus habiles et le plus longuement
étudiés.
Ce fut dans le public comme une immense
clameur d’étonnement, d’admiration et de curiosité. Déjà le journaliste
rouennais, en un article très réussi, avait raconté le premier interrogatoire
du jeune rhétoricien, mettant en lumière sa bonne grâce, son charme naïf et son
assurance tranquille. Les indiscrétions auxquelles Ganimard et M.Filleul
s’abandonnèrent malgré eux, entraînés par un élan plus fort que leur orgueil
professionnel, éclairèrent le public sur le rôle de Beautrelet au cours des
derniers événements. Lui seul avait tout fait. À lui seul revenait tout le
mérite de la victoire.
On se passionna. Du jour au lendemain,
Isidore Beautrelet fut un héros, et la foule, subitement engouée, exigea sur
son nouveau favori les plus amples détails. Les reporters étaient là. Ils se
ruèrent à l’assaut du lycée Janson-de-Sailly, guettèrent les externes au sortir
des classes et recueillirent tout ce qui concernait, de près ou de loin, le
nommé Beautrelet; et l’on apprit ainsi la réputation dont jouissait parmi
ses camarades celui qu’ils appelaient le rival d’Herlock Sholmès. Par
raisonnement, par logique et sans plus de renseignements que ceux qu’il lisait
dans les journaux, il avait, à diverses reprises, annoncé la solution d’affaires
compliquées que la justice ne devait débrouiller que longtemps après lui. C’était
devenu un divertissement au lycée Janson que de poser à Beautrelet des
questions ardues, des problèmes indéchiffrables, et l’on s’émerveillait de voir
avec quelle sûreté d’analyse, au moyen de quelles ingénieuses déductions, il se
dirigeait au milieu des ténèbres les plus épaisses. Dix jours avant l’arrestation
de l’épicier Jorisse, il indiquait le parti que l’on pouvait tirer du fameux
parapluie. De même, il affirmait dès le début, à propos du drame de
Saint-Cloud, que le concierge était l’unique meurtrier possible.
Mais le plus curieux fut l’opuscule que
l’on trouva en circulation parmi les élèves du lycée, opuscule signé de lui,
imprimé à la machine à écrire et tiré à dix exemplaires. Comme titre:
ARSENE LUPIN, sa méthode, en quoi il est classique et en quoi original–
suivi d’un parallèle entre l’humour anglais et l’ironie française.
C’était une étude approfondie de
chacune des aventures de Lupin, où les procédés de l’illustre cambrioleur nous
apparaissaient avec un relief extraordinaire, où l’on nous montrait le
mécanisme même de ses façons d’agir, sa tactique toute spéciale, ses lettres
aux journaux, ses menaces, l’annonce de ses vols, bref, l’ensemble des trucs qu’il
employait pour «cuisiner» la victime choisie et la mettre dans un
état d’esprit tel, qu’elle s’offrait presque au coup machiné contre elle et que
tout s’effectuait pour ainsi dire de son propre consentement.
Et c’était si juste comme critique, si
pénétrant, si vivant, et d’une ironie à la fois si ingénue et si cruelle, qu’aussitôt
les rieurs passèrent de son côté, que la sympathie des foules se détourna sans
transition de Lupin vers Isidore Beautrelet, et que dans la lutte qui s’engageait
entre eux, d’avance on proclama la victoire du jeune rhétoricien.
En tout cas, cette victoire,
M.Filleul aussi bien que le Parquet de Paris semblaient jaloux de lui en
réserver la possibilité. D’une part, en effet, on ne parvenait pas à établir l’identité
du sieur Harlington, ni à fournir une preuve décisive de son affiliation à la
bande de Lupin. Compère ou non, il se taisait obstinément. Bien plus, après
examen de son écriture, on n’osait plus affirmer que ce fût lui l’auteur de la
lettre interceptée. Un sieur Harlington, pourvu d’un sac de voyage et d’un
carnet amplement pourvu de bank-notes, était descendu au Grand-Hôtel, voilà
tout ce qu’il était possible d’affirmer.
D’autre part, à Dieppe, M.Filleul
couchait sur les positions que Beautrelet lui avait conquises. Il ne faisait
pas un pas en avant. Autour de l’individu que MlledeSaint-Véran
avait pris pour Beautrelet, la veille du crime, même mystère. Mêmes ténèbres
aussi sur tout ce qui concernait l’enlèvement des quatre Rubens. Qu’étaient
devenus ces tableaux? Et l’automobile qui les avait emportés dans la
nuit, quel chemin avait-elle suivi?
À Luneray, à Yerville, à Yvetot, on
avait recueilli des preuves de son passage, ainsi qu’à Caudebec-en-Caux, où
elle avait dû traverser la Seine
au petit jour dans le bac à vapeur. Mais quand on poussa l’enquête à fond, il
fut avéré que ladite automobile était découverte et qu’il eût été impossible d’y
entasser quatre grands tableaux sans que les employés du bac les eussent
aperçus. C’était tout probablement la même auto, mais alors la question se
posait encore: qu’étaient devenus les quatre Rubens?
Autant de problèmes que M.Filleul
laissait sans réponse. Chaque jour ses subordonnés fouillaient le quadrilatère
des ruines. Presque chaque jour il venait diriger les explorations. Mais de là
à découvrir l’asile où Lupin agonisait –si tant est que l’opinion de
Beautrelet fût juste–, de là à découvrir cet asile, il y avait un abîme
que l’excellent magistrat n’avait point l’air disposé à franchir.
Aussi était-il naturel que l’on se
retournât vers Isidore Beautrelet, puisque lui seul avait réussi à dissiper des
ténèbres qui, en dehors de lui, se reformaient plus intenses et plus
impénétrables. Pourquoi ne s’acharnait-il pas après cette affaire? Au
point où il l’avait menée, il lui suffisait d’un effort pour aboutir.
La question lui fut posée par un
rédacteur du Grand Journal, qui s’introduisit dans le lycée Janson sous
le faux nom de Bernod, correspondant de Beautrelet. À quoi Isidore répondit
fort sagement:
–Cher monsieur, il n’y a pas que
Lupin en ce monde, il n’y a pas que des histoires de cambrioleurs et de
détectives, il y a aussi cette réalité qui s’appelle le baccalauréat. Or, je me
présente en juillet. Nous sommes en mai. Et je ne veux pas échouer. Que dirait
mon brave homme de père?
–Mais que dirait-il si vous
livriez à la justice Arsène Lupin?
–Bah! il y a temps pour
tout. Aux prochaines vacances...
–Celles de la Pentecôte?
–Oui. Je partirai le samedi 6
juin par le premier train.
–Et le soir de ce samedi, Arsène
Lupin sera pris.
–Me donnez-vous jusqu’au
dimanche? demanda Beautrelet en riant.
–Pourquoi ce retard?
riposta le journaliste du ton le plus sérieux.
Cette confiance inexplicable, née d’hier
et déjà si forte, tout le monde la ressentait à l’endroit du jeune homme, bien
qu’en réalité, les événements ne la justifiassent que jusqu’à un certain point.
N’importe! on croyait. De sa part rien ne semblait difficile. On
attendait de lui ce qu’on aurait pu attendre tout au plus de quelque phénomène
de clairvoyance et d’intuition, d’expérience et d’habileté. Le 6 juin!
cette date s’étalait dans tous les journaux. Le 6 juin, Isidore Beautrelet
prendrait le rapide de Dieppe, et le soir Arsène Lupin serait arrêté.
–À moins que d’ici là il ne s’évade...
objectaient les derniers partisans de l’aventurier.
–Impossible! toutes les
issues sont gardées.
–À moins alors qu’il n’ait succombé
à ses blessures, reprenaient les partisans, lesquels eussent mieux aimé la mort
que la capture de leur héros.
Et la réplique était immédiate:
–Allons donc, si Lupin était
mort, ses complices le sauraient, et Lupin serait vengé, Beautrelet l’a dit.
Et le 6 juin arriva. Une demi-douzaine
de journalistes guettaient Isidore à la gare Saint-Lazare. Deux d’entre eux
voulaient l’accompagner dans son voyage. Il les supplia de n’en rien faire.
Il s’en alla donc seul. Son
compartiment était vide. Assez fatigué par une série de nuits consacrées au
travail, il ne tarda pas à s’endormir d’un lourd sommeil. En rêve, il eut l’impression
qu’on s’arrêtait à différentes stations et que des personnes montaient et
descendaient. À son réveil, en vue de Rouen, il était encore seul. Mais sur le
dossier de la banquette opposée, une large feuille de papier, fixée par une
épingle à l’étoffe grise, s’offrait à ses regards. Elle portait ces mots:
«Chacun ses affaires.
Occupez-vous des vôtres. Sinon tant pis pour vous.»
«Parfait! dit-il en se
frottant les mains. Ça va mal dans le camp adverse. Cette menace est aussi
stupide que celle du pseudo-chauffeur. Quel style! on voit bien que ce n’est
pas Lupin qui tient la plume.»
On s’engouffrait sous le tunnel qui
précède la vieille cité normande. En gare, Isidore fit deux ou trois tours sur
le quai pour se dégourdir les jambes. Il se disposait à regagner son
compartiment, quand un cri lui échappa. En passant près de la bibliothèque, il
avait lu distraitement, à la première page d’une édition spéciale du Journal
de Rouen, ces quelques lignes dont il percevait soudain l’effrayante
signification:
«Dernière heure. –On
nous téléphone de Dieppe que, cette nuit, des malfaiteurs ont pénétré dans le
château d’Ambrumésy, ont ligoté et bâillonné MlledeGesvres, et ont
enlevé MlledeSaint-Véran. Des traces de sang ont été relevées à
cinq cents mètres du château, et tout auprès on a retrouvé une écharpe
également maculée de sang. Il y a lieu de craindre que la malheureuse jeune fille
n’ait été assassinée.»
Jusqu’à Dieppe, Isidore Beautrelet
resta immobile. Courbé en deux, les coudes sur les genoux et ses mains plaquées
contre sa figure, il réfléchissait. À Dieppe, il loua une auto. Au seuil d’Ambrumésy,
il rencontra le juge d’instruction qui lui confirma l’horrible nouvelle.
–Vous ne savez rien de
plus? demanda Beautrelet.
–Rien. J’arrive à l’instant.
Au même moment le brigadier de
gendarmerie s’approchait de M.Filleul et lui remettait un morceau de
papier, froissé, déchiqueté, jauni, qu’il venait de ramasser non loin de l’endroit
où l’on avait découvert l’écharpe. M.Filleul l’examina, puis le tendit à
Isidore Beautrelet en disant:
–Voilà qui ne nous aidera pas
beaucoup dans nos recherches.
Isidore
tourna et retourna le morceau de papier. Couvert de chiffres, de points et de
signes, il offrait exactement le dessin que nous donnons ci-dessous:

3
Le cadavre
Vers six heures du soir, ses opérations
terminées, M.Filleul attendait, en compagnie de son greffier, M.Brédoux,
la voiture qui devait le ramener à Dieppe. Il paraissait agité, nerveux. Par
deux fois il demanda:
–Vous n’avez pas aperçu le jeune
Beautrelet?
–Ma foi non, Monsieur le juge.
–Où diable peut-il être? On
ne l’a pas vu de la journée.
Soudain, il eut une idée, confia son
portefeuille à Brédoux, fit en courant le tour du château et se dirigea vers
les ruines.
Près de la grande arcade, à plat ventre
sur le sol tapissé des longues aiguilles de pin, un de ses bras replié sous sa
tête, Isidore semblait assoupi.
–Eh quoi! Que devenez-vous,
jeune homme? Vous dormez?
–Je ne dors pas. Je réfléchis.
–Il s’agit bien de
réfléchir! Il faut voir d’abord. Il faut étudier les faits, chercher les
indices, établir les points de repère. C’est après que, par la réflexion, on
coordonne tout cela et que l’on découvre la vérité.
–Oui, je sais... c’est la méthode
usuelle... la bonne sans doute. Moi, j’en ai une autre... je réfléchis d’abord,
je tâche avant tout de trouver l’idée générale de l’affaire, si je peux m’exprimer
ainsi. Puis j’imagine une hypothèse raisonnable, logique, en accord avec cette
idée générale. Et c’est après, seulement, que j’examine si les faits veulent
bien s’adapter à mon hypothèse.
–Drôle de méthode et rudement
compliquée!
–Méthode sûre, monsieur Filleul,
tandis que la vôtre ne l’est pas.
–Allons donc, les faits sont les
faits.
–Avec des adversaires
quelconques, oui. Mais pour peu que l’ennemi ait quelque ruse, les faits sont
ceux qu’il a choisis. Ces fameux indices sur lesquels vous bâtissez votre
enquête, il fut libre, lui, de les disposer à son gré. Et vous voyez alors,
quand il s’agit d’un homme comme Lupin, où cela peut vous conduire, vers
quelles erreurs et quelles inepties! Sholmès lui-même est tombé dans le
piège.
–Arsène Lupin est mort.
–Soit. Mais sa bande reste, et
les élèves d’un tel maître sont des maîtres eux-mêmes.
M. Filleul prit Isidore par le bras, et
l’entraînant:
–Des mots, jeune homme. Voici qui
est plus important. Écoutez bien. Ganimard, retenu à Paris à l’heure actuelle,
n’arrive que dans quelques jours. D’autre part, le comte de Gesvres a
télégraphié à Herlock Sholmès, lequel a promis son concours pour la semaine
prochaine. Jeune homme, ne pensez-vous pas qu’il y aurait quelque gloire à dire
à ces deux célébrités, le jour de leur arrivée: «Mille regrets,
chers messieurs, mais nous n’avons pu attendre davantage. La besogne est
finie»
Il était impossible de confesser son
impuissance avec plus d’ingéniosité que ne le faisait ce bon M.Filleul. Beautrelet
réprima un sourire et, affectant d’être dupe, répondit:
–Je vous avouerai, Monsieur le
juge d’instruction, que, si je n’ai pas assisté tantôt à votre enquête, c’était
dans l’espoir que vous consentiriez à m’en communiquer les résultats. Voyons,
que savez-vous?
–Eh bien! voici. Hier soir,
à 11 heures, les trois gendarmes que le brigadier Quevillon avait laissés de
faction au château, recevaient dudit brigadier un petit mot les appelant en
toute hâte à Ouville où se trouve leur brigade. Ils montèrent aussitôt à
cheval, et quand ils arrivèrent...
–Ils constatèrent qu’ils avaient
été joués, que l’ordre était faux et qu’ils n’avaient plus qu’à retourner à
Ambrumésy.
–C’est ce qu’ils firent, sous la
conduite du brigadier. Mais leur absence avait duré une heure et demie, et
pendant ce temps, le crime avait été commis.
–Dans quelles conditions?
–Dans les conditions les plus
simples. Une échelle empruntée aux bâtiments de la ferme fut apposée contre le
second étage du château. Un carreau fut découpé, une fenêtre ouverte. Deux
hommes, munis d’une lanterne sourde, pénétrèrent dans la chambre de
MlledeGesvres et la bâillonnèrent avant qu’elle n’ait eu le temps d’appeler.
Puis, l’ayant attachée avec des cordes, ils ouvrirent très doucement la porte
de la chambre où dormait MlledeSaint-Véran.
MlledeGesvres entendit un gémissement étouffé, puis le bruit d’une
personne qui se débat. Une minute plus tard, elle aperçut les deux hommes qui
portaient sa cousine également liée et bâillonnée. Ils passèrent devant elle et
s’en allèrent par la fenêtre. Épuisée, terrifiée, MlledeGesvres s’évanouit.
–Mais les chiens?
M.deGesvres n’avait-il pas acheté deux molosses?
–On les a retrouvés morts,
empoisonnés.
–Mais par qui? Personne ne
pouvait les approcher.
–Mystère! Toujours est-il
que les deux hommes ont traversé sans encombre les ruines et sont sortis par la
fameuse petite porte. Ils ont franchi le bois-taillis, en contournant les
anciennes carrières... Ce n’est qu’à cinq cents mètres du château, au pied de l’arbre
appelé le Gros-Chêne, qu’ils se sont arrêtés... et qu’ils ont mis leur projet à
exécution.
–Pourquoi, s’ils étaient venus
avec l’intention de tuer MlledeSaintVéran, ne l’ont-ils pas frappée
dans sa chambre?
–Je ne sais. Peut-être l’incident
qui les a déterminés ne s’est-il produit qu’à leur sortie du château. Peut-être
la jeune fille avait-elle réussi à se débarrasser de ses liens. Ainsi, pour
moi, l’écharpe ramassée avait servi à lui attacher les poignets. En tout cas, c’est
au pied du Gros-Chêne qu’ils ont frappé. Les preuves que j’ai recueillies sont
irréfutables...
–Mais le corps?
–Le corps n’a pas été retrouvé,
ce qui d’ailleurs ne saurait nous surprendre outre mesure. La piste suivie m’a
conduit, en effet, jusqu’à l’église de Varengeville, à l’ancien cimetière
suspendu au sommet de la falaise. Là, c’est le précipice... un gouffre de plus
de cent mètres. Et, en bas, les rochers, la mer. Dans un jour ou deux, une
marée plus forte ramènera le corps sur la grève.
–Evidemment, tout cela est fort
simple.
Oui, tout cela est fort simple et ne m’embarrasse
pas. Lupin est mort, ses complices l’ont appris et pour se venger, ainsi qu’ils
l’avaient écrit, ils ont assassiné MlledeSaint-Véran, ce sont là
des faits qui n’avaient même pas besoin d’être contrôlés. Mais Lupin?
–Lupin?
–Oui, qu’est-il devenu?
Tout probablement, ses complices ont enlevé son cadavre en même temps qu’ils
emportaient la jeune fille, mais quelle preuve avons-nous de cet
enlèvement? Aucune. Pas plus que de son séjour dans les ruines, pas plus
que de sa mort ou de sa vie. Et c’est là tout le mystère, mon cher Beautrelet.
Le meurtre de MlleRaymonde n’est pas un dénouement. Au contraire, c’est
une complication. Que s’est-il passé depuis deux mois au château d’Ambrumésy?
Si nous ne déchiffrons pas cette énigme, d’autres vont venir qui nous brûleront
la politesse.
–Quel jour vont-ils venir, ces
autres?
–Mercredi... mardi, peut-être...
Beautrelet sembla faire un calcul, puis
déclara:
–Monsieur le juge d’instruction,
nous sommes aujourd’hui samedi. Je dois rentrer au lycée lundi soir. Eh
bien! lundi matin, si vous voulez être ici à dix heures, je tâcherai de
vous le révéler, le mot de l’énigme.
–Vraiment, monsieur Beautrelet...
vous croyez? Vous êtes sûr?
–Je l’espère, du moins.
–Et maintenant, où
allez-vous?
–Je vais voir si les faits
veulent bien s’accommoder à l’idée générale que je commence à discerner.
–Et s’ils ne s’accommodent
pas?
–Eh bien Monsieur le juge d’instruction,
ce sont eux qui auront tort, dit Beautrelet en riant, et j’en chercherai d’autres
plus dociles. À lundi, n’est-ce pas?
–À lundi.
Quelques minutes après, M.Filleul
roulait vers Dieppe, tandis qu’isidore, muni d’une bicyclette que lui avait
prêtée le comte de Gesvres, filait sur la route de Yerville et de
Caudebec-en-Caux.
Il y avait un point sur lequel le jeune
homme tenait à se faire avant tout une opinion nette, parce que ce point lui
semblait justement le point faible de l’ennemi. On n’escamote pas des objets de
la dimension des quatre Rubens. Il fallait qu’ils fussent quelque part. S’il
était impossible pour le moment de les retrouver, ne pouvait-on connaître le
chemin par où ils avaient disparu?
L’hypothèse de Beautrelet était
celle-ci: l’automobile avait bien emporté les quatre tableaux, mais avant
d’arriver à Caudebec elle les avait déchargés sur une autre automobile qui
avait traversé la Seine
en amont ou en aval de Caudebec. En aval, le premier bac était celui de
Quillebeuf, passage fréquenté, par conséquent dangereux. En amont, il y avait
le bac de La Mailleraye,
gros bourg isolé, en dehors de toute communication.
Vers minuit, Isidore avait franchi les
dix-huit lieues qui le séparaient de la Mailleraie, et frappait à la porte d’une auberge
située au bord de l’eau. Il y couchait, et dès le matin, interrogeait les
matelots du bac. On consulta le livre des passagers. Aucune automobile n’avait
passé jeudi le 23 avril.
–Alors, une voiture à
chevaux? insinua Beautrelet, une charrette? un fourgon?
–Non plus.
Toute la matinée, Isidore s’enquit. Il
allait partir pour Quillebeuf, quand le garçon de l’auberge où il avait couché
lui dit:
–Ce matin-là, j’arrivais de mes
treize jours, et j’ai bien vu une charrette, mais elle n’a pas passé.
–Comment?
–Non. On l’a déchargée sur une
sorte de bateau plat, de péniche, comme ils disent, qui était amarrée au quai.
–Et cette charrette, d’où
venait-elle?
–Oh! je l’ai bien reconnue.
C’était à maître Vatinel, le charretier.
–Qui demeure?
–Au hameau de Louvetot.
Beautrelet regarda sa carte d’état-major.
Le hameau de Louvetot était situé au carrefour de la route d’Yvetot à Caudebec
et d’une petite route tortueuse qui s’en venait à travers bois jusqu’à la Mailleraie!
Ce n’est qu’à six heures du soir qu’Isidore
réussit à découvrir dans un cabaret maître Vatinel, un de ces vieux Normands
finauds qui se tiennent toujours sur leurs gardes, qui se méfient de l’étranger,
mais qui ne savent pas résister à l’attrait d’une pièce d’or et à l’influence
de quelques petits verres.
–Bien oui, Monsieur, ce matin-là,
les gens à l’automobile m’avaient donné rendez-vous à cinq heures au carrefour.
Ils m’ont remis quatre grandes machines, hautes comme ça. Il y en a un qui m’a
accompagné. Et nous avons porté la chose jusqu’à la péniche.
–Vous parlez d’eux comme si vous
les connaissiez déjà.
–Je vous crois que je les
connaissais! C’était la sixième fois que je travaillais pour eux.
Isidore tressaillit.
–Vous dites la sixième
fois?... Et depuis quand?
–Mais tous les jours d’avant
celui-là, parbleu! Mais alors, c’étaient d’autres machines... des gros
morceaux de pierre... ou bien des plus petites assez longues qu’ils avaient
enveloppées et qu’ils portaient comme le saint sacrement. Ah! fallait pas
y toucher à celles-là... Mais qu’est-ce que vous avez? Vous êtes tout
blanc.
–Ce n’est rien... la chaleur...
Beautrelet sortit en titubant. La joie,
l’imprévu de la découverte l’étourdissaient.
Il s’en retourna tout tranquillement,
coucha le soir au village de Varengeville, passa, le lendemain matin, une heure
à la mairie avec l’instituteur, et revint au château. Une lettre l’y attendait
«aux bons soins de M.le comte de Gesvres».
Elle contenait ces lignes:
«Deuxième avertissement.
Tais-toi. Sinon...»
«Allons, murmura-t-il, il va
falloir prendre quelques précautions pour ma sûreté personnelle. Sinon, comme
ils disent...»
Il était neuf heures; il se
promena parmi les ruines, puis s’allongea près de l’arcade et ferma les yeux.
–Eh bien! jeune homme,
êtes-vous content de votre campagne?
C’était M.Filleul qui arrivait à
l’heure fixée.
–Enchanté, Monsieur le juge d’instruction.
–Ce qui veut dire?
–Ce qui veut dire que je suis
prêt à tenir ma promesse, malgré cette lettre qui ne m’y engage guère.
Il montra la lettre à M.Filleul.
–Bah! des histoires, s’écria
celui-ci, et j’espère que cela ne vous empêchera pas...
–De vous dire ce que je
sais? Non, Monsieur le juge d’instruction. J’ai promis: je
tiendrai. Avant dix minutes, nous saurons... une partie de la vérité.
–Une partie?
–Oui, à mon sens, la cachette de
Lupin, cela ne constitue pas tout le problème. Mais pour la suite, nous
verrons.
–Monsieur Beautrelet, rien ne m’étonne
de votre part. Mais comment avez-vous pu découvrir?...
–Oh! tout naturellement. Il
y a dans la lettre du sieur Harlington à M.Etienne de Vaudreix, ou plutôt
à Lupin...
–La lettre interceptée?
–Oui. Il y a une phrase qui m’a
toujours intrigué. C’est celle-ci: «À l’envoi des tableaux, vous
joindrez le reste, si vous pouvez réussir, ce dont je doute fort.»
–En effet, je me souviens.
–Quel était ce reste? Un
objet d’art, une curiosité? Le château n’offrait rien de précieux que les
Rubens et les tapisseries. Des bijoux? Il y en a fort peu et de valeur
médiocre. Alors quoi? Et, d’autre part, pouvait-on admettre que des gens
comme Lupin, d’une habileté aussi prodigieuse, n’eussent pas réussi à joindre à
l’envoi ce reste, qu’ils avaient évidemment proposé? Entreprise
difficile, c’est probable, exceptionnelle, soit, mais possible, donc certaine,
puisque Lupin le voulait.
–Cependant, il a échoué:
rien n’a disparu.
–Il n’a pas échoué: quelque
chose a disparu.
–Oui, les Rubens... mais...
–Les Rubens, et autre chose...
quelque chose que l’on a remplacé par une chose identique, comme on a fait pour
les Rubens, quelque chose de beaucoup plus extraordinaire, de plus rare et de
plus précieux que les Rubens.
–Enfin, quoi? vous me
faites languir.
Tout en marchant à travers les ruines,
les deux hommes s’étaient dirigés vers la petite porte et longeaient la Chapelle-Dieu.
Beautrelet s’arrêta.
Vous voulez le savoir, Monsieur le juge
d’instruction?
–Si je le veux!
Beautrelet avait une canne à la main,
un bâton solide et noueux. Brusquement, d’un revers de cette canne, il fit
sauter en éclats l’une des statuettes qui ornaient le portail de la chapelle.
–Mais vous êtes fou clama
M.Filleul, hors de lui, et en se précipitant vers les morceaux de la
statuette. Vous êtes fou! ce vieux saint était admirable...
–Admirable! proféra Isidore
en exécutant un moulinet qui jeta bas la Vierge Marie.
M. Filleul l’empoigna à bras-le-corps.
–Jeune homme, je ne vous
laisserai pas commettre...
Un roi mage encore voltigea, puis une
crèche avec l’Enfant Jésus...
–Un mouvement de plus et je tire.
Le comte de Gesvres était survenu et
armait son revolver.
Beautrelet éclata de rire.
–Tirez donc là-dessus, Monsieur
le comte... tirez là-dessus, comme à la foire... Tenez... ce bonhomme qui porte
sa tête à pleines mains.
Le saint Jean-Baptiste sauta.
–Ah! fit le comte... en
braquant son revolver, une telle profanation!... de pareils chefs-d’œuvre!
–Du toc, Monsieur le comte!
–Quoi? Que
dites-vous? hurla M.Filleul, tout en désarmant le comte.
–Du toc, du carton-pâte!
–Ah! ça... est-ce
possible?
–Du soufflé! du vide!
du néant!
Le comte se baissa et ramassa un débris
de statuette.
–Regardez bien, Monsieur le
comte... du plâtre! du plâtre patiné, moisi, verdi comme de la pierre
ancienne... mais du plâtre, des moulages de plâtre... voilà tout ce qui reste
du pur chef-d’œuvre... voilà ce qu’ils ont fait en quelques jours!...
voilà ce que le sieur Charpenais, le copiste des Rubens, a préparé, il y a un
an.
À son tour, il saisit le bras de M.Filleul.
–Qu’en pensez-vous, Monsieur le
juge d’instruction? Est-ce beau? est-ce énorme?
gigantesque? la chapelle enlevée! Toute une chapelle gothique
recueillie pierre par pierre! Tout un peuple de statuettes,
captivé! et remplacé par des bonshommes en stuc! un des plus
magnifiques spécimens d’une époque d’art incomparable, confisqué! la Chapelle-Dieu,
enfin, volée! N’est-ce pas formidable! Ah! Monsieur le juge d’instruction,
quel génie que cet homme!
–Vous vous emballez, monsieur
Beautrelet.
–On ne s’emballe jamais trop,
Monsieur, quand il s’agit de pareils individus. Tout ce qui dépasse la moyenne
vaut qu’on l’admire. Et celui-là plane au-dessus de tout. Il y a dans ce vol
une richesse de conception, une force, une puissance, une adresse et une
désinvolture qui me donnent le frisson.
–Dommage qu’il soit mort, ricana
M.Filleul... sans quoi il eût fini par voler les tours de Notre-Dame.
Isidore haussa les épaules.
–Ne riez pas, Monsieur. Même
mort, celui-là vous bouleverse.
–Je ne dis pas... monsieur
Beautrelet, et j’avoue que ce n’est pas sans une certaine émotion que je m’apprête
à le contempler... si toutefois ses camarades n’ont pas fait disparaître son
cadavre.
–Et en admettant surtout,
remarqua le comte de Gesvres, que ce fut bien lui que blessa ma pauvre nièce.
–Ce fut bien lui, Monsieur le
comte, affirma Beautrelet, ce fut bien lui qui tomba dans les ruines sous la
balle que tira MlledeSaint-Véran; ce fut lui qu’elle vit se
relever, et qui retomba encore, et qui se traîna vers la grande arcade pour se
relever une dernière fois –cela par un miracle dont je vous donnerai l’explication
tout à l’heure– et parvenir jusqu’à ce refuge de pierre... qui devait
être son tombeau.
Et de sa canne, il frappa le seuil de
la chapelle.
–Hein? Quoi? s’écria
M.Filleul stupéfait... son tombeau?... Vous croyez que cette
impénétrable cachette...
–Elle se trouve ici... là...,
répéta-t-il.
–Mais nous l’avons fouillée.
–Mal.
–Il n’y a pas de cachette ici,
protesta M.deGesvres. Je connais la chapelle.
–Si, Monsieur le comte, il y en a
une. Allez à la mairie de Varengeville, où l’on a recueilli tous les papiers
qui se trouvaient dans l’ancienne paroisse d’Ambrumésy, et vous apprendrez, par
ces papiers datés du XVIIIe siècle, qu’il existait sous la chapelle
une crypte. Cette crypte remonte, sans doute, à la chapelle romane, sur l’emplacement
de laquelle celle-ci fut construite.
–Mais, comment Lupin aurait-il
connu ce détail? demanda M.Filleul.
–D’une façon fort simple, par les
travaux qu’il dut exécuter pour enlever la chapelle.
–Voyons, voyons, monsieur
Beautrelet, vous exagérez... Il n’a pas enlevé toute la chapelle. Tenez, aucune
de ces pierres d’assise n’a été touchée.
–Evidemment, il n’a moulé et il n’a
pris que ce qui avait une valeur artistique, les pierres travaillées, les
sculptures, les statuettes, tout le trésor des petites colonnes et des ogives
ciselées. Il ne s’est pas occupé de la base même de l’édifice. Les fondations
restent.
–Par conséquent, monsieur
Beautrelet, Lupin n’a pu pénétrer jusqu’à la crypte.
À ce moment, M.deGesvres,
qui avait appelé l’un de ses domestiques, revenait avec la clef de la chapelle.
Il ouvrit la porte. Les trois hommes entrèrent.
Après un instant d’examen, Beautrelet
reprit:
–... Les dalles du sol, comme de
raison, ont été respectées. Mais il est facile de se rendre compte que le
maître-autel n’est plus qu’un moulage. Or, généralement, l’escalier qui descend
aux cryptes s’ouvre devant le maître-autel et passe sous lui.
–Vous en concluez?
–J’en conclus que c’est en
travaillant là que Lupin a trouvé la crypte.
À l’aide d’une pioche que le comte
envoya chercher, Beautrelet attaqua l’autel. Les morceaux de plâtre sautaient
de droite et de gauche.
–Fichtre, murmura M.Filleul,
j’ai hâte de savoir...
–Moi aussi, dit Beautrelet, dont
le visage était pâle d’angoisse.
Il précipita ses coups. Et soudain, sa
pioche qui, jusqu’ici, n’avait point rencontré de résistance, se heurta à une
matière plus dure, et rebondit. On entendit comme un bruit d’éboulement, et ce
qui restait de l’autel s’abîma dans le vide à la suite du bloc de pierre que la
pioche avait frappé. Beautrelet se pencha. Il fit flamber une allumette et la
promena sur le vide:
–L’escalier commence plus en avant
que je ne pensais, sous les dalles de l’entrée, presque. J’aperçois les
dernières marches.
–Est-ce profond?
–Trois ou quatre mètres... Les
marches sont très hautes... et il en manque.
–Il n’est pas vraisemblable, dit
M.Filleul, que pendant la courte absence des trois gendarmes, alors qu’on
enlevait MlledeSaint-Véran, il n’est pas vraisemblable que les
complices aient eu le temps d’extraire le cadavre de cette cave... Et puis,
pourquoi l’eussent-ils fait, d’ailleurs? Non, pour moi, il est là.
Un domestique leur apporta une échelle
que Beautrelet introduisit dans l’excavation et qu’il planta, en tâtonnant,
parmi les décombres tombés. Puis il en maintint vigoureusement les deux
montants.
–Voulez-vous descendre, monsieur
Filleul?
Le juge d’instruction, muni d’une
bougie, s’aventura. Le comte de Gesvres le suivit. À son tour Beautrelet posa
le pied sur le premier échelon.
Il y en avait dix-huit qu’il compta
machinalement, tandis que ses yeux examinaient la crypte où la lueur de la
bougie luttait contre les lourdes ténèbres. Mais, en bas, une odeur violente,
immonde, le heurta, une de ces odeurs de pourriture dont le souvenir, par la
suite, vous obsède. Oh! cette odeur, il en eut le cœur qui chavira...
Et tout à coup, une main tremblante lui
agrippa l’épaule.
–Eh bien! quoi? Qu’y
a-t-il?
–Beautrelet, balbutia
M.Filleul.
Il ne pouvait parler, étreint par l’épouvante.
–Voyons, Monsieur le juge d’instruction,
remettez-vous...
–Beautrelet... il est là...
–Hein?
–Oui... il y avait quelque chose
sous la grosse pierre qui s’est détachée de l’autel... j’ai poussé la pierre...
et j’ai touché... Oh je n’oublierai jamais...
–Où est-il?
–De ce côté... Sentez-vous cette
odeur?... et puis, tenez... regardez...
Il avait saisi la bougie et la
projetait vers une forme étendue sur le sol.
–Oh! s’exclama Beautrelet
avec horreur.
Les trois hommes se courbèrent
vivement. À moitié nu, le cadavre s’allongeait maigre, effrayant. La chair
verdâtre, aux tons de cire molle, apparaissait par endroits, entre les
vêtements déchiquetés. Mais le plus affreux, ce qui avait arraché au jeune
homme un cri de terreur, c’était la tête, la tête que venait d’écraser le bloc
de pierre, la tête informe, masse hideuse où plus rien ne pouvait se
distinguer... et quand leurs yeux se furent accoutumés à l’obscurité, ils
virent que toute cette chair grouillait abominablement...
En quatre enjambées, Beautrelet remonta
l’échelle et s’enfuit au grand jour, à l’air libre. M.Filleul le retrouva
de nouveau couché à plat ventre, les mains collées au visage. Il lui dit:
–Tous mes compliments,
Beautrelet. Outre la découverte de la cachette, il est deux points où j’ai pu
contrôler l’exactitude de vos assertions. Tout d’abord, l’homme sur qui
MlledeSaintVéran a tiré était bien Arsène Lupin comme vous l’avez
dit dès le début. De même, c’était bien sous le nom d’Etienne de Vaudreix qu’il
vivait à Paris. Le linge est marqué aux initiales E.V. Il me semble, n’est-ce
pas? que la preuve suffit...
Isidore ne bougeait pas.
– M.le comte est parti chercher
le docteur Jouet qui fera les constatations d’usage. Pour moi, la mort date de
huit jours au moins. L’état de décomposition du cadavre... Mais vous n’avez pas
l’air d’écouter?
–Si, si.
–Ce que je dis est appuyé sur des
raisons péremptoires. Ainsi, par exemple...
M. Filleul continua sa démonstration,
sans obtenir d’ailleurs des marques plus manifestes d’attention. Mais le retour
de M.deGesvres interrompit son monologue.
Le comte revenait avec deux lettres. L’une
lui annonçait l’arrivée d’Herlock Sholmès pour le lendemain.
–À merveille, s’écria
M.Filleul, tout allègre. L’inspecteur Ganimard arrive également. Ce sera
délicieux.
–Cette autre lettre est pour
vous, Monsieur le juge d’instruction, dit le comte.
–De mieux en mieux, reprit
M.Filleul, après avoir lu... Ces messieurs, décidément, n’auront pas
grand-chose à faire. Beautrelet, on me prévient de Dieppe que des pêcheurs de
bouquet ont trouvé ce matin, sur les rochers, le cadavre d’une jeune femme.
Beautrelet sursauta:
–Que dites-vous? le
cadavre...
–D’une jeune femme... un cadavre
affreusement mutilé, précise-t-on, et dont il ne serait pas possible d’établir
l’identité, s’il ne restait au bras droit une petite gourmette d’or, très fine,
qui s’est incrustée dans la peau tuméfiée. Or, MlledeSaint-Véran
portait au bras droit une gourmette d’or. Il s’agit donc évidemment de votre
malheureuse nièce, Monsieur le comte, que la mer aura entraînée jusque-là. Qu’en
pensez-vous, Beautrelet?
–Rien.., rien... ou plutôt si...
tout s’enchaîne, comme vous voyez, il ne manque plus rien à mon argumentation.
Tous les faits, un à un, même les plus contradictoires, même les plus
déconcertants viennent à l’appui de l’hypothèse que j’ai imaginée dès le
premier moment.
–Je ne comprends pas bien.
–Vous ne tarderez pas à
comprendre. Rappelez-vous que je vous ai promis la vérité entière.
–Mais il me semble...
–Un peu de patience. Jusqu’ici
vous n’avez pas eu à vous plaindre de moi. Il fait beau temps. Promenez-vous,
déjeunez au château, fumez votre pipe. Moi, je serai de retour vers quatre ou
cinq heures. Quant à mon lycée, ma foi, tant pis, je prendrai le train de
minuit.
Ils étaient arrivés aux communs,
derrière le château. Beautrelet sauta à bicyclette et s’éloigna.
À Dieppe, il s’arrêta aux bureaux du
journal La Vigie
où il se fit montrer les numéros de la dernière quinzaine. Puis il partit pour
le bourg d’Envermeu, situé à dix kilomètres. À Envermeu, il s’entretint avec le
maire, avec le curé, avec le garde champêtre. Trois heures sonnèrent à l’église
du bourg. Son enquête était finie.
Il revint en chantant d’allégresse. Ses
jambes pesaient tour à tour d’un rythme égal et fort sur les deux pédales, sa
poitrine s’ouvrait largement à l’air vif qui soufflait de la mer. Et parfois il
s’oubliait à jeter au ciel des clameurs de triomphe en songeant au but qu’il
poursuivait et à ses efforts heureux.
Ambrumésy apparut. Il se laissa aller à
toute vitesse sur la pente qui précède le château. Les arbres qui bordent le
chemin, en quadruple rangée séculaire, semblaient accourir à sa rencontre et s’évanouir
aussitôt derrière lui. Et, tout à coup, il poussa un cri. Dans une vision
soudaine, il avait vu une corde se tendre d’un arbre à l’autre, en travers de
la route.
La machine heurtée s’arrêta net. Il fut
projeté en avant, avec une violence inouïe, et il eut l’impression qu’un hasard
seul, un miraculeux hasard, lui faisait éviter un tas de cailloux, où
logiquement sa tête aurait dû se briser.
Il resta quelques secondes étourdi.
Puis, tout contusionné, les genoux écorchés, il examina les lieux. Un petit
bois s’étendait à droite, par où, sans aucun doute, l’agresseur s’était enfui.
Beautrelet détacha la corde. À l’arbre de gauche autour duquel elle était
attachée, un petit papier était fixé par une ficelle. Il le déplia et
lut:
«Troisième et dernier
avertissement.»
Il rentra au château, posa quelques
questions aux domestiques, et rejoignit le juge d’instruction dans une pièce du
rez-de-chaussée, tout au bout de l’aile droite, où M.Filleul avait l’habitude
de se tenir au cours de ses opérations. M.Filleul écrivait, son greffier
assis en face de lui. Sur un signe, le greffier sortit, et le juge s’écria:
–Mais qu’avez-vous donc, monsieur
Beautrelet? Vos mains sont en sang.
–Ce n’est rien, ce n’est rien,
dit le jeune homme... une simple chute provoquée par cette corde qu’on a tendue
devant ma bicyclette. Je vous prierai seulement de remarquer que ladite corde
provient du château. Il n’y a pas plus de vingt minutes qu’elle servait à
sécher du linge auprès de la buanderie.
–Est-ce possible?
–Monsieur, c’est ici même que je
suis surveillé, par quelqu’un qui se trouve au cœur de la place, qui me voit,
qui m’entend, et qui, minute par minute, assiste à mes actes et connaît mes intentions.
–Vous croyez?
–J’en suis sûr. C’est à vous de
le découvrir et vous n’y aurez pas de peine. Mais, pour moi, je veux finir et
vous donner les explications promises. J’ai marché plus vite que nos
adversaires ne s’y attendaient, et je suis persuadé que, de leur côté, ils vont
agir avec vigueur. Le cercle se resserre autour de moi. Le péril approche, j’en
ai le pressentiment.
–Voyons, voyons, Beautrelet...
–Bah! on verra bien. Pour l’instant,
dépêchons-nous. Et d’abord, une question sur un point que je veux écarter tout
de suite. Vous n’avez parlé à personne de ce document que le brigadier
Quevillon a ramassé et qu’il vous a remis en ma présence?
–Ma foi non, à personne. Mais
est-ce que vous y attachez une valeur quelconque?...
–Une grande valeur. C’est une
idée que j’ai, une idée du reste, je l’avoue, qui ne repose sur aucune
preuve... car, jusqu’ici, je n’ai guère réussi à déchiffrer ce document. Aussi,
je vous en parle... pour n’y plus revenir.
Beautrelet appuya sa main sur celle de
M.Filleul, et à voix basse:
–Taisez-vous... on nous écoute...
dehors...
Le sable craqua. Beautrelet courut vers
la fenêtre et se pencha.
–Il n’y a plus personne... mais
la plate-bande est foulée... on relèvera facilement les empreintes.
Il ferma la fenêtre et vint se
rasseoir.
–Vous voyez, monsieur le Juge d’instruction,
l’ennemi ne prend même plus de précautions... il n’en a plus le temps... lui
aussi sent que l’heure presse. Hâtons-nous donc, et parlons puisqu’ils ne
veulent pas que je parle.
Il posa sur la table le document et le
maintint déplié.
–Avant tout, une remarque. Il n’y
a sur ce papier, en dehors de points, que des chiffres. Et, dans les trois
premières lignes et la cinquième –les seules dont nous ayons à nous
occuper, car la quatrième semble d’une nature tout à fait différente– n’y
a pas un de ces chiffres qui soit plus élevé que le chiffre 5. Nous avons donc
bien des chances pour que chacun de ces chiffres représente une des cinq
voyelles, et dans l’ordre alphabétique. Inscrivons le résultat. Il inscrivit
sur une feuille à part:
e . a . a . . e .
. e . a .
a . . a . . . e . e . . e . o i . e . . e .
o u . . e . o . . . e . . o . . e
a i . u i . . e . . e u . e
Puis il reprit:
–Comme vous voyez, cela ne donne
pas grand-chose. La clef est à la fois très facile –puisqu’on s’est
contenté de remplacer les voyelles par des chiffres et les consonnes par des
points– et très difficile, sinon impossible, puisqu’on ne s’est pas donné
plus de mal pour compliquer le problème.
–Il est de fait qu’il est
suffisamment obscur.
–Essayons de l’éclaircir. La
seconde ligne est divisée en deux parties, et la deuxième partie se présente de
telle façon qu’il est tout à fait probable qu’elle forme un mot. Si nous
tâchons maintenant de remplacer les points intermédiaires par des consonnes,
nous concluons, après tâtonnement, que les seules consonnes qui peuvent
logiquement servir d’appui aux voyelles ne peuvent logiquement produire qu’un
mot, un seul mot: «demoiselles».
–Il s’agirait alors de
MlledeGesvres et de MlledeSaint-Véran?
–En toute certitude.
–Et vous ne voyez rien d’autre?
–Si. Je note encore une solution
de continuité au milieu de la dernière ligne, et si j’effectue le même travail
sur le début de la ligne, je vois aussitôt qu’entre les deux diphtongues ai
et ui, la seule consonne qui puisse remplacer le point est un g,
et que, quand j’ai formé le début de ce mot aigui, il est naturel et
indispensable que j’arrive avec les deux points suivants et l’e final au
mot aiguille.
–En effet... le mot aiguille s’impose.
–Enfin, pour le dernier mot, j’ai
trois voyelles et trois consonnes. Je tâtonne encore, j’essaie toutes les
lettres les unes après les autres, et, en partant de ce principe que les deux
premières lettres sont des consonnes, je constate que quatre mots peuvent s’adapter:
les mots fleuve, preuve, pleure et creuse. J’élimine
les mots fleuve, preuve et pleure comme n’ayant aucune relation possible avec
une aiguille, et je garde le mot creuse.
–Ce qui fait aiguille creuse.
J’admets que votre solution soit juste, mais en quoi nous avance-t-elle?
–En rien, fit Beautreiet, d’un
ton pensif. En rien, pour le moment... plus tard, nous verrons... J’ai idée,
moi, que bien des choses sont incluses dans l’accouplement énigmatique de ces
deux mots: aiguille creuse. Ce qui m’occupe, c’est plutôt
la matière du document, le papier dont on s’est servi... Fabrique-t-on encore
cette sorte de parchemin un peu granité? Et puis cette couleur d’ivoire...
Et ces plis... l’usure de ces quatre plis... et enfin, tenez, ces marques de
cire rouge, par-derrière...
À ce moment, Beautrelet fut interrompu.
C’était le greffier Brédoux qui ouvrait la porte et qui annonçait l’arrivée
subite du procureur général.
M. Filleul se leva.
– M.le procureur général est en
bas?
–Non, Monsieur le juge d’instruction.
M.le procureur général n’a pas quitté sa voiture. Il ne fait que passer
et il vous prie de bien vouloir le rejoindre devant la grille. Il n’a qu’un mot
à vous dire.
–Bizarre, murmura
M.Filleul. Enfin... nous allons voir. Beautrelet, excusez-moi, je vais et
je reviens.
Il s’en alla. On entendit ses pas qui s’éloignaient.
Alors le greffier ferma la porte, tourna la clef et la mit dans sa poche.
–Eh bien! quoi s’exclama
Beautrelet tout surpris, que faites-vous? Pourquoi nous enfermer?
–Ne serons-nous pas mieux pour
causer? riposta Brédoux.
Beautrelet bondit vers une autre porte
qui donnait dans la pièce voisine. Il avait compris. Le complice, c’était
Brédoux, le greffier même du juge d’instruction!
Brédoux ricana:
–Ne vous écorchez pas les doigts,
mon jeune ami, j’ai aussi la clef de cette porte.
–Reste la fenêtre, cria
Beautrelet.
–Trop tard, fit Brédoux qui se
campa devant la croisée, le revolver au poing.
Toute retraite était coupée. Il n’y
avait plus rien à faire, plus rien qu’à se défendre contre l’ennemi qui se
démasquait avec une audace brutale. Isidore, qu’étreignait un sentiment d’angoisse
inconnu, se croisa les bras.
–Bien, marmotta le greffier, et
maintenant soyons brefs.
Il tira sa montre.
–Ce brave M.Filleul va
cheminer jusqu’à la grille. À la grille personne, bien entendu, pas plus de
procureur que sur ma main. Alors il s’en reviendra. Cela nous donne environ
quatre minutes. Il m’en faut une pour m’échapper par cette fenêtre, filer par
la petite porte des ruines et sauter sur la motocyclette qui m’attend. Reste
donc trois minutes. Cela suffit.
C’était un drôle d’être, contrefait,
qui tenait en équilibre sur des jambes très longues et très frêles un buste
énorme, rond comme un corps d’araignée et muni de bras immenses. Un visage
osseux, un petit front bas, indiquaient l’obstination un peu bornée du
personnage.
Beautrelet chancela, les jambes molles.
Il dut s’asseoir.
–Parlez. Que voulez-vous?
–Le papier. Voici trois jours que
je le cherche.
–Je ne l’ai pas.
–Tu mens. Quand je suis entré, je
t’ai vu le remettre dans ton portefeuille.
–Après?
–Après? Tu t’engageras à
rester bien sage. Tu nous embêtes. Laisse-nous tranquilles, et occupe-toi de
tes affaires. Nous sommes à bout de patience.
Il s’était avancé, le revolver toujours
braqué sur le jeune homme, et il parlait sourdement, en martelant ses syllabes,
avec un accent d’une incroyable énergie. L’œil était dur, le sourire cruel.
Beautrelet frissonna. C’était la première fois qu’il éprouvait la sensation du
danger. Et quel danger! Il se sentait en face d’un ennemi implacable, d’une
force aveugle et irrésistible.
–Et après? dit-il, la voix
étranglée.
–Après? rien... Tu seras
libre...
Un silence. Brédoux reprit:
–Plus qu’une minute. Il faut te
décider. Allons, mon bonhomme, pas de bêtises... Nous sommes les plus forts,
toujours et partout... Vite, le papier...
Isidore ne bronchait pas, livide,
terrifié, maître de lui pourtant, et le cerveau lucide, dans la débâcle de ses
nerfs. À vingt centimètres de ses yeux, le petit trou noir du revolver s’ouvrait.
Le doigt replié pesait visiblement sur la détente. Il suffisait d’un effort
encore...
–Le papier, répéta Brédoux...
Sinon...
–Le voici, dit Beautrelet.
Il tira de sa poche son portefeuille et
le tendit au greffier qui s’en empara.
–Parfait! Nous sommes
raisonnable. Décidément, il y a quelque chose à faire avec toi... un peu
froussard, mais du bon sens. J’en parlerai aux camarades. Et maintenant, je
file. Adieu.
Il rentra son revolver et tourna l’espagnolette
de la fenêtre. Du bruit résonna dans le couloir.
–Adieu, fit-il, de nouveau... il
n’est que temps.
Mais une idée l’arrêta. D’un geste il
vérifia le portefeuille.
–Tonnerre... grinça-t-il, le
papier n’y est pas... Tu m’as roulé.
Il sauta dans la pièce. Deux coups de
feu retentirent. Isidore à son tour avait saisi son pistolet et il tirait.
–Raté, mon bonhomme, hurla
Brédoux, ta main tremble... tu as peur...
Ils s’empoignèrent à bras-le-corps et
roulèrent sur le parquet. À la porte on frappait à coups redoublés.
Isidore faiblit, tout de suite dominé
par son adversaire. C’était la fin. Une main se leva au-dessus de lui, armée d’un
couteau, et s’abattit. Une violente douleur lui brûla l’épaule. Il lâcha prise.
Il eut l’impression qu’on fouillait
dans la poche intérieure de son veston et qu’on saisissait le document. Puis, à
travers le voile baissé de ses paupières, il devina l’homme qui franchissait le
rebord de la fenêtre...
Les mêmes journaux qui, le lendemain
matin, relataient les derniers épisodes survenus au château d’Ambrumésy, le
truquage de la chapelle, la découverte du cadavre d’Arsène Lupin et du cadavre
de Raymonde, et enfin le meurtre de Beautrelet par Brédoux, greffier du juge d’instruction,
les mêmes journaux annonçaient les deux nouvelles suivantes:
La disparition de Ganimard, et l’enlèvement,
en plein jour, au cœur de Londres, alors qu’il allait prendre le train pour
Douvres, l’enlèvement d’Herlock Sholmès.
Ainsi donc, la bande de Lupin, un
instant désorganisée par l’extraordinaire ingéniosité d’un gamin de dix-sept
ans, reprenait l’offensive, et du premier coup, partout et sur tous les points,
demeurait victorieuse. Les deux grands adversaires de Lupin, Sholmès et
Ganimard supprimés. Beautrelet, hors de combat. Plus personne qui fût capable
de lutter contre de tels ennemis.
Six semaines après, un soir, j’avais
donné congé à mon domestique. C’était la veille du 14 juillet. Il faisait une
chaleur d’orage, et l’idée de sortir ne me souriait guère. Les fenêtres de mon
balcon ouvertes, ma lampe de travail allumée, je m’installai dans un fauteuil
et, n’ayant pas encore lu les journaux, je ne mis à les parcourir. Bien entendu
on y parlait d’Arsène Lupin. Depuis la tentative de meurtre dont le pauvre
Isidore Beautrelet avait été victime, il ne s’était pas passé un jour sans qu’il
fût question de l’affaire d’Ambrumésy. Une rubrique quotidienne lui était
consacrée. Jamais l’opinion publique n’avait été surexcitée à ce point par une
telle série d’événements précipités, de coups de théâtre inattendus et
déconcertants. M.Filleul qui, décidément, acceptait, avec une bonne foi
méritoire, son rôle de subalterne, avait confié aux interviewers les exploits
de son jeune conseiller pendant les trois jours mémorables, de sorte que l’on
pouvait se livrer aux suppositions les plus téméraires.
On ne s’en privait pas. Spécialistes et
techniciens du crime, romanciers et dramaturges, magistrats et anciens chefs de
la Sûreté, MM.
Lecocq retraités et Herlock Sholmès en herbe, chacun avait sa théorie et la
délayait en copieux articles. Chacun reprenait et complétait l’instruction. Et
tout cela sur la parole d’un enfant, d’Isidore Beautrelet, élève de rhétorique
au lycée Janson-de-Sailly.
Car vraiment, il fallait bien le dire,
on possédait les éléments complets de la vérité. Le mystère... en quoi
consistait-il? On connaissait la cachette où Arsène Lupin s’était réfugié
et où il avait agonisé, et, là-dessus, aucun doute: le docteur Delattre,
qui se retranchait toujours derrière le secret professionnel, et qui se refusa
à toute déposition, avoua cependant à ses intimes –dont le premier soin
fut de parler– que c’était bien dans une crypte qu’il avait été amené,
près d’un blessé que ses complices lui présentèrent sous le nom d’Arsène Lupin.
Et comme, dans cette même crypte, on avait retrouvé le cadavre d’Etienne de
Vaudreix, lequel Etienne de Vaudreix était bel et bien Arsène Lupin, ainsi que
l’instruction le prouva, l’identité d’Arsène Lupin et du blessé recevait encore
là un supplément de démonstration.
Donc, Lupin mort, le cadavre de
MlledeSaint-Véran reconnu grâce à la gourmette qu’elle portait au
poignet, le drame était fini.
Il ne l’était pas. Il ne l’était pour
personne, puisque Beautrelet avait dit le contraire. On ne savait point en quoi
il n’était pas fini, mais, sur la parole du jeune homme, le mystère demeurait
entier. Le témoignage de la réalité ne prévalait pas contre l’affirmation d’un
Beautrelet. Il y avait quelque chose que l’on ignorait, et ce quelque chose, on
ne doutait point qu’il ne fût en mesure de l’expliquer victorieusement.
Aussi avec quelle anxiété on attendit,
au début, les bulletins de santé que publiaient les médecins de Dieppe auxquels
le comte confia le malade! Quelle désolation, durant les premiers jours,
quand on crut sa vie en danger! Et quel enthousiasme le matin où les
journaux annoncèrent qu’il n’y avait plus rien à craindre! Les moindres
détails passionnaient la foule. On s’attendrissait à le voir soigné par son
vieux père, qu’une dépêche avait mandé en toute hâte, et l’on admirait le
dévouement de MlledeGesvres qui passa des nuits au chevet du
blessé.
Après, ce fut la convalescence rapide
et joyeuse. Enfin on allait savoir! On saurait ce que Beautrelet avait
promis de révéler à M.Filleul, et les mots définitifs que le couteau du
criminel l’avait empêché de prononcer! Et l’on saurait aussi tout ce qui,
en dehors du drame lui-même, demeurait impénétrable ou inaccessible aux efforts
de la justice.
Beautrelet, libre, guéri de sa
blessure, on aurait une certitude quelconque sur le sieur Harlington, l’énigmatique
complice d’Arsène Lupin, que l’on détenait toujours à la prison de la Santé. On apprendrait ce
qu’était devenu après le crime le greffier Brédoux, cet autre complice dont l’audace
avait été vraiment effarante.
Beautrelet libre, on pourrait se faire
une idée précise sur la disparition de Ganimard et sur l’enlèvement de Sholmès.
Comment deux attentats de cette sorte avaient-ils pu se produire? Les
détectives anglais, aussi bien que leurs collègues de France, ne possédaient
aucun indice à ce sujet. Le dimanche de la Pentecôte, Ganimard n’était pas rentré chez lui,
le lundi non plus, et point davantage depuis six semaines.
À Londres, le lundi de la Pentecôte, à quatre
heures du soir, Herlock Sholmès prenait un cab pour se rendre à la gare. À
peine était-il monté qu’il essayait de descendre, averti probablement du péril.
Mais deux individus escaladaient la voiture à droite et à gauche, le
renversaient et le maintenaient entre eux, sous eux plutôt, vu l’exiguïté du
véhicule. Et cela devant dix témoins, qui n’avaient pas le temps de s’interposer.
Le cab s’enfuit au galop. Après? Après, rien. On ne savait rien.
Et peut-être aussi, par Beautrelet,
aurait-on l’explication complète du document, de ce papier mystérieux auquel le
greffier Brédoux attachait assez d’importance pour le reprendre, à coups de
couteau, à celui qui le possédait. «Le problème de l’Aiguille
creuse», comme l’appelaient les innombrables Œdipes qui, penchés sur les
chiffres et sur les points, tâchaient de leur trouver une signification... L’Aiguille
creuse! association déconcertante de deux mots, incompréhensible question
que posait ce morceau de papier dont la provenance même était inconnue!
Était-ce une expression insignifiante, le rébus d’un écolier qui barbouille d’encre
un coin de feuille? Ou bien était-ce deux mots magiques par lesquels
toute la grande aventure de l’aventurier Lupin prendrait son véritable
sens? On ne savait rien.
On allait savoir. Depuis plusieurs
jours les feuilles annonçaient l’arrivée de Beautrelet. La lutte était près de
recommencer, et, cette fois, implacable de la part du jeune homme qui brûlait
de prendre sa revanche.
Et justement son nom, en gros
caractères, attira mon attention. Le Grand Journal inscrivait en tête de
ses colonnes la note suivante:
Nous avons obtenu de M.Isidore
Beautrelet qu’il nous réservât la primeur de ses révélations. Demain mercredi,
avant même que la justice en soit informée, Le
Grand Journal publiera la vérité intégrale sur le drame d’Ambrumésy.
–Cela promet, hein? Qu’en
pensez-vous, mon cher?
Je sursautai dans mon fauteuil. Il y
avait près de moi sur la chaise voisine quelqu’un que je ne connaissais pas.
Je me levai et cherchai une arme des
yeux. Mais comme son attitude semblait tout à fait inoffensive, je me contins
et m’approchai de lui.
C’était un homme jeune, au visage
énergique, aux longs cheveux blonds, et dont la barbe, un peu fauve de nuance,
se divisait en deux pointes courtes. Son costume rappelait le costume sobre d’un
prêtre anglais, et toute sa personne, d’ailleurs, avait quelque chose d’austère
et de grave qui inspirait le respect.
–Qui êtes-vous? lui
demandai-je.
Et, comme il ne répondait pas, je
répétai:
–Qui êtes-vous? Comment
êtes-vous entré ici? Que venez-vous faire?
Il me regarda et dit:
–Vous ne me reconnaissez
pas?
–Non... non!
–Ah c’est vraiment curieux...
Cherchez bien... un de vos amis... un ami d’un genre un peu spécial...
Je lui saisis le bras vivement:
–Vous mentez!... Vous n’êtes
pas celui que vous dites... ce n’est pas vrai...
–Alors pourquoi pensez-vous à
celui-là plutôt qu’à un autre? dit-il en riant.
Ah! ce rire! ce rire jeune
et clair, dont l’ironie amusante m’avait si souvent diverti!... Je
frissonnai. Était-ce possible?
–Non, non, protestai-je avec une
sorte d’épouvante... il ne se peut pas...
–Il ne se peut pas que ce soit
moi, parce que je suis mort, hein, et que vous ne croyez pas aux
revenants?
Il rit de nouveau.
–Est-ce que je suis de ceux qui
meurent, moi? Mourir ainsi, d’une balle tirée dans le dos, par une jeune
fille! Vraiment, c’est mal me juger! Comme si, moi, je consentirais
à une pareille fin!
–C’est donc vous!
balbutiai-je, encore incrédule, et tout ému... Je ne parviens pas à vous
retrouver...
–Alors, prononça-t-il gaiement,
je suis tranquille. Si le seul homme a qui je me sois montré sous mon véritable
aspect ne me reconnaît pas aujourd’hui, toute personne qui me verra désormais
tel que je suis aujourd’hui ne me reconnaîtra pas non plus quand elle me verra
sous mon réel aspect... si tant est que j’aie un réel aspect...
Je retrouvais sa voix, maintenant qu’il
n’en changeait plus le timbre, et je retrouvais ses yeux aussi, et l’expression
de son visage, et toute son attitude, et son être lui-même, à travers l’apparence
dont il l’avait enveloppé.
–Arsène Lupin, murmurai-je.
–Oui, Arsène Lupin, s’écria-t-il
en se levant. Le seul et unique Lupin, retour du royaume des ombres, puisqu’il
paraît que j’ai agonisé et trépassé dans une crypte. Arsène Lupin vivant de
toute sa vie, agissant de toute sa volonté, heureux et libre, et plus que
jamais résolu à jouir de cette heureuse indépendance dans un monde où il n’a
jusqu’ici rencontré que faveur et que privilège.
Je ris à mon tour.
–Allons, c’est bien vous, et plus
allègre que le jour où j’ai eu le plaisir de vous voir l’an dernier... Je vous
en complimente.
Je faisais allusion à sa dernière
visite, visite qui suivait la fameuse aventure du diadème(2),
son mariage rompu, sa fuite avec Sonia Krichnoff, et la mort horrible de la
jeune Russe. Ce jour-là, j’avais vu un Arsène Lupin que j’ignorais, faible,
abattu, les yeux las de pleurer, en quête d’un peu de sympathie et de
tendresse.
–Taisez-vous, dit-il, le passé
est loin.
–C’était il y a un an,
observai-je.
–C’était il y a dix ans,
affirma-t-il, les années d’Arsène Lupin comptent dix fois plus que les autres.
Je n’insistai pas et, changeant de
conversation:
–Comment donc êtes-vous
entré?
–Mon Dieu, comme tout le monde,
par la porte. Puis, ne voyant personne, j’ai traversé le salon, j’ai suivi le
balcon, et me voici.
–Soit, mais la clef de la
porte?
–Il n’y a pas de porte pour moi,
vous le savez. J’avais besoin de votre appartement, je suis entré.
–À vos ordres. Dois-je vous
laisser?
–Oh! nullement, vous ne
serez pas de trop. Je puis même vous dire que la soirée sera intéressante.
–Vous attendez quelqu’un?
–Oui, j’ai donné rendez-vous ici
à dix heures...
Il tira sa montre.
–Dix heures. Si le télégramme est
arrivé, la personne ne tardera pas...
Le timbre retentit, dans le vestibule.
–Que vous avais-je dit?
Non, ne vous dérangez pas... j’irai moi-même.
Avec qui, diable! pouvait-il
avoir pris rendez-vous? et à quelle scène dramatique ou burlesque
allais-je assister? Pour que Lupin lui-même la considérât comme digne d’intérêt,
il fallait que la situation fût quelque peu exceptionnelle.
Au bout d’un instant, il revint, et s’effaça
devant un jeune homme, mince, grand, et très pâle de visage.
Sans une parole, avec une certaine
solennité dans les gestes qui me troublait, Lupin alluma toutes les lampes
électriques. La pièce fut inondée de lumière. Alors les deux hommes se regardèrent,
profondément, comme si, de tout l’effort de leurs yeux ardents, ils essayaient
de pénétrer l’un dans l’autre. Et c’était un spectacle impressionnant que de
les voir ainsi, graves et silencieux. Mais qui donc pouvait être ce nouveau
venu?
Au moment même où j’étais sur le point
de le deviner, par la ressemblance qu’il offrait avec une photographie
récemment publiée, Lupin se tourna vers moi:
–Cher ami, je vous présente
M.Isidore Beautrelet.
Et aussitôt, s’adressant au jeune
homme:
–J’ai à vous remercier, monsieur
Beautrelet, d’abord d’avoir bien voulu, sur une lettre de moi, retarder vos
révélations jusqu’après cette entrevue, et ensuite de m’avoir accordé cette
entrevue avec tant de bonne grâce.
Beautrelet sourit.
–Je vous prierai de remarquer que
ma bonne grâce consiste surtout à obéir à vos ordres. La menace que vous me
faisiez dans la lettre en question était d’autant plus péremptoire qu’elle ne s’adressait
pas à moi, mais qu’elle visait mon père.
–Ma foi, répondit Lupin en riant,
on agit comme on peut, et il faut bien se servir des moyens d’action que l’on
possède. Je savais par expérience que votre propre sûreté vous était
indifférente, puisque vous avez résisté aux arguments du sieur Brédoux. Restait
votre père... votre père que vous affectionnez vivement... J’ai joué de cette
corde-là.
–Et me voici, approuva
Beautrelet.
Je les fis asseoir. Ils y consentirent,
et Lupin, de ce ton d’imperceptible ironie qui lui est particulier:
–En tout cas, monsieur
Beautrelet, si vous n’acceptez pas mes remerciements, vous ne repousserez pas
du moins mes excuses.
–Des excuses! Et pourquoi,
Seigneur?
–Pour la brutalité dont le sieur
Brédoux a fait preuve à votre endroit.
–J’avoue que l’acte m’a surpris.
Ce n’était pas la manière d’agir habituelle à Lupin. Un coup de couteau...
–Aussi n’y suis-je pour rien. Le
sieur Brédoux est une nouvelle recrue. Mes amis, pendant le temps qu’ils ont eu
la direction de nos affaires, ont pensé qu’il pouvait nous être utile de gagner
à notre cause le greffier même du juge qui menait l’instruction.
–Vos amis n’avaient pas tort.
–En effet, Brédoux que l’on avait
spécialement attaché à votre personne nous fut précieux. Mais, avec cette
ardeur propre à tout néophyte qui veut se distinguer, il poussa le zèle un peu
loin, et contraria mes plans en se permettant, de sa propre initiative, de vous
frapper.
–Oh! c’est là un petit
malheur.
–Mais non, mais non, et je l’ai
sévèrement réprimandé. Je dois dire, cependant, en sa faveur, qu’il a été pris
au dépourvu par la rapidité inattendue de votre enquête. Vous nous eussiez
laissé quelques heures de plus que vous auriez échappé à cet attentat
impardonnable.
–Et que j’aurais eu le grand
avantage, sans doute, de subir le sort de MM. Ganimard et Sholmès?
–Précisément, fit Lupin en riant
de plus belle. Et moi, je n’aurais pas connu les affres cruelles que votre
blessure m’a causées. J’ai passé là, je vous le jure, des heures atroces, et,
aujourd’hui encore, votre pâleur m’est un remords cuisant. Vous ne m’en voulez
plus?
–La preuve de confiance, répondit
Beautrelet, que vous me donnez en vous livrant à moi sans condition, –il
m’eût été si facile d’amener quelques amis de Ganimard!– cette
preuve de confiance efface tout.
Parlait-il sérieusement? J’avoue
que j’étais fort dérouté. La lutte entre ces deux hommes commençait d’une façon
à laquelle je ne comprenais rien. Moi qui avais assisté à la première rencontre
de Lupin et de Sholmès(3),
dans le café de la gare du Nord, je ne pouvais m’empêcher de me rappeler l’allure
hautaine des deux combattants, le choc effrayant de leur orgueil sous la
politesse de leurs manières, les rudes coups qu’ils se portaient, leurs
feintes, leur arrogance.
Ici, rien de pareil, Lupin, lui, n’avait
pas changé. Même tactique et même affabilité narquoise. Mais à quel étrange
adversaire il se heurtait! Était-ce même un adversaire? Vraiment il
n’en avait ni le ton ni l’apparence. Très calme, mais d’un calme réel, qui ne
masquait pas l’emportement d’un homme qui se contient, très poli mais sans
exagération, souriant mais sans raillerie, il offrait avec Arsène Lupin le plus
parfait contraste, si parfait même que Lupin me semblait aussi dérouté que moi.
Non, sûrement, Lupin n’avait pas en
face de cet adolescent frêle, aux joues roses de jeune fille, aux yeux candides
et charmants, non, Lupin n’avait pas son assurance ordinaire. Plusieurs fois, j’observai
en lui des traces de gêne. Il hésitait, n’attaquait pas franchement, perdait du
temps en phrases doucereuses et en mièvreries.
On aurait dit aussi qu’il lui manquait
quelque chose. Il avait l’air de chercher, d’attendre. Quoi? Quel
secours?
On sonna de nouveau. De lui-même, et
vivement, il alla ouvrir.
Il revint avec une lettre.
–Vous permettez, Messieurs?
nous demanda-t-il.
Il décacheta la lettre. Elle contenait
un télégramme. Il le lut.
Ce fut en lui comme une transformation.
Son visage s’éclaira, sa taille se redressa, et je vis les veines de son front
qui se gonflaient. C’était l’athlète que je retrouvais, le dominateur, sûr de
lui, maître des événements et maître des personnes. Il étala le télégramme sur
la table, et le frappant d’un coup de poing, s’écria:
–Maintenant, monsieur Beautrelet,
à nous deux!
Beautrelet se mit en posture d’écouter,
et Lupin commença, d’une voix mesurée, mais sèche et volontaire:
–Jetons bas les masques, n’est-ce
pas, et plus de fadeurs hypocrites. Nous sommes deux ennemis qui savons
parfaitement à quoi nous en tenir l’un sur l’autre, c’est en ennemis que nous
agissons l’un envers l’autre, et c’est par conséquent en ennemis que nous
devons traiter l’un avec l’autre.
–Traiter? fit Beautrelet
surpris.
–Oui, traiter. Je n’ai pas dit ce
mot au hasard, et je le répète, quoi qu’il m’en coûte. Et il m’en coûte
beaucoup. C’est la première fois que je l’emploie vis-à-vis d’un adversaire.
Mais aussi, je vous le dis tout de suite, c’est la dernière fois. Profitez-en.
Je ne sortirai d’ici qu’avec une promesse de vous. Sinon, c’est la guerre.
Beautrelet semblait de plus en plus
surpris. Il dit gentiment
–Je ne m’attendais pas à cela...
vous me parlez si drôlement! C’est si différent de ce que je
croyais!... Oui, je vous imaginais tout autre... Pourquoi de la
colère? des menaces? Sommes-nous donc ennemis parce que les
circonstances nous opposent l’un à l’autre? Ennemis... pourquoi?
Lupin parut un peu décontenancé, mais
il ricana en se penchant sur le jeune homme:
–Écoutez, mon petit, il ne s’agit
pas de choisir ses expressions. Il s’agit d’un fait, d’un fait certain,
indiscutable. Celui-ci: depuis dix ans, je ne me suis pas encore heurté à
un adversaire de votre force; avec Ganimard, avec Herlock Sholmès, j’ai
joué comme avec des enfants. Avec vous, je suis obligé de me défendre, je dirai
plus, de reculer. Oui, à l’heure présente, vous et moi, nous savons très bien
que je dois me considérer comme le vaincu. Isidore Beautrelet l’emporte sur
Arsène Lupin. Mes plans sont bouleversés. Ce que j’ai tâché de laisser dans l’ombre,
vous l’avez mis en pleine lumière. Vous me gênez, vous me barrez le chemin. Eh
bien! j’en ai assez... Brédoux vous l’a dit inutilement. Moi, je vous le
redis, en insistant pour que vous en teniez compte. J’en ai assez.
Beautrelet hocha la tête.
–Mais, enfin, que
voulez-vous?
–La paix! chacun chez soi,
dans son domaine.
–C’est-à-dire, vous, libre de
cambrioler à votre aise, et moi, libre de retourner à mes études.
–À vos études... à ce que vous
voudrez... cela ne me regarde pas... Mais, vous me laisserez la paix... je veux
la paix...
–En quoi puis-je la troubler
maintenant?
Lupin lui saisit la main avec violence.
–Vous le savez bien! Ne
feignez pas de ne pas le savoir. Vous êtes actuellement possesseur d’un secret
auquel j’attache la plus haute importance. Ce secret, vous étiez en droit de le
deviner, mais vous n’avez aucun titre à le rendre public.
–Êtes-vous sûr que je le
connaisse?
–Vous le connaissez, j’en suis
sûr: jour par jour, heure par heure, j’ai suivi la marche de votre pensée
et les progrès de votre enquête. À l’instant même où Brédoux vous a frappé,
vous alliez tout dire. Par sollicitude pour votre père, vous avez ensuite
retardé vos révélations. Mais aujourd’hui elles sont promises au journal que
voici. L’article est prêt. Dans une heure il sera composé. Demain il paraît.
–C’est juste.
Lupin se leva, et coupant l’air d’un
geste de sa main:
–Il ne paraîtra pas, s’écria-t-il.
–Il paraîtra, fit Beautrelet qui
se leva d’un coup.
Enfin les deux hommes étaient dressés l’un
contre l’autre. J’eus l’impression d’un choc, comme s’ils s’étaient empoignés à
bras-le-corps. Une énergie subite enflammait Beautrelet. On eût dit qu’une
étincelle avait allumé en lui des sentiments nouveaux, l’audace, l’amour-propre,
la volupté de la lutte, l’ivresse du péril.
Quant à Lupin je sentais au rayonnement
de son regard sa joie de duelliste qui rencontre enfin l’épée du rival détesté.
–L’article est donné?
–Pas encore.
–Vous l’avez là... sur
vous?
–Pas si bête! Je ne l’aurais
déjà plus.
–Alors?
–C’est un des rédacteurs qui l’a,
sous double enveloppe. Si à minuit je ne suis pas au journal, il le fait
composer.
–Ah! le gredin, murmura
Lupin, il a tout prévu.
Sa colère fermentait, visible,
terrifiante.
Beautrelet ricana, moqueur à son tour,
et grisé par son triomphe.
–Tais-toi donc, moutard, hurla
Lupin, tu ne sais donc pas qui je suis? et que si je voulais... Ma
parole, il ose rire!
Un grand silence tomba entre eux. Puis
Lupin s’avança, et d’une voix sourde, ses yeux dans les yeux de
Beautrelet:
–Tu vas courir au Grand
Journal...
–Non.
–Tu vas déchirer ton article.
–Non.
–Tu verras le rédacteur en chef.
–Non.
–Tu lui diras que tu t’es trompé.
–Non.
–Et tu écriras un autre article,
où tu donneras, de l’affaire d’Ambrumésy, la version officielle, celle que tout
le monde a acceptée.
–Non.
Lupin saisit une règle en fer qui se
trouvait sur mon bureau, et sans effort la brisa net. Sa pâleur était
effrayante. Il essuya des gouttes de sueur qui perlaient à son front. Lui qui
jamais n’avait connu de résistance à ses volontés, l’entêtement de cet enfant
le rendait fou.
Il imprima ses mains sur l’épaule de
Beautrelet et scanda:
–Tu feras tout cela, Beautrelet,
tu diras que tes dernières découvertes t’ont convaincu de ma mort, qu’il n’y a
pas là-dessus le moindre doute. Tu le diras parce que je le veux, parce qu’il
faut qu’on croie que je suis mort. Tu le diras surtout parce que si tu ne le
dis pas...
–Parce que si je ne le dis
pas?
–Ton père sera enlevé cette nuit,
comme Ganimard et Herlock Sholmès l’ont été.
Beautrelet sourit.
–Ne ris pas... réponds.
Je réponds qu’il m’est fort désagréable
de vous contrarier, mais j’ai promis de parler, je parlerai.
–Parle dans le sens que je t’indique.
–Je parlerai dans le sens de la
vérité, s’écria Beautrelet ardemment. C’est une chose que vous ne pouvez pas
comprendre, vous, le plaisir, le besoin plutôt, de dire ce qui est et de le
dire à haute voix. La vérité est là, dans ce cerveau qui l’a découverte, elle
en sortira toute nue et toute frémissante. L’article passera donc tel que je l’ai
écrit. On saura que Lupin est vivant, on saura la raison pour laquelle il
voulait qu’on le crût mort. On saura tout.
Et il ajouta tranquillement:
–Et mon père ne sera pas enlevé.
Ils se turent encore une fois tous les
deux, leurs regards toujours attachés l’un à l’autre. Ils se surveillaient. Les
épées étaient engagées jusqu’à la garde. Et c’était le lourd silence qui
précède le coup mortel. Qui donc allait le porter?
Lupin murmura:
–Cette nuit à trois heures du
matin, sauf avis contraire de moi, deux de mes amis ont ordre de pénétrer dans
la chambre de ton père, de s’emparer de lui, de gré ou de force, de l’emmener
et de rejoindre Ganimard et Herlock Sholinès.
Un éclat de rire strident lui répondit.
–Mais tu ne comprends donc pas,
brigand, s’écria Beautrelet, que j’ai pris mes précautions? Alors tu t’imagines
que je suis assez naïf pour avoir, bêtement, stupidement, renvoyé mon père chez
lui, dans la petite maison isolée qu’il occupait en rase campagne?
Oh! le joli rire ironique qui animait
le visage du jeune homme! Rire nouveau sur ses lèvres, rire où se sentait
l’influence même de Lupin... Et ce tutoiement insolent qui le mettait du
premier coup au niveau de son adversaire!... Il reprit:
–Vois-tu, Lupin, ton grand
défaut, c’est de croire tes combinaisons infaillibles. Tu te déclares
vaincu! Quelle blague! Tu es persuadé qu’en fin de compte, et
toujours, tu l’emporteras... et tu oublies que les autres peuvent avoir aussi
leurs combinaisons. La mienne est très simple, mon bon ami.
C’était délicieux de l’entendre parler.
Il allait et venait, les mains dans ses poches, avec la crânerie, avec la
désinvolture d’un gamin qui harcèle la bête féroce enchaînée. Vraiment, à cette
heure, il vengeait, de la plus terrible des vengeances, toutes les victimes du
grand aventurier. Et il conclut:
–Lupin, mon père n’est pas en
Savoie. Il est à l’autre bout de la
France, au centre d’une grande ville, gardé par vingt de nos
amis qui ont ordre de ne pas le quitter de vue jusqu’à la fin de notre bataille.
Veux-tu des détails? Il est à Cherbourg, dans la maison d’un des employés
de l’arsenal –arsenal qui est fermé la nuit, et où l’on ne peut pénétrer
le jour qu’avec une autorisation et en compagnie d’un guide.
Il s’était arrêté en face de Lupin et le
narguait comme un enfant qui fait une grimace à un camarade.
–Qu’en dis-tu, maître?
Depuis quelques minutes, Lupin
demeurait immobile. Pas un muscle de son visage n’avait bougé. Que
pensait-il? À quel acte allait-il se résoudre? Pour quiconque savait
la violence farouche de son orgueil, un seul dénouement était possible: l’effondrement
total, immédiat, définitif de son ennemi. Ses doigts se crispèrent. J’eus une
seconde la sensation qu’il allait se jeter sur lui et l’étrangler.
–Qu’en dis-tu, maître?
répéta Beautrelet.
Lupin saisit le télégramme qui se
trouvait sur la table, le tendit et prononça, très maître de lui:
–Tiens, bébé, lis cela.
Beautrelet devint grave, subitement
impressionné par la douceur du geste. Il déplia le papier, et tout de suite,
relevant les yeux, murmura:
–Que signifie?... Je ne
comprends pas...
–Tu comprends toujours bien le
premier mot, dit Lupin... le premier mot de la dépêche... c’est-à-dire le nom
de l’endroit d’où elle fut expédiée... Regarde... Cherbourg.
–Oui... oui... balbutia
Beautrelet... oui... Cherbourg... et après?
–Et après?... il me semble
que la suite n’est pas moins claire: Enlèvement du colis terminé...
camarades sont partis avec lui et attendront instructions jusqu’à huit heures
matin. Tout va bien. Qu’y a-t-il donc là qui te paraisse obscur? Le
mot colis? Bah on ne pouvait guère écrire M.Beautrelet père.
Alors, quoi? La façon dont l’opération fut accomplie? Le miracle
grâce auquel ton père fut arraché de l’arsenal de Cherbourg, malgré ses vingt
gardes du corps? Bah! c’est l’enfance de l’art! Toujours
est-il que le colis est expédié. Que dis-tu de cela, bébé?
De tout son être tendu, de tout son
effort exaspéré, Isidore tâchait de faire bonne figure. Mais on voyait le
frissonnement de ses lèvres, sa mâchoire qui se contractait, ses yeux qui
essayaient vainement de se fixer sur un point. Il bégaya quelques mots, se tut,
et soudain, s’affaissant sur lui-même, les mains à son visage, il éclata en
sanglots:
–Oh! papa... papa...
Dénouement imprévu, qui était bien l’écroulement
que réclamait l’amour-propre de Lupin, mais qui était autre chose aussi, autre
chose d’infiniment touchant et d’infiniment naïf. Lupin eut un geste d’agacement
et prit son chapeau, comme excédé par cette crise insolite de sensiblerie.
Mais, au seuil de la porte, il s’arrêta, hésita, puis revint, pas à pas,
lentement.
Le bruit doux des sanglots s’élevait
comme la plainte triste d’un petit enfant que le chagrin accable. Les épaules
marquaient le rythme navrant. Des larmes apparaissaient entre les doigts
croisés. Lupin se pencha et, sans toucher Beautrelet, il lui dit d’une voix où
il n’y avait pas le moindre accent de raillerie, ni même cette pitié offensante
des vainqueurs:
–Ne pleure pas, petit. Ce sont là
des coups auxquels il faut s’attendre, quand on se jette dans la bataille, tête
baissée comme tu l’as fait. Les pires désastres vous guettent... C’est notre
destin de lutteurs qui le veut ainsi. Il faut le subir courageusement.
Puis, avec douceur, il continua:
–Tu avais raison, vois-tu, nous
ne sommes pas ennemis. Il y a longtemps que je le sais... Dès la première
heure, j’ai senti pour toi, pour l’être intelligent que tu es, une sympathie
involontaire... de l’admiration... Et c’est pourquoi je voudrais te dire
ceci... ne t’en froisse pas surtout... je serais désolé de te froisser... mais
il faut que je te le dise... Eh bien! renonce à lutter contre moi... Ce n’est
pas par vanité que je te le dis... ce n’est pas non plus parce que je te
méprise... mais vois-tu... la lutte est trop inégale... Tu ne sais pas...
personne ne sait toutes les ressources dont je dispose... Tiens, ce secret de l’Aiguille
creuse que tu cherches si vainement à déchiffrer, admets un instant que ce soit
un trésor formidable, inépuisable... ou bien un refuge invisible, prodigieux,
fantastique... Ou bien les deux peut-être... Songe à la puissance surhumaine
que j’en puis tirer! Et tu ne sais pas non plus toutes les ressources qui
sont en moi... tout ce que ma volonté et mon imagination me permettent d’entreprendre
et de réussir. Pense donc que ma vie entière –depuis que je suis né,
pourrais-je dire– est tendue vers le même but, que j’ai travaillé comme
un forçat avant d’être ce que je suis, et pour réaliser dans toute sa
perfection le type que je voulais créer, que je suis parvenu à créer. Alors...
que peux-tu faire? Au moment même où tu croiras saisir la victoire, elle
t’échappera... il y aura quelque chose à quoi tu n’auras pas songé... un
rien... le grain de sable que, moi, j’aurai placé au bon endroit, à ton insu...
Je t’en prie, renonce... je serais obligé de te faire du mal, et cela me
désole...
Et, lui mettant la main sur le front,
il répéta:
–Une deuxième fois, petit,
renonce. Je te ferais du mal. Qui sait si le piège où tu tomberas
inévitablement n’est pas déjà ouvert sous tes pas?
Beautrelet dégagea sa figure. Il ne
pleurait plus. Avait-il écouté les paroles de Lupin? On aurait pu en
douter à son air distrait. Deux ou trois minutes il garda le silence. Il
semblait peser la décision qu’il allait prendre, examiner le pour et le contre,
dénombrer les chances favorables ou défavorables. Enfin, il dit à Lupin:
–Si je change le sens de mon
article, et si je confirme la version de votre mort, et si je m’engage à ne
jamais démentir la version fausse que je vais accréditer, vous me jurez que mon
père sera libre?
–Je te le jure. Mes amis se sont
rendus en automobile avec ton père dans une autre ville en province. Demain
matin à sept heures, si l’article du Grand Journal est tel que je le
demande, je leur téléphone et ils remettront ton père en liberté.
–Soit, fit Beautrelet, je me
soumets à vos conditions.
Rapidement, comme s’il trouvait
inutile, après l’acceptation de sa défaite, de prolonger l’entretien, il se
leva, prit son chapeau, me salua, salua Lupin et sortit.
Lupin le regarda s’en aller, écouta le
bruit de la porte qui se refermait et murmura:
–Pauvre gosse...
Le lendemain matin à huit heures, j’envoyai
mon domestique me chercher un Grand Journal. Il ne l’apporta qu’au bout
de vingt minutes, la plupart des kiosques manquant déjà d’exemplaires.
Je dépliai fiévreusement la feuille. En
tête apparaissait l’article de Beautrelet. Le voici, tel que les journaux
du monde entier le reproduisirent:
LE DRAME D’AMBRUMESY
«Le but de ces quelques lignes n’est
pas d’expliquer par le menu le travail de réflexions et de recherches grâce
auquel j’ai réussi à reconstituer le drame ou plutôt le double drame d’Ambrumésy.
À mon sens, ce genre de travail et les commentaires qu’il comporte, déductions,
inductions, analyses, etc., tout cela n’offre qu’un intérêt relatif, et en tout
cas fort banal. Non, je me contenterai d’exposer les deux idées directrices de
mes efforts, et par là même, il se trouvera qu’en les exposant et en résolvant
les deux problèmes qu’elles soulèvent, j’aurai raconté cette affaire tout
simplement, en suivant l’ordre même des faits qui la constituent.
«On remarquera peut-être que
certains de ces faits ne sont pas prouvés et que je laisse une part assez large
à l’hypothèse. C’est vrai. Mais j’estime que mon hypothèse est fondée sur un
assez grand nombre de certitudes, pour que la suite des faits, même non
prouvés, s’impose avec une rigueur inflexible. La source se perd souvent sous
le lit de cailloux, ce n’en est pas moins la même source que l’on revoit aux
intervalles où se reflète le bleu du ciel...
«J’énonce ainsi la première
énigme, énigme non point de détail, mais d’ensemble, qui me sollicita:
comment se fait-il que Lupin, blessé à mort, pourrait-on dire, ait vécu
quarante jours, sans soins, sans médicaments, sans aliments, au fond d’un trou
obscur?
«Reprenons du début. Le jeudi 16
avril, à quatre heures du matin, Arsène Lupin surpris au milieu d’un de ses
plus audacieux cambriolages s’enfuit par le chemin des ruines et tombe blessé d’une
balle. Il se traîne péniblement, retombe et se relève, avec l’espoir acharné de
parvenir jusqu’à la chapelle. Là se trouve la crypte que le hasard lui a
révélée. S’il peut s’y tapir, peut-être est-il sauvé. À force d’énergie, il en
approche, il en est à quelques mètres lorsqu’un bruit de pas survient. Harassé,
perdu, il s’abandonne. L’ennemi arrive. C’est MlleRaymonde de
Saint-Véran. Tel est le prologue du drame ou plutôt la première scène du drame.
«Que se passa-t-il entre
eux? Il est d’autant plus facile de le deviner que la suite de l’aventure
nous donne toutes les indications. Aux pieds de la jeune fille, il y a un homme
blessé, que la souffrance épuise, et qui dans deux minutes sera capturé. Cet
homme, c’est elle qui l’a blessé. Va-t-elle le livrer également?
«Si c’est lui l’assassin de Jean
Daval, oui, elle laissera le destin s’accomplir. Mais en phrases rapides, il
lui dit la vérité sur ce meurtre légitime commis par son onde,
M.deGesvres. Elle le croit. Que va-t-elle faire? Personne ne
peut les voir. Le domestique Victor surveille la petite porte. L’autre, Albert,
posté à la fenêtre du salon, les a perdus de vue l’un et l’autre. Livrera-t-elle
l’homme qu’elle a blessé?
«Un mouvement de pitié irrésistible,
que toutes les femmes comprendront, entraîne la jeune fille. Dirigée par Lupin,
en quelques gestes, elle pansa la blessure avec son mouchoir pour éviter les
marques que le sang laisserait. Puis, se servant de la clef qu’il lui donne,
elle ouvre la porte de la chapelle. Il entre, soutenu par la jeune fille. Elle
referme, s’éloigne. Albert arrive.
«Si l’on avait visité la chapelle
à ce moment, ou tout au moins durant les minutes qui suivirent, Lupin, n’ayant
pas eu le temps de retrouver ses forces, de lever la dalle et de disparaître
par l’escalier de la crypte, Lupin était pris... Mais cette visite n’eut lieu
que six heures plus tard, et de la façon la plus superficielle. Lupin est sauvé
et sauvé par qui? par celle qui faillit le tuer.
«Désormais, qu’elle le veuille ou
non, MlledeSaint-Véran est sa complice. Non seulement elle ne peut
plus le livrer, mais il faut qu’elle continue son œuvre, sans quoi le blessé
périra dans l’asile où elle a contribué à le cacher. Et elle continue... D’ailleurs
si son instinct de femme lui rend la tâche obligatoire, il la lui rend
également facile. Elle a toutes les finesses, elle prévoit tout. C’est elle qui
donne au juge d’instruction un faux signalement d’Arsène Lupin (qu’on se
rappelle la divergence d’opinion des deux cousines à cet égard). C’est elle,
évidemment, qui, à certains indices que j’ignore, devine, sous son déguisement
de chauffeur, le complice de Lupin. C’est elle qui l’avertit. C’est elle qui
lui signale l’urgence d’une opération. C’est elle sans doute qui substitue une
casquette à l’autre. C’est elle qui fait écrire le fameux billet où elle est
désignée et menacée personnellement –comment, après cela, pourrait-on la
soupçonner?
«C’est elle qui, au moment où j’allais
confier au juge d’instruction mes premières impressions, prétend m’avoir
aperçu, la veille, dans le bois-taillis, inquiète M.Filleul sur mon
compte, et me réduit au silence. Manœuvre dangereuse, certes, puisqu’elle
éveille mon attention et la dirige contre celle qui m’accable d’une accusation
que je sais fausse, mais, manœuvre efficace, puisqu’il s’agit avant tout de
gagner du temps et de me fermer la bouche. Et c’est elle qui, pendant quarante
jours, alimente Lupin, lui apporte des médicaments (qu’on interroge le
pharmacien d’Ouvilie, il montrera les ordonnances qu’il a exécutées pour
MlledeSaint-Véran), elle enfin qui soigne le malade, le panse, le
veille, et le guérit.
«Et voilà le premier de nos deux
problèmes résolu, en même temps que le drame exposé. Arsène Lupin a trouvé près
de lui, au château même, le secours qui lui était indispensable, d’abord pour n’être
pas découvert, ensuite pour vivre.
«Maintenant il vit. Et c’est
alors que se pose le deuxième problème dont la recherche me servit de fil
conducteur et qui correspond au second drame d’Ambrumésy. Pourquoi Lupin,
vivant, libre, de nouveau à la tête de sa bande, tout-puissant comme jadis,
pourquoi Lupin fait-il des efforts désespérés, des efforts auxquels je me
heurte incessamment, pour imposer à la justice et au public l’idée de sa
mort?
«Il faut se rappeler que
MlledeSaint-Véran était fort jolie. Les photographies que les
journaux ont reproduites après sa disparition ne donnent qu’une idée imparfaite
de sa beauté. Il arrive alors ce qui ne pouvait pas ne pas arriver. Lupin, qui,
pendant quarante jours, voit cette belle jeune fille, qui désire sa présence
quand elle n’est pas là, qui subit, quand elle est là, son charme et sa grâce,
qui respire, quand elle se penche sur lui, le parfum frais de son haleine,
Lupin s’éprend de sa garde-malade. La reconnaissance devient de l’amour, l’admiration
devient de la passion. Elle est le salut, mais elle est aussi la joie des yeux,
le rêve de ses heures solitaires, sa clarté, son espoir, sa vie elle-même.
«Il la respecte au point de ne
pas exploiter le dévouement de la jeune fille, et de ne pas se servir d’elle
pour diriger ses complices. Il y a du flottement, en effet, dans les actes de
la bande. Mais il l’aime aussi, et ses scrupules s’atténuent et comme
MlledeSaint-Véran ne se laisse point toucher par un amour qui l’offense,
comme elle espace ses visites à mesure qu’elles se font moins nécessaires, et
comme elle les cesse le jour où il est guéri... désespéré, affolé de douleur,
il prend une résolution terrible. Il sort de son repaire, prépare son coup, et
le samedi 6 juin, aidé de ses complices, enlève la jeune fille.
«Ce n’est pas tout. Ce rapt, il
ne faut pas qu’on le connaisse. Il faut couper court aux recherches, aux
suppositions, aux espérances mêmes: MlledeSaint-Véran passera
pour morte. Un meurtre est simulé, des preuves sont offertes aux
investigations. Le crime est certain. Crime prévu d’ailleurs, crime annoncé par
les complices, crime exécuté pour venger la mort du chef, et par là même
–voyez l’ingéniosité merveilleuse d’une pareille conception–, par
là même se trouve, comment dirai-je? se trouve amorcée la croyance à
cette mort.
«Il ne suffit pas de susciter une
croyance, il faut imposer une certitude. Lupin prévoit mon intervention. Je
devinerai le truquage de la chapelle. Je découvrirai la crypte. Et comme la
crypte sera vide, tout l’échafaudage s’écroulera.
«La crypte ne sera pas vide.
«De même, la mort de
MlledeSaint-Véran ne sera définitive que si la mer rejette son
cadavre.
«La mer rejettera le cadavre
de MlledeSaint-Véran!
«La difficulté est
formidable? Le double obstacle infranchissable? Oui, pour tout
autre que Lupin, mais non pour Lupin...
«Ainsi qu’il l’avait prévu, je
devine le truquage de la chapelle, je découvre la crypte, et je descends dans
la tanière où Lupin s’est réfugié. Son cadavre est là!
«Toute personne qui eût admis la
mort de Lupin comme possible eût été déroutée. Mais, pas une seconde, je n’avais
admis cette éventualité (par intuition d’abord, par raisonnement ensuite). Le
subterfuge devenait alors inutile et vaines toutes les combinaisons. Je me dis
aussitôt que le bloc de pierre ébranlé par une pioche avait été placé là avec
une précision bien curieuse, que le moindre heurt devait le faire tomber et qu’en
tombant il devait inévitablement réduire en bouillie la tête du faux Arsène
Lupin de façon à le rendre méconnaissable.
«Autre trouvaille. Une demi-heure
après, j’apprends que le cadavre de MlledeSaint-Véran a été
découvert sur les rochers de Dieppe... ou plutôt un cadavre que l’on estime
être celui de MlledeSaint-Véran, pour cette raison que le bras
porte un bracelet semblable à l’un des bracelets de la jeune fille. C’est d’ailleurs
la seule marque d’identité, car le cadavre est méconnaissable.
«Là-dessus je me souviens et je
comprends. Quelques jours auparavant, j’ai lu, dans un numéro de La Vigie de Dieppe,
qu’un jeune ménage d’Américains, de séjour à Envermeu, s’est empoisonné
volontairement, et que la nuit même de leur mort leurs cadavres ont disparu. Je
cours à Envermeu. L’histoire est vraie, me dit-on, sauf en ce qui concerne la
disparition, puisque ce sont les frères mêmes des deux victimes qui sont venus
réclamer les cadavres et qui les ont emportés après les constatations d’usage.
Ces frères, nul doute qu’ils ne s’appelassent Arsène Lupin et consorts.
«Par conséquent, la preuve est
faite. Nous savons le motif pour lequel Arsène Lupin a simulé le meurtre de la
jeune fille et accrédité le bruit de sa propre mort. Il aime, et il ne veut pas
qu’on le sache. Et, pour qu’on ne le sache pas, il ne recule devant rien, il va
jusqu’à entreprendre ce vol incroyable des deux cadavres dont il a besoin pour
jouer son rôle et celui de MlledeSaint-Véran. Ainsi il sera
tranquille. Nul ne peut l’inquiéter. Personne ne soupçonnera la vérité qu’il
veut étouffer.
«Personne? Si... Trois
adversaires, au besoin, pourraient concevoir quelques doutes: Ganimard,
dont on attend la venue, Herlock Sholmès qui doit traverser le détroit, et moi
qui suis sur les lieux. Il y a là un triple péril. Il le supprime. Il enlève
Ganimard. Il enlève Herlock Sholmès. Il me fait administrer un coup de couteau
par Brédoux.
«Un seul point reste obscur.
Pourquoi Lupin a-t-il mis tant d’acharnement à me dérober le document de l’Aiguille
creuse? Il n’avait pourtant pas la prétention, en le reprenant, d’effacer
de ma mémoire le texte des cinq lignes qui le composent? Alors,
pourquoi? A-t-il craint que la nature même du papier, ou tout autre
indice, ne me fournît quelque renseignement?
«Quoi qu’il en soit, telle est la
vérité sur l’affaire d’Ambrumésy. Je répète que l’hypothèse joue, dans l’explication
que j’en propose, un certain rôle, de même qu’elle a joué un grand rôle dans
mon enquête personnelle. Mais si l’on attendait les preuves et les faits pour
combattre Lupin, on risquerait fort, ou bien de les attendre toujours, ou bien
d’en découvrir qui, préparés par Lupin, conduiraient juste à l’opposé du but.
«J’ai confiance que les faits,
quand ils seront tous connus, confirmeront mon hypothèse sur tous les
points.»
Ainsi donc, Beautrelet, un moment
dominé par Arsène Lupin, troublé par l’enlèvement de son père et résigné à la
défaite, Beautrelet, en fin de compte, n’avait pu se résoudre à garder le
silence. La vérité était trop belle et trop étrange, les preuves qu’il en
pouvait donner trop logiques et trop concluantes pour qu’il acceptât de la
travestir. Le monde entier attendait ses révélations. Il parlait.
Le soir même du jour où son article
parut, les journaux annonçaient l’enlèvement de M.Beautrelet père.
Isidore en avait été averti par une dépêche de Cherbourg reçue à trois heures.
5
Sur la piste
La violence du coup étourdit le jeune
Beautrelet. Au fond, bien qu’il eût obéi, en publiant son article, à un de ces
mouvements irrésistibles qui vous font dédaigner toute prudence, au fond, il n’avait
pas cru à la possibilité d’un enlèvement. Ses précautions étaient trop bien
prises. Les amis de Cherbourg n’avaient pas seulement consigne de garder le
père Beautrelet, ils devaient surveiller ses allées et venues, ne jamais le
laisser sortir seul, et même ne lui remettre aucune lettre sans l’avoir au
préalable décachetée. Non, il n’y avait pas de danger. Lupin bluffait;
Lupin. désireux de gagner du temps, cherchait à intimider son adversaire. Le
coup fut donc presque imprévu, et toute la fin du jour, dans l’impuissance où
il était d’agir, il en ressentait le choc douloureux. Une seule idée le
soutenait: partir, aller là-bas, voir par lui-même ce qui s’était passé
et reprendre l’offensive. Il envoya un télégramme à Cherbourg. Vers huit
heures, il arrivait à la gare Saint-Lazare. Quelques minutes après, l’express l’emmenait.
Ce n’est qu’une heure plus tard, en
dépliant machinalement un journal du soir acheté sur le quai, qu’il eut
connaissance de la fameuse lettre par laquelle Lupin répondait indirectement à
son article du matin.
«Monsieur le directeur,
«Je ne prétends point que ma
modeste personnalité, qui, certes, en des temps plus héroïques, eût passé
complètement inaperçue, ne prenne quelque relief en notre époque de veulerie et
de médiocrité. Mais il est une limite que la curiosité malsaine des foules ne
saurait franchir sous peine de déshonnête indiscrétion. Si l’on ne respecte
plus le mur de la vie privée, quelle sera la sauvegarde des citoyens?
«Invoquera-t-on l’intérêt
supérieur de la vérité? Vain prétexte à mon égard, puisque la vérité est
connue et que je ne fais aucune difficulté pour en écrire l’aveu officiel. Oui,
MlledeSaint-Véran est vivante. Oui, je l’aime. Oui, j’ai le chagrin
de n’être pas aimé d’elle. Oui, l’enquête du petit Beautrelet est admirable de
précision et de justesse. Oui, nous sommes d’accord sur tous les points. Il n’y
a plus d’énigme. Eh bien alors?...
«Atteint jusqu’aux profondeurs
mêmes de mon âme, tout saignant encore des blessures morales les plus cruelles,
je demande qu’on ne livre pas davantage à la malignité publique mes sentiments
les plus intimes et mes espoirs les plus secrets. Je demande la paix, la paix
qui m’est nécessaire pour conquérir l’affection de
MlledeSaint-Véran, et pour effacer de son souvenir les mille petits
outrages que lui valait de la part de son oncle et de sa cousine –ceci n’a
pas été dit–, sa situation de parente pauvre.
MlledeSaint-Véran oubliera ce passé détestable. Tout ce qu’elle
pourra désirer, fût-ce le plus beau joyau du monde, fût-ce le trésor le plus
inaccessible, je le mettrai à ses pieds. Elle sera heureuse. Elle m’aimera.
Mais pour réussir, encore une fois, il me faut la paix. C’est pourquoi je
dépose les armes, et c’est pourquoi j’apporte à mes ennemis le rameau d’olivier,
–tout en les avertissant, d’ailleurs, généreusement, qu’un refus de leur
part pourrait avoir, pour eux, les plus graves conséquences.
«Un mot encore au sujet du sieur
Harlington. Sous ce nom, se cache un excellent garçon, secrétaire du
milliardaire américain Cooley, et chargé par lui de rafler en Europe tous les
objets d’art antique qu’il est possible de découvrir. La malchance voulut qu’il
tombât sur mon ami, Etienne de Vaudreix, alias Arsène Lupin, alias
moi. Il apprit ainsi, ce qui d’ailleurs était faux, qu’un certain
M.deGesvres voulait se défaire de quatre Rubens, à condition qu’ils
fussent remplacés par des copies et qu’on ignorât le marché auquel il
consentait. Mon ami Vaudreix se faisait fort de décider M.deGesvres
à vendre la
Chapelle-Dieu. Les négociations se poursuivirent avec une
entière bonne foi du côté de mon ami Vaudreix, avec une ingénuité charmante du
côté du sieur Harlington, jusqu’au jour où les Rubens et les pierres sculptées
de la Chapelle-Dieu
furent en lieu sûr... et le sieur Harlington en prison. Il n’y a donc plus qu’à
relâcher l’infortuné Américain, puisqu’il se contenta du modeste rôle de dupe,
à flétrir le milliardaire Cooley, puisque, par crainte d’ennuis possibles, il
ne protesta pas contre l’arrestation de son secrétaire, et à féliciter mon ami
Etienne de Vaudreix, alias moi, puisqu’il venge la morale publique en
gardant les cinq cent mille francs qu’il a reçus par avance du peu sympathique
Cooley.»
«Excusez la longueur de ces
lignes, mon cher directeur, et croyez à. mes sentiments distingués.
«ARSENE
LUPIN.»
Peut-être Isidore pesa-t-il les termes
de cette lettre avec autant de minutie qu’il avait étudié le document de l’Aiguille
creuse. Il partait de ce principe, dont la justesse était facile à
démontrer, que jamais Lupin n’avait pris la peine d’envoyer une seule de ses
amusantes lettres aux journaux sans une nécessité absolue, sans un motif que
les événements ne manquaient pas de mettre en lumière un jour ou l’autre. Quel
était le motif de celle-ci? Pour quelle raison secrète confessait-il son
amour, et l’insuccès de cet amour? Était-ce là qu’il fallait chercher, ou
bien dans les explications qui concernaient le sieur Harlington, ou plus loin
encore, entre les lignes, derrière tous ces mots dont la signification
apparente n’avait peut-être d’autre but que de suggérer la petite idée
mauvaise, perfide, déroutante?...
Des heures, le jeune homme, enfermé
dans son compartiment, resta pensif, inquiet. Cette lettre lui inspirait de la
méfiance, comme si elle avait été écrite pour lui, et qu’elle fût destinée à l’induire
en erreur, lui personnellement. Pour la première fois, et parce qu’il se
trouvait en face, non plus d’une attaque directe, mais d’un procédé de lutte
équivoque, indéfinissable, il éprouvait la sensation très nette de la peur. Et,
songeant à son vieux bonhomme de père, enlevé par sa faute, il se demandait
avec angoisse si ce n’était pas folie que de poursuivre un duel aussi inégal.
Le résultat n’était-il pas certain? D’avance, Lupin n’avait-il pas partie
gagnée?
Courte défaillance! Quand il
descendit de son compartiment, à six heures du matin, réconforté par quelques
heures de sommeil, il avait repris toute sa foi.
Sur le quai, Froberval, l’employé du
port militaire qui avait donné l’hospitalité au père Beautrelet, l’attendait,
accompagné de sa fille Charlotte, une gamine de douze à treize ans.
–Eh bien? s’écria
Beautrelet.
Le brave homme se mettant à gémir, il l’interrompit,
l’entraîna dans un estaminet voisin, fit servir du café, et commença nettement,
sans permettre à son interlocuteur la moindre digression:
–Mon père n’a pas été enlevé, n’est-ce
pas, c’était impossible?
–Impossible. Cependant il a
disparu.
–Depuis quand?
–Nous ne savons pas.
–Comment!
–Non. Hier matin, à six heures,
ne le voyant pas descendre, j’ai ouvert sa porte. Il n’était plus là.
–Mais, avant-hier, il y était
encore?
–Oui. Avant-hier il n’a pas
quitté sa chambre. Il était un peu fatigué, et Charlotte lui a porté son
déjeuner à midi et son dîner à sept heures du soir.
–C’est donc entre sept heures du
soir, avant-hier, et six heures du matin, hier, qu’il a disparu?
–Oui, la nuit d’avant celle-ci.
Seulement...
–Seulement?
–Eh bien!... la nuit, on ne
peut sortir de l’arsenal.
–C’est donc qu’il n’en est pas
sorti?
–Impossible! Les camarades
et moi, on a fouillé tout le port militaire.
–Alors, c’est qu’il est sorti.
–Impossible. Tout est gardé.
Beautrelet réfléchit, puis prononça:
–Dans la chambre, le lit était
défait?
–Non.
–Et la chambre était en
ordre?
–Oui. J’ai retrouvé sa pipe au
même endroit, son tabac, le livre qu’il lisait. Il y avait même, au milieu de
ce livre, cette petite photographie de vous qui tenait la page ouverte.
–Faites voir.
Froberval passa la photographie.
Beautrelet eut un geste de surprise. Il venait, sur l’instantané, de se
reconnaître, debout, les deux mains dans ses poches, avec, autour de lui, une
pelouse où se dressaient des arbres et des ruines. Froberval ajouta:
–Ce doit être le dernier portrait
de vous que vous lui avez envoyé. Tenez, par derrière, il y a la date... 3
avril, le nom du photographe, R. de Val, et le nom de la ville, Lion...
Lion-sur-Mer... peut-être.
Isidore, en effet, avait retourné le
carton, et lisait cette petite note, de sa propre écriture: R. de Val
–3-4 –Lion.
Il garda le silence durant quelques
minutes, il reprit:
–Mon père ne vous avait pas
encore fait voir cet instantané?
–Ma foi, non... et ça m’a étonné
quand j’ai vu ça hier... car votre père nous parlait si souvent de vous!
Un nouveau silence, très long.
Froberval murmura:
–C’est que j’ai affaire à l’atelier...
Nous pourrions peut-être bien rentrer...
Il se tut. Isidore n’avait pas quitté
des yeux la photographie, l’examinant dans tous les sens. Enfin, le jeune homme
demanda:
–Est-ce qu’il existe, à une
petite lieue en dehors de la ville, une auberge du Lion d’Or?
–Oui, mais oui, à une lieue d’ici.
–Sur la route de Valognes, n’est-ce
pas?
–Sur la route de Valognes, en
effet.
–Eh bien, j’ai tout lieu de
supposer que cette auberge fut le quartier général des amis de Lupin. C’est de
là qu’ils sont entrés en relation avec mon père.
–Quelle idée! Votre père ne
parlait à personne. Il n’a vu personne.
–Il n’a vu personne, mais on s’est
servi d’un intermédiaire.
–Quelle preuve en
avez-vous?
–Cette photographie.
–Mais c’est la vôtre?
–C’est la mienne, mais elle ne
fut pas envoyée par moi. Je ne la connaissais même pas. Elle fut prise à mon
insu dans les ruines d’Ambrumésy, sans doute par le greffier du juge d’instruction,
lequel était, comme vous le savez, complice d’Arsène Lupin.
–Et alors?
–Cette photographie a été le
passeport, le talisman grâce auquel on a capté la confiance de mon père.
–Mais qui? qui a pu
pénétrer chez moi?
–Je ne sais, mais mon père est
tombé dans le piège. On lui a dit, et il a cru, que j’étais aux environs et que
je demandais à le voir et que je lui donnais rendez-vous à l’auberge du Lion d’Or.
–Mais c’est de la folie, tout
ça? Comment pouvez-vous affirmer?
–Très simplement. On a imité mon
écriture derrière le carton, et on a précisé le rendez-vous... Route de
Valognes, 3 km
400, auberge du Lion. Mon père est venu, et on s’est emparé de lui, voilà tout.
–Soit, murmura Froberval
abasourdi, soit... j’admets... les choses se sont passées ainsi... mais tout
cela n’explique pas comment il a pu sortir pendant la nuit.
–Il est sorti, en plein jour,
quitte à attendre la nuit pour aller au rendez-vous.
–Mais, nom d’un chien, puisqu’il
n’a pas quitté sa chambre de toute la journée d’avant-hier!
–Il y aurait un moyen de s’en
assurer; courez au port, Froberval, et cherchez l’un des hommes qui
étaient de garde dans l’après-midi d’avant hier... Seulement, dépêchez-vous si
vous voulez me retrouver ici.
–Vous partez donc?
–Oui, je reprends le train.
–Comment!... Mais vous ne
savez pas... Votre enquête...
–Mon enquête est terminée. Je
sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Dans une heure, j’aurai quitté
Cherbourg.
Froberval s’était levé. Il regarda
Beautrelet, d’un air absolument ahuri, hésita un moment, puis saisit sa
casquette.
–Tu viens, Charlotte?
–Non, dit Beautrelet, j’aurais
encore besoin de quelques renseignements. Laissez-la moi. Et puis nous
bavarderons. Je l’ai connue toute petite.
Froberval s’en alla. Beautrelet et la
petite fille restèrent seuls dans la salle de l’estaminet. Des minutes s’écoulèrent,
un garçon entra, emporta des tasses et disparut.
Les yeux du jeune homme et de l’enfant
se rencontrèrent, et avec beaucoup de douceur, Beautrelet mit sa main sur la
main de la fillette. Elle le regarda deux ou trois secondes, éperdue, comme
suffoquée. Puis, se couvrant brusquement la tête entre ses bras repliés, elle
éclata en sanglots.
Il la laissa pleurer et, au bout d’un
instant, lui dit:
–C’est toi qui as tout fait, n’est-ce
pas, c’est toi qui as servi d’intermédiaire? C’est toi qui as porté la
photographie? Tu l’avoues, n’est-ce pas? Et quand tu disais que mon
père était dans sa chambre avant-hier, tu savais bien que non, n’est-ce pas,
puisque c’est toi qui l’avais aidé à sortir...
Elle ne répondait pas. Il lui
dit:
–Pourquoi as-tu fait cela?
On t’a offert de l’argent, sans doute... de quoi t’acheter des rubans... une
robe...
Il décroisa les bras de Charlotte et
lui releva la tête. Il aperçut un pauvre visage sillonné de larmes, un visage
gracieux, inquiétant et mobile de ces fillettes qui sont destinées à toutes les
tentations, à toutes les défaillances.
–Allons, reprit Beautrelet, c’est
fini, n’en parlons plus... Je ne te demande même pas comment ça s’est passé.
Seulement tu vas me dire tout ce qui peut m’être utile!... As-tu surpris
quelque chose... un mot de ces gens-là? Comment s’est effectué l’enlèvement?
Elle répondit aussitôt:
–En auto... je les ai entendus
qui en parlaient.
–Et quelle route ont-ils
suivie?
–Ah! ça, je ne sais pas.
–Ils n’ont échangé devant toi
aucune parole qui puisse nous aider?
–Aucune... Il y en a un cependant
qui a dit: «Y aura pas de temps à perdre... c’est demain matin à
huit heures, que le patron doit nous téléphoner là-bas...»
–Où, là-bas?...
rappelle-toi... c’était un nom de ville, n’est-ce pas?
–Oui... un nom... comme
château...
–Châteaubriant?...
Château-Thierry?
–Non... non...
–Châteauroux?
–C’est ça... Châteauroux...
Beautrelet n’avait pas attendu qu’elle
eût prononcé la dernière syllabe. Il était debout déjà, et sans se soucier de
Froberval, sans plus s’occuper de la petite, tandis qu’elle le regardait avec
stupéfaction, il ouvrait la porte et courait vers la gare.
–Châteauroux... Madame... un
billet pour Châteauroux...
–Par Le Mans et Tours?
demanda la buraliste.
–Evidemment... le plus court... J’arriverai
pour déjeuner?
–Ah non...
–Pour dîner? Pour
coucher?...
–Ah non, pour ça il faudrait
passer par Paris... L’express de Paris est à huit heures... Il est trop tard.
Il n’était pas trop tard. Beautrelet
put encore l’attraper.
–Allons, dit Beautrelet, en se frottant
les mains, je n’ai passé qu’une heure à Cherbourg, mais elle fut bien employée.
Pas un instant, il n’eut l’idée d’accuser
Charlotte de mensonge. Faibles, désemparées, capables des pires trahisons, ces
petites natures obéissent également à des élans de sincérité, et Beautrelet
avait vu, dans ses yeux effrayés, la honte du mal qu’elle avait fait, et la
joie de le réparer en partie. Il ne doutait donc point que Châteauroux fût
cette autre ville à laquelle Lupin avait fait allusion, et où ses complices devaient
lui téléphoner.
Dès son arrivée à Paris, Beautrelet
prit toutes les précautions nécessaires pour n’être pas suivi. Il sentait que l’heure
était grave. Il marchait sur la bonne route qui le conduisait vers son
père; une imprudence pouvait tout gâter.
Il entra chez un de ses camarades de
lycée et en sortit, une heure après, méconnaissable. C’était un Anglais d’une
trentaine d’années, habillé d’un complet marron à grands carreaux, culotte
courte, bas de laine, casquette de voyage, la figure colorée et un petit
collier de barbe rousse.
Il enfourcha une bicyclette à laquelle
était accroché tout un attirail de peintre et fila vers la gare d’Austerlitz.
Le soir, il couchait à Issoudun. Le
lendemain, dès l’aube, il sautait en machine. À sept heures, il se présentait
au bureau de poste de Châteauroux et demandait la communication avec Paris.
Obligé d’attendre, il liait conversation avec l’employé et apprenait que l’avant-veille,
à pareille heure, un individu, en costume d’automobiliste, avait également demandé
la communication avec Paris.
La preuve était faite. Il n’attendit
pas davantage.
L’après-midi, il savait, par des
témoignages irrécusables, qu’une limousine, suivant la route de Tours, avait
traversé le bourg de Buzançais, puis la ville de Châteauroux et s’était arrêtée
au-delà de la ville, sur la lisière de la forêt. Vers dix heures, un cabriolet,
conduit par un individu, avait stationné auprès de la limousine, puis s’était
éloigné vers le sud par la vallée de la Bouzanne. À ce moment, une autre personne se
trouvait aux côtés du conducteur. Quant à l’automobile, prenant le chemin
opposé, elle s’était dirigée vers le nord, vers Issoudun.
Isidore découvrit aisément le
propriétaire du cabriolet. Mais ce propriétaire ne put rien dire. Il avait loué
sa voiture et son cheval à un individu qui les avait ramenés lui-même le
lendemain.
Enfin, le soir même, Isidore constatait
que l’automobile n’avait fait que traverser Issoudun, continuant sa route vers
Orléans, c’est-à-dire vers Paris.
De tout cela, il résultait, de la façon
la plus absolue, que le père Beautrelet se trouvait aux environs. Sinon,
comment admettre que des gens fissent près de cinq cents kilomètres à travers la France pour venir
téléphoner à Châteauroux et remonter ensuite, à angle aigu, sur le chemin de
Paris? Cette formidable randonnée avait un but précis: transporter
le père Beautrelet à l’endroit qui lui était assigné. «Et cet endroit est
à portée de ma main, se disait Isidore en frissonnant d’espoir. À dix lieues, à
quinze lieues d’ici, mon père attend que je le secoure. Il est là. Il respire
le même air que moi.»
Tout de suite, il se mit en campagne.
Prenant une carte d’état-major, il la divisa en petits carrés qu’il visitait
tour à tour, entrant dans les fermes, faisant causer les paysans, se rendant
auprès des instituteurs, des maires, des curés, bavardant avec les femmes. Il
lui semblait qu’il allait sans retard toucher au but et ses rêves s’amplifiant
ce n’est plus son père qu’il espérait délivrer mais tous ceux que Lupin tenait captifs,
Raymonde de Saint-Veran, Ganimard, Herlock Sholmès peut-être, et d’autres,
beaucoup d’autres. Et en arrivant jusqu’à eux, il arriverait en même temps
jusqu’au cœur même de la forteresse de Lupin, dans sa tanière, dans la retraite
impénétrable où il entassait les trésors qu’il avait volés à l’univers.
Mais, après quinze jours de recherches
infructueuses, son enthousiasme finit par décliner, et très vite il perdit
confiance. Le succès tardant à se dessiner, du jour au lendemain presque il le
jugea impossible et, bien qu’il continuât à poursuivre son plan d’investigations,
il eût éprouvé une véritable surprise si ses efforts eussent abouti à la
moindre découverte.
Des jours encore s’écoulèrent,
monotones et découragés. Il sut par les journaux que le comte de Gesvres et sa
fille avaient quitté Ambrumésy et s’étaient installés aux environs de Nice. Il
sut aussi l’élargissement du sieur Harlington, dont l’innocence éclata,
conformément aux indications d’Arsène Lupin.
Il changea son quartier général, s’établissant
deux jours à La Châtre,
deux jours à Argenton. Même résultat.
À ce moment, il fut près d’abandonner
la partie. Evidemment le cabriolet qui avait emmené son père n’avait dû fournir
qu’une étape à laquelle une autre étape, fournie par une autre voiture, avait
succédé. Et son père était loin. Il songea au départ.
Or, un lundi matin, il aperçut, sur l’enveloppe
d’une lettre non affranchie qu’on lui renvoyait de Paris, il aperçut une
écriture qui le bouleversa. Son émotion fut telle, durant quelques minutes, qu’il
n’osait ouvrir, par peur d’une déception. Sa main tremblait. Était-ce
possible? N’y avait-il pas là un piège que lui tendait son infernal
ennemi? D’un coup il décacheta. C’était bien une lettre de son père,
écrite par son père lui-même. L’écriture présentait toutes les particularités,
tous les tics de l’écriture qu’il connaissait si bien. Il lut:
«Ces mots te parviendront-ils,
mon cher fils? Je n’ose le croire.
«Toute la nuit de l’enlèvement
nous avons voyagé en automobile, puis le matin en voiture. Je n’ai rien pu
voir. J’avais un bandeau sur les yeux. Le château où l’on me détient doit être,
à en juger par sa construction et par la végétation du parc, au centre de la France. La chambre que
j’occupe est au second étage, une chambre à deux fenêtres dont l’une, presque
bouchée par un rideau de glycines. L’après-midi, je suis libre, à certaines
heures, d’aller et venir dans ce parc, mais sous une surveillance qui ne se
relâche pas.
«À tout hasard, je t’écris
cette lettre et je l’attache à une pierre. Peut-être un jour pourrai-je la
jeter par-dessus les murs, et quelque paysan la ramassera-t-il. Ne t’inquiète
pas. On me traite avec beaucoup d’égards.
«Ton vieux père qui t’aime
bien et qui est triste de penser au souci qu’il te donne.
«BEAUTRELET.»
Aussitôt Isidore regarda les timbres de
la poste. Ils portaient Cuzion (Indre). L’Indre! Ce département qu’il s’acharnait
à fouiller depuis des semaines!
Il consulta un petit guide de poche qui
ne le quittait pas. Cuzion, canton d’Eguzon... Là aussi il avait
passé.
Par prudence, il rejeta sa personnalité
d’Anglais, qui commençait à être connue dans le pays, se déguisa en ouvrier, et
fila sur Cuzion, village peu important, où il lui fut facile de découvrir l’expéditeur
de la lettre.
Tout de suite, d’ailleurs, la chance le
servit.
–Une lettre jetée à la poste
mercredi dernier? s’écria le maire, brave bourgeois auquel il se confia,
et qui se mit à sa disposition... Écoutez, je crois que je peux vous fournir
une indication précieuse... Samedi matin, un vieux rémouleur qui fait toutes
les foires du département, le père Charel que j’ai croisé au bout du village, m’a
demandé: «Monsieur le maire, une lettre qui n’a pas de timbre, ça
part tout de même?» –«Dame! –«Et ça
arrive à destination?» –«Parbleu, seulement il y a un
supplément de taxe à payer, voilà tout.»
–Et il habite, le père
Charel?
–Il habite là-bas, tout seul...
sur le coteau... la masure après le cimetière... Voulez-vous que je vous
accompagne?
C’était une masure isolée, au milieu d’un
verger qu’entouraient de hauts arbres. Quand ils pénétrèrent, trois pies s’envolaient
de la niche même, où le chien de garde était attaché. Et le chien n’aboya pas
et ne bougea pas à leur approche.
Très étonné, Beautrelet s’avança. La
bête était couchée sur le flanc, les pattes raidies, morte.
En hâte, ils coururent vers la maison.
La porte était ouverte.
Ils entrèrent. Au fond d’une pièce
humide et basse, sur une mauvaise paillasse jetée à même le sol, un homme
gisait, tout habillé.
–Le père Charel! s’écria le
maire... Est-ce qu’il est mort, lui aussi?
Les mains du bonhomme étaient froides,
son visage d’une pâleur effrayante, mais le cœur battait encore, d’un rythme
faible et lent, et il ne semblait avoir aucune blessure.
Ils essayèrent de le ranimer, et, comme
ils n’y parvenaient pas, Beautrelet se mit en quête d’un médecin. Le médecin ne
réussit pas davantage. Le bonhomme ne paraissait pas souffrir. On eût dit qu’il
dormait simplement, mais d’un sommeil artificiel, comme si on l’avait endormi
par hypnose, ou à l’aide d’un narcotique.
Au milieu de la huit suivante,
cependant, Isidore qui le veillait, remarqua que sa respiration devenait plus
forte, et que tout son être avait l’air de se dégager des liens invisibles qui
le paralysaient.
À l’aube il se réveilla et reprit ses
fonctions normales, mangea, but, et se remua. Mais de toute la journée il ne
put répondre aux questions du jeune homme, le cerveau comme engourdi encore par
une inexplicable torpeur.
Le lendemain, il demanda à
Beautrelet:
–Qu’est-ce que vous faites là,
vous?
C’était la première fois qu’il s’étonnait
de la présence d’un étranger auprès de lui.
Peu à peu, de la sorte, il retrouva
toute sa connaissance. Il parla. Il fit des projets. Mais, quand Beautrelet l’interrogea
sur les événements qui avaient précédé son sommeil, il sembla ne pas
comprendre.
Et réellement, Beautrelet sentit qu’il
ne comprenait pas. Il avait perdu le souvenir de ce qui s’était passé depuis le
vendredi précédent. C’était comme un gouffre subit dans la coulée ordinaire de
sa vie. Il racontait sa matinée et son après-midi du vendredi, les marchés
conclus à la foire, le repas qu’il avait pris à l’auberge. Puis... plus rien...
Il croyait se réveiller au lendemain de ce jour.
Ce fut horrible pour Beautrelet. La
vérité était là, dans ces yeux qui avaient vu les murs du parc derrière
lesquels son père l’attendait, dans ces mains qui avaient ramassé la lettre,
dans ce cerveau confus qui avait enregistré le lieu de cette scène, le décor,
le petit coin du monde où se jouait le drame. Et de ces mains, de ces yeux, de
ce cerveau, il ne pouvait tirer le plus faible écho de cette vérité si
proche!
Oh! cet obstacle impalpable et
formidable auquel se heurtaient ses efforts, cet obstacle fait de silence et d’oubli,
comme il portait bien la marque de Lupin! Lui seul avait pu, informé sans
doute qu’un signal avait été tenté par le père Beautrelet, lui seul avait pu
frapper de mort partielle celui-là seul dont le témoignage pouvait le gêner.
Non point que Beautrelet se sentît découvert, et qu’il pensât que Lupin, au
courant de son attaque sournoise, et sachant qu’une lettre lui était parvenue,
se fût défendu contre lui personnellement. Mais, combien c’était montrer de
prévoyance et de véritable intelligence, que de supprimer l’accusation possible
de ce passant! Personne ne savait plus maintenant qu’il y avait, entre
les murs d’un parc, un prisonnier qui demandait du secours.
Personne? Si, Beautrelet. Le père
Charel ne pouvait parler? Soit. Mais on pouvait connaître du moins la
foire où le bonhomme s’était rendu, et la route logique qu’il avait prise pour
en revenir. Et, le long de cette route, peut-être enfin serait-il possible de
trouver...
Isidore, qui d’ailleurs n’avait
fréquenté la masure du père Charel qu’avec les plus grandes précautions, et de
façon à ne pas donner l’éveil, Isidore décida de n’y point retourner. S’étant
renseigné, il apprit que le vendredi, c’était jour de marché à Fresselines,
gros bourg situé à quelques lieues, où l’on pouvait se rendre, soit par la
grand’route, assez sinueuse, soit par des raccourcis.
Le vendredi, il choisit, pour y aller,
la grand’route, et n’aperçut rien qui attirât son attention, aucune enceinte de
hauts murs, aucune silhouette de vieux château. Il déjeuna dans une auberge de
Fresselines et il se disposait à partir quand il vit arriver le père Charel qui
traversait la place en poussant sa petite voiture de rémouleur. Il le suivit
aussitôt de très loin.
Le bonhomme fit deux interminables
stations pendant lesquelles il repassa des douzaines de couteaux. Puis enfin,
il s’en alla par un chemin tout différent qui se dirigeait vers Crozant et le
bourg d’Eguzon.
Beautrelet s’engagea derrière lui sur
cette route. Mais il n’avait pas marché pendant cinq minutes, qu’il eut l’impression
de n’être pas seul à suivre le bonhomme. Un individu cheminait entre eux qui s’arrêtait
et repartait en même temps que le père Charel, sans prendre d’ailleurs beaucoup
de soin pour n’être pas vu.
–On le surveille, pensa Beautrelet,
peut-être veut-on savoir s’il s’arrête devant les murs...
Son cœur battit. L’événement
approchait.
Tous trois, les uns derrière les
autres, ils montaient et descendaient les pentes raides du pays, et ils
arrivèrent à Crozant. Là, le père Charel fit une halte d’une heure. Puis il
descendit vers la rivière et traversa le pont. Mais il se passa alors un fait
qui surprit Beautrelet. L’individu ne franchit pas la rivière. Il regarda le
bonhomme s’éloigner et quand il l’eut perdu de vue il s’engagea dans un sentier
qui le conduisit en pleins champs. Que faire? Beautrelet hésita quelques
secondes, puis, brusquement, se décida. Il se mit à la poursuite de l’individu.
–Il aura constaté, pensa-t-il,
que le père Charel a passé tout droit. Il est tranquille, et il s’en va.
Où? Au château?
Il touchait au but. Il le sentait à une
sorte d’allégresse douloureuse qui le soulevait.
L’homme pénétra dans un bois obscur qui
dominait la rivière, puis apparut de nouveau en pleine clarté, à l’horizon du
sentier. Quand Beautrelet, à son tour, sortit du bois, il fut très surpris de
ne plus apercevoir l’individu. Il le cherchait des yeux, quand soudain il
étouffa un cri et, d’un bond en arrière, regagna la ligne des arbres qu’il
venait de quitter. À sa droite, il avait vu un rempart de hautes murailles, que
flanquaient, à distances égales, des contreforts massifs.
C’était là! C’était là! Ces
murs emprisonnaient son père! Il avait trouvé le lieu secret où Lupin
gardait ses victimes!
Il n’osa plus s’écarter de l’abri que lui
offraient les feuillages épais du bois. Lentement, presque à plat ventre, il
appuya vers la droite, et parvint ainsi au sommet d’un monticule qui atteignait
le faîte des arbres voisins. Les murailles étaient plus élevées encore.
Cependant il discerna le toit du château qu’elles ceignaient, un vieux toit
Louis XIII que surmontaient des clochetons très fins disposés en corbeille
autour d’une flèche plus aiguë et plus haute.
Pour ce jour-là, Beautrelet n’en fit
pas davantage. Il avait besoin de réfléchir et de préparer son plan d’attaque
sans rien laisser au hasard. Maître de Lupin, c’était à lui maintenant de
choisir l’heure et le mode du combat. Il s’en alla.
Près du pont, il croisa deux paysannes
qui portaient des seaux remplis de lait. Il leur demanda:
–Comment s’appelle le château qui
est là-bas, derrière les arbres?
–Ça, Monsieur, c’est le château
de l’Aiguille.
Il avait jeté sa question sans y
attacher d’importance. La réponse le bouleversa.
–Le château de l’Aiguille...
Ah!... Mais où sommes-nous, ici? Dans le département de l’Indre?
–Ma foi, non, l’Indre, c’est de l’autre
côté de la rivière... Par ici, c’est la Creuse.
Isidore eut un éblouissement. Le
château de l’Aiguille! le département de la Creuse! L’Aiguille,
Creuse! La clef même du document! La victoire assurée, définitive,
totale...
Sans un mot de plus, il tourna le dos
aux deux femmes et s’en alla en titubant, comme un homme ivre.
6
Un secret historique
La résolution de Beautrelet fut
immédiate: il agirait seul. Prévenir la justice était trop dangereux.
Outre qu’il ne pouvait offrir que des présomptions, il craignait les lenteurs
de la justice, les indiscrétions certaines, toute une enquête préalable pendant
laquelle Lupin, inévitablement averti, aurait le loisir d’effectuer sa retraite
en bon ordre.
Le lendemain, dès huit heures, son
paquet sous le bras, il quitta l’auberge qu’il habitait aux environs de Cuzion,
gagna le premier fourré venu, se défit de ses hardes d’ouvrier, redevint le
jeune peintre anglais qu’il était précédemment, et se présenta chez le notaire
d’Eguzon, le plus gros bourg de la contrée.
Il raconta que le pays lui plaisait, et
que, s’il trouvait une demeure convenable, il s’y installerait volontiers avec
ses parents. Le notaire indiqua plusieurs domaines. Beautrelet insinua qu’on
lui avait parlé du château de l’Aiguille, au nord de la Creuse.
–En effet, mais le château de l’Aiguille,
qui appartient à un de mes clients, depuis cinq ans, n’est pas à vendre.
–Il l’habite alors?
–Il l’habitait, ou plutôt sa
mère. Mais celle-ci, trouvant le château un peu triste, ne s’y plaisait pas. De
sorte qu’ils l’ont quitté l’année dernière.
–Et personne n’y demeure?
–Si, un Italien, auquel mon
client l’a loué pour la saison d’été, le baron Anfredi.
–Ah! le baron Anfredi, un
homme encore jeune, l’air assez gourmé...
–Ma foi, je n’en sais rien... Mon
client a traité directement. Il n’y a pas eu de bail... une simple lettre...
–Mais vous connaissez le
baron?
–Non, il ne sort jamais du
château... En automobile, quelquefois, et la nuit, paraît-il. Les provisions
sont faites par une vieille cuisinière qui ne parle à personne. Des drôles de
gens...
–Votre client consentirait-il à
vendre son château?
–Je ne crois pas. C’est un
château historique, du plus pur style Louis XIII. Mon client y tenait beaucoup,
et s’il n’a pas changé d’avis...
–Vous pouvez me donner son
nom?
–Louis Valméras, 34, rue du
Mont-Thabor.
Beautrelet prit le train de Paris à la
station la plus proche. Le surlendemain, après trois visites infructueuses, il
trouva enfin Louis Valméras. C’était un homme d’une trentaine d’années, au
visage ouvert et sympathique. Beautrelet, jugeant inutile de biaiser, nettement
se fit connaître et raconta ses efforts et le but de sa démarche.
–J’ai tout lieu de penser,
conclut-il, que mon père est emprisonné au château de l’Aiguille, en compagnie
sans doute d’autres victimes. Et je viens vous demander ce que vous savez de
votre locataire, le baron Anfredi.
–Pas grand-chose. J’ai rencontré
le baron Anfredi l’hiver dernier à Monte-Carlo. Ayant appris, par hasard, que j’étais
propriétaire d’un château, comme il désirait passer l’été en France, il me fit
des offres de location.
–C’est un homme encore jeune...
–Oui, des yeux très énergiques,
des cheveux blonds.
–De la barbe?
–Oui, terminée par deux pointes
qui retombent sur un faux col fermant par-derrière, comme le col d’un
clergyman. D’ailleurs, il a quelque peu l’air d’un prêtre anglais.
–C’est lui, murmura Beautrelet, c’est
lui, tel que je l’ai vu, c’est son signalement exact.
–Comment!... vous
croyez?...
–Je crois, je suis sûr que votre
locataire n’est autre qu’Arsène Lupin.
L’histoire amusa Louis Valméras. Il
connaissait toutes les aventures de Lupin et les péripéties de sa lutte avec
Beautrelet. Il se frotta les mains.
–Allons, le château de l’Aiguille
va devenir célèbre... ce qui n’est pas pour me déplaire, car au fond, depuis
que ma mère n’y habite plus, j’ai toujours eu l’idée de m’en débarrasser à la
première occasion. Après cela, je trouverai acheteur. Seulement...
–Seulement?
–Je vous demanderai de n’agir qu’avec
la plus extrême prudence et de ne prévenir la police qu’en toute certitude.
Voyez-vous que mon locataire ne soit pas Lupin?
Beautrelet exposa son plan. Il irait
seul, la nuit, il franchirait les murs, se cacherait dans le parc...
Louis Valméras l’arrêta tout de suite.
–Vous ne franchirez pas si
facilement des murs de cette hauteur. Si vous y parvenez, vous serez accueilli
par deux énormes molosses qui appartiennent à ma mère et que j’ai laissés au
château.
–Bah! une boulette...
–Je vous remercie! Mais
supposons que vous leur échappiez. Et après? Comment entrerez-vous dans
le château? Les portes sont massives, les fenêtres sont grillées. Et d’ailleurs,
une fois entré, qui vous guiderait? Il y a quatre-vingts chambres.
–Oui, mais cette chambre à deux
fenêtres, au second étage?...
–Je la connais, nous l’appelons
la chambre des Glycines. Mais comment la trouverez-vous? Il y a trois
escaliers et un labyrinthe de couloirs. J’aurai beau vous donner le fil, vous
expliquer le chemin à suivre, vous vous perdrez.
–Venez avec moi, dit, Beautrelet
en riant.
–Impossible. J’ai promis à ma
mère de la rejoindre dans le Midi.
Beautrelet retourna chez l’ami qui lui
offrait l’hospitalité et commença ses préparatifs. Mais, vers la fin du jour,
comme il se disposait à partir, il reçut la visite de Valméras.
–Voulez-vous toujours de
moi?
–Si je veux!
–Eh bien! je vous
accompagne. Oui, l’expédition me tente. Je crois qu’on ne s’ennuiera pas, et ça
m’amuse d’être mêlé à tout cela... Et puis, mon concours ne vous sera pas
inutile. Tenez, voici déjà un début de collaboration.
Il montra une grosse clef toute
rugueuse de rouille et d’aspect vénérable.
–Et cette clef ouvre?...
demanda Beautrelet.
–Une petite poterne dissimulée
entre deux contreforts, abandonnée depuis des siècles, et que je n’ai même pas
cru devoir indiquer à mon locataire. Elle donne sur la campagne, précisément à
la lisière du bois...
Beautrelet l’interrompit brusquement.
–Ils la connaissent, cette issue.
C’est évidemment par là que l’individu que je suivais a pénétré dans le parc.
Allons, la partie est belle, et nous la gagnerons. Mais fichtre, il s’agit de
jouer serré!
Deux jours après, au pas d’un cheval
famélique, arrivait à Crozant une roulotte de bohémiens que son conducteur
obtint l’autorisation de remiser au bout du village, sous un ancien hangar
déserté. Outre le conducteur, qui n’était autre que Valméras, il y avait trois jeunes
gens occupés à tresser des fauteuils avec des brins d’osier: Beautrelet
et deux de ses camarades de Janson.
Ils demeurèrent là trois jours,
attendant une nuit propice, et rôdant isolément aux alentours du parc. Une
fois, Beautrelet aperçut la poterne. Pratiquée entre deux contreforts, elle se
confondait presque, derrière le voile de ronces qui la masquait, avec le dessin
formé par les pierres de la muraille. Enfin, le quatrième soir, le ciel se
couvrit de gros nuages noirs et Valméras décida qu’on irait en reconnaissance,
quitte à rebrousser chemin si les circonstances n’étaient pas favorables.
Tous quatre ils traversèrent le petit
bois. Puis Beautrelet rampa parmi les bruyères, écorcha ses mains à la haie de
ronces, et, se soulevant à moitié, lentement, avec des gestes qui se
retenaient, introduisit la clef dans la serrure. Doucement, il tourna. La porte
allait-elle s’ouvrir sous son effort? Un verrou ne la fermait-il pas de l’autre
côté? Il poussa, la porte s’ouvrit, sans grincement, sans secousse. Il
était dans le parc.
–Vous êtes là, Beautrelet?
demanda Valméras, attendez-moi. Vous deux, mes amis, surveillez la porte pour
que notre retraite ne soit pas coupée. À la moindre alerte, un coup de sifflet.
Il prit la main de Beautrelet, et ils s’enfoncèrent
dans l’ombre épaisse des fourrés. Un espace plus clair s’offrit à eux quand ils
arrivèrent au bord de la pelouse centrale. Au même moment, un rayon de lune
filtra, et ils aperçurent le château avec ses clochetons pointus disposés
autour de cette flèche effilée à laquelle, sans doute, il devait son nom.
Aucune lumière aux fenêtres. Aucun bruit. Valméras empoigna le bras de son
compagnon.
–Taisez-vous.
–Quoi?
–Les chiens là-bas... vous
voyez...
Un grognement se fit entendre. Valméras
siffla très bas. Deux silhouettes blanches bondirent et en quatre sauts vinrent
s’abattre aux pieds du maître.
–Tout doux, les enfants...
couchez là... bien... ne bougez plus...
Et il dit à Beautrelet:
–Et maintenant, marchons, je suis
tranquille.
–Vous êtes sûr du chemin?
–Oui. Nous nous rapprochons de la
terrasse.
–Et alors?
–Je me rappelle qu’il y a sur la
gauche, à un endroit où la terrasse, qui domine la rivière, s’élève au niveau
des fenêtres du rez-de-chaussée, un volet qui ferme mal et qu’on peut ouvrir de
l’extérieur.
De fait, quand ils furent arrivés, sous
l’effort, le volet céda. Avec une pointe de diamant, Valméras coupa un carreau.
Il tourna l’espagnolette. L’un après l’autre ils franchirent le balcon. Cette
fois, ils étaient dans le château.
–La pièce où nous sommes, dit
Valméras, se trouve au bout du couloir. Puis il y a un immense vestibule orné
de statues et, à l’extrémité du vestibule, un escalier qui conduit à la chambre
occupée par votre père.
Il avança d’un pas.
–Vous venez, Beautrelet?
–Oui. Oui.
–Mais non, vous ne venez pas...
Qu’est-ce que vous avez?
Il lui saisit la main. Elle était
glacée, et il s’aperçut que le jeune homme était accroupi sur le parquet.
–Qu’est-ce que vous avez?
répéta-t-il.
–Rien... ça passera.
–Mais enfin...
–J’ai peur...
–Vous avez peur!
Oui, avoua Beautrelet ingénument... ce
sont mes nerfs qui flanchent... j’arrive souvent à les commander... mais
aujourd’hui, le silence... l’émotion... Et puis, depuis le coup de couteau de
ce greffier... Mais ça va passer... tenez, ça passe...
Il réussit, en effet, à se lever, et
Valméras l’entraîna hors de la chambre. Ils suivirent à tâtons un couloir, et
si doucement, que chacun d’eux ne percevait pas la présence de l’autre. Une
faible lueur cependant semblait éclairer le vestibule vers lequel ils se
dirigeaient. Valméras passa la tête. C’était une veilleuse placée au bas de l’escalier,
sur un guéridon que l’on apercevait à travers les branches frêles d’un palmier.
–Halte! souffla Valméras.
Près de la veilleuse, il y avait un
homme en faction, debout, qui tenait un fusil. Les avait-il vus?
Peut-être. Du moins quelque chose dut l’inquiéter, car il épaula.
Beautrelet était tombé à genoux contre
la caisse d’un arbuste et il ne bougeait plus, le cœur comme déchaîné dans sa
poitrine. Cependant le silence et l’immobilité des choses rassurèrent l’homme
en faction. Il baissa son arme. Mais sa tête resta tournée vers la caisse de l’arbuste.
D’effrayantes minutes s’écoulèrent,
dix, quinze. Un rayon de lune s’était glissé par une fenêtre de l’escalier. Et
soudain Beautrelet s’avisa que le rayon se déplaçait insensiblement et que,
avant quinze autres, dix autres minutes, il serait sur lui, l’éclairant en
pleine face. Des gouttes de sueur tombèrent de son visage sur ses mains
tremblantes.
Son angoisse était telle qu’il fut sur
le point de se relever et de s’enfuir Mais, se souvenant que Valméras était là,
il le chercha des yeux, et il fut stupéfait de le voir, ou plutôt de le deviner
qui rampait dans les ténèbres a l’abri des arbustes et des statues. Déjà il
atteignait le bas de l’escalier, à hauteur, à quelques pas, de l’homme. Qu’allait-il
faire? Passer quand même? Monter seul à la délivrance du
prisonnier? Mais pourrait-il passer? Beautrelet ne le voyait plus
et il avait l’impression que quelque chose allait s’accomplir, une chose que le
silence, plus lourd, plus terrible, semblait pressentir aussi.
Et brusquement une ombre qui bondit sur
l’homme, la veilleuse qui s’éteint, le bruit d’une lutte... Beautrelet
accourut. Les deux corps avaient roulé sur les dalles. Il voulut se pencher.
Mais il entendit un gémissement rauque, un soupir, et aussitôt un des
adversaires se releva qui lui saisit le bras.
–Vite... Allons-y.
C’était Valméras.
Ils montèrent deux étages et
débouchèrent à l’entrée d’un corridor qu’un tapis recouvrait.
–À droite, souffla Valméras... la
quatrième chambre sur la gauche.
Bientôt ils trouvèrent la porte de
cette chambre. Comme ils s’y attendaient, le captif était enfermé à clef. Il
leur fallut une demi-heure, une demi-heure d’efforts étouffés, de tentatives
assourdies pour forcer la serrure. Enfin ils entrèrent. À tâtons, Beautrelet
découvrit le lit. Son père dormait. Il le réveilla doucement.
–C’est moi, Isidore... et un ami...
Ne crains rien... lève-toi... pas un mot...
Le père s’habilla, mais au moment de
sortir, il leur dit à voix basse:
–Je ne suis pas seul dans le
château...
–Ah! qui?
Ganimard? Sholmès?
–Non... du moins je ne les ai pas
vus.
–Alors?
–Une jeune fille.
– MlledeSaint-Véran, sans
aucun doute?
–Je ne sais pas... je l’ai
aperçue de loin plusieurs fois dans le parc... et puis, en me penchant de ma
fenêtre, je vois la sienne... Elle m’a fait des signaux.
–Tu sais où est sa chambre?
–Oui, dans ce couloir, la
troisième à droite.
–La chambre bleue, murmura
Valméras. La porte est à deux battants, nous aurons moins de mal.
Très vite, en effet, l’un des battants
céda. Ce fut le père Beautrelet qui se chargea de prévenir la jeune fille.
Dix minutes après il sortait de la
chambre avec elle et disait à son fils:
–Tu avais raison...
MlledeSaint-Véran.
Ils descendirent tous quatre. Au bas de
l’escalier, Valméras s’arrêta et se pencha sur l’homme, puis les entraînant
vers la chambre de la terrasse:
–Il n’est pas mort, il vivra.
–Ah! fit Beautrelet avec
soulagement.
–Par bonheur, la lame de mon
couteau a plié... le coup n’est pas mortel. Et puis quoi, ces coquins ne
méritent pas de pitié.
Dehors, ils furent accueillis par les
deux chiens qui les accompagnèrent jusqu’à la poterne. Là, Beautrelet retrouva
ses deux amis. La petite troupe sortit du parc. Il était trois heures du matin.
Cette première victoire ne pouvait
suffire à Beautrelet. Dès qu’il eut installé son père et la jeune fille, il les
interrogea sur les gens qui résidaient au château, et en particulier sur les
habitudes d’Arsène Lupin. Il apprit ainsi que Lupin ne venait que tous les
trois ou quatre jours, arrivant le soir en automobile et repartant dès le
matin. À chacun de ses voyages, il rendait visite aux deux prisonniers, et tous
deux s’accordaient à louer ses égards et son extrême affabilité. Pour l’instant
il ne devait pas se trouver au château.
En dehors de lui, ils n’avaient jamais
vu qu’une vieille femme, préposée à la cuisine et au ménage, et deux hommes qui
les surveillaient tour à tour et qui ne leur parlaient point, deux subalternes
évidemment, à en juger d’après leurs façons et leurs physionomies.
–Deux complices tout de même,
conclut Beautrelet, ou plutôt trois, avec la vieille femme. C’est gibier qui n’est
pas à dédaigner. Et si nous ne perdons pas de temps...
Il sauta sur une bicyclette, fila jusqu’au
bourg d’Eguzon, réveilla la gendarmerie, mit tout le monde en branle, fit
sonner le boute-selle et revint à Crozant à huit heures, suivi du brigadier et
de six gendarmes.
Deux de ces hommes restèrent en faction
auprès de la roulotte. Deux autres s’établirent devant la poterne. Les quatre
derniers, commandés par leur chef et accompagnés de Beautrelet et de Valméras,
se dirigèrent vers l’entrée principale du château. Trop tard. La porte était
grande ouverte. Un paysan leur dit qu’une heure auparavant il avait vu sortir
du château une automobile.
De fait, la perquisition ne donna aucun
résultat. Selon toute probabilité, la bande avait dû s’installer là en camp
volant. On trouva quelques hardes, un peu de linge, des ustensiles de ménage,
et c’est tout.
Ce qui étonna davantage Beautrelet et
Valméras, ce fut la disparition du blessé. Ils ne purent relever la moindre
trace de lutte, pas même une goutte de sang sur les dalles du vestibule.
Somme toute, aucun témoignage matériel
n’aurait pu prouver le passage de Lupin au château de l’Aiguille, et l’on
aurait eu le droit de récuser les assertions de Beautreletet de son père, de
Valméras et de MlledeSaint-Véran, si l’on n’avait fini par
découvrir, dans une chambre contiguë à celle que la jeune fille occupait, une
demi-douzaine de bouquets admirables auxquels était épinglée la carte d’Arsène
Lupin. Bouquets dédaignés par elle, flétris, oubliés... L’un d’eux, outre la
carte, portait une lettre que Raymonde n’avait pas vue. L’après-midi, quand
cette lettre eut été décachetée par le juge d’instruction, on y trouva dix
pages de prières, de supplications, de promesses, de menaces, de désespoir,
toute la folie d’un amour qui n’a connu que mépris et répulsion. Et la lettre
se terminait ainsi: «Je viendrai mardi soir, Raymonde. D’ici là,
réfléchissez. Pour moi, je suis résolu à tout.»
Mardi soir, c’était le soir même de ce
jour où Beautrelet venait de délivrer MlledeSaint-Véran.
On se rappelle la formidable explosion
de surprise et d’enthousiasme qui éclata dans le monde entier à la nouvelle de
ce dénouement imprévu: MlledeSaint-Véran libre! La
jeune fille que convoitait Lupin, pour laquelle il avait machiné ses plus
machiavéliques combinaisons, arrachée à ses griffes! Libre aussi le père
de Beautrelet, celui que Lupin, dans son désir exagéré d’un armistice que
nécessitaient les exigences de sa passion, celui que Lupin avait choisi comme
otage. Libres tous deux, les deux prisonniers!
Et le secret de l’Aiguille, que l’on
avait cru impénétrable, connu, publié, jeté aux quatre coins de l’univers!
Vraiment la foule s’amusa. On chansonna
l’aventurier vaincu. «Les amours de Lupin.» «Les sanglots d’Arsène!...»
«Le cambrioleur amoureux.» «La complainte du
pickpocket» Cela se criait sur les boulevards, cela se fredonnait à l’atelier.
Pressée de questions, poursuivie par
les interviewers, Raymonde répondit avec la plus extrême réserve. Mais la
lettre était là, et les bouquets de fleurs, et toute la pitoyable
aventure! Lupin, bafoué, ridiculisé, dégringola de son piédestal. Et
Beautrelet fut l’idole. Il avait tout vu, tout prédit, tout élucidé. La
déposition que MlledeSaint-Véran fit devant le juge d’instruction
au sujet de son enlèvement, confirma l’hypothèse qu’avait imaginée le jeune
homme. Sur tous les points, la réalité semblait se soumettre à ce qu’il la
décrétait au préalable. Lupin avait trouvé son maître.
Beautrelet exigea que son père, avant
de retourner dans ses montagnes de Savoie, prît quelques mois de repos au
soleil, et il le conduisit lui-même, ainsi que MlledeSaint-Véran,
aux environs de Nice, où le comte de Gesvres et sa fille Suzanne étaient installés
pour passer l’hiver. Le surlendemain, Valméras amenait sa mère auprès de ses
nouveaux amis, et ils composèrent ainsi une petite colonie, groupée autour de
la villa de Gesvres, et sur laquelle veillaient nuit et jour une demi-douzaine
d’hommes engagés par le comte.
Au début d’octobre, Beautrelet, élève
de rhétorique, alla reprendre à Paris le cours de ses études et préparer ses
examens. Et la vie recommença, calme cette fois et sans incidents. Que
pouvait-il d’ailleurs se passer? La guerre n’était-elle pas finie?
Lupin devait en avoir de son côté la
sensation bien nette, et qu’il n’y avait plus pour lui qu’à se résigner au fait
accompli, car un beau jour ses deux autres victimes, Ganimard et Herlock
Sholmès, réapparurent. Leur retour à la vie de ce monde manqua, du reste,
totalement de prestige. Ce fut un chiffonnier qui les ramassa, Quai des
Orfèvres, en face de la
Préfecture de police, et tous deux endormis et ligotés.
Après une semaine de complet
ahurissement, ils parvinrent à reprendre la direction de leurs idées et
racontèrent –ou plutôt Ganimard raconta, car Sholmès s’enferma dans un
mutisme farouche –qu’ils avaient accompli, à bord du yacht l’Hirondelle,
un voyage de circumnavigation autour de l’Afrique, voyage charmant, instructif,
où ils pouvaient se considérer comme libres, sauf à certaines heures qu’ils
passaient à fond de cale, tandis que l’équipage descendait dans des ports
exotiques. Quant à leur atterrissage au quai des Orfèvres, ils ne se
souvenaient de rien, endormis sans doute depuis plusieurs jours.
Cette mise en liberté, c’était l’aveu
de la défaite. Et, en ne luttant plus, Lupin la proclamait sans restriction.
Un événement, d’ailleurs, la rendit
encore plus éclatante: ce furent les fiançailles de Louis Valméras et de
MlledeSaint-Véran. Dans l’intimité que créaient entre eux les
conditions actuelles de leur existence, les deux jeunes gens s’éprirent l’un de
l’autre. Valméras aima le charme mélancolique de Raymonde, et celle-ci, blessée
par la vie, avide de protection, subit la force et l’énergie de celui qui avait
contribué si vaillamment à son salut.
On attendit le jour du mariage avec une
certaine anxiété. Lupin ne chercherait-il pas à reprendre l’offensive?
Accepterait-il de bonne grâce la perte irrémédiable de la femme qu’il
aimait? Deux ou trois fois on vit rôder autour de la villa des individus
à mine suspecte, et Valméras eut même à se défendre, un soir, contre un
soi-disant ivrogne qui tira sur lui un coup de pistolet, et traversa son
chapeau d’une balle. Mais somme toute, la cérémonie s’accomplit au jour et à l’heure
fixés, et Raymonde de Saint-Véran devint MmeLouis Valméras.
C’était comme si le destin lui-même eût
pris parti pour Beautrelet et contresigné le bulletin de victoire. La foule le
sentit si bien que ce fut à ce moment que jaillit, parmi ses admirateurs, l’idée
d’un grand banquet où l’on célébrerait son triomphe et l’écrasement de Lupin.
Idée merveilleuse et qui suscita l’enthousiasme. En quinze jours, trois cents
adhésions furent réunies. On lança des invitations aux lycées de Paris, à
raison de deux élèves par classe de rhétorique. La presse entonna des hymnes.
Et le banquet fut ce qu’il ne pouvait manquer d’être, une apothéose.
Mais une apothéose charmante et simple,
parce que Beautrelet en était le héros. Sa présence suffit à remettre les
choses au point. Il se montra modeste comme à l’ordinaire, un peu surpris des
bravos excessifs, un peu gêné des éloges hyperboliques où l’on affirmait sa
supériorité sur les plus illustres policiers... un peu gêné, mais aussi très
ému. Il le dit en quelques paroles qui plurent à tous et avec le trouble d’un
enfant qui rougit d’être regardé. Il dit sa joie, il dit sa fierté. Et
vraiment, si raisonnable, si maître de lui qu’il fût, il connut là des minutes
d’ivresse inoubliables. Il souriait à ses amis, à ses camarades de Janson, à
Valméras, venu spécialement pour l’applaudir, à M.deGesvres, à son
père.
Or, comme il finissait de parler et qu’il
tenait encore son verre en main, un bruit de voix se fit entendre à l’extrémité
de la salle, et l’on vit quelqu’un qui gesticulait en agitant un journal. On
rétablit le silence, l’importun se rassit, mais un frémissement de curiosité se
propageait tout autour de la table, le journal passait de main en main, et
chaque fois qu’un des convives jetait les yeux sur la page offerte, c’étaient
des exclamations.
–Lisez! lisez!
criait-on du côté opposé.
À la table d’honneur on se leva. Le
père Beautrelet alla prendre le journal et le tendit à son fils.
–Lisez! lisez!
cria-t-on plus fort.
Et d’autres proféraient:
–Écoutez donc! il va
lire... écoutez!
Beautrelet, debout, face au public,
cherchait des yeux, dans le journal du soir que son père lui avait donné, l’article
qui suscitait un tel vacarme, et soudain, ayant aperçu un titre souligné au
crayon bleu, il leva la main pour réclamer le silence, et il lut d’une voix que
l’émotion altérait de plus en plus ces révélations stupéfiantes qui réduisaient
à néant tous ses efforts, bouleversaient ses idées sur l’Aiguille creuse et marquaient
la vanité de sa lutte contre Arsène Lupin:
«Lettre ouverte de
M.Massiban, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
«Monsieur le Directeur,
«Le 17 mars 1679 –je dis
bien 1679, c’est-à-dire sous Louis XIV– un tout petit livre fut publié à
Paris avec ce titre:
LE
MYSTÈRE DE L’AIGUILLE CREUSE
Toute
la vérité dénoncée pour la première fois.
Cent
exemplaires imprimés par moi-même et pour l’instruction de la Cour
«À neuf heures du matin, ce jour
du 17 mars, l’auteur, un très jeune homme, bien vêtu, dont on ignore le nom, se
mit à déposer ce livre chez les principaux personnages de la Cour. À dix heures, alors qu’il
avait accompli quatre de ces démarches, il était arrêté par un capitaine des
gardes, lequel l’amenait dans le cabinet du roi et repartait aussitôt à la
recherche des quatre exemplaires distribués. Quand les cent exemplaires furent
réunis, comptés, feuilletés avec soin et vérifiés, le roi les jeta lui-même au
feu, sauf un qu’il conserva par-devers lui. Puis il chargea le capitaine des
gardes de conduire l’auteur du livre à M.deSaint-Mars, lequel
Saint-Mars enferma son prisonnier d’abord à Pignerol, puis dans la forteresse
de l’île Sainte-Marguerite. Cet homme n’était autre évidemment que le fameux
homme au Masque de fer.
«Jamais la vérité n’eût été
connue, ou du moins une partie de la vérité, si le capitaine des gardes qui
avait assisté à l’entrevue, profitant d’un moment où le roi s’était détourné, n’avait
eu la tentation de retirer de la cheminée, avant que le feu ne l’atteignît, un
autre des exemplaires. Six mois après, ce capitaine fut ramassé sur la
grand-route de Gaillon à Mantes. Ses assassins l’avaient dépouillé de tous ses
vêtements, oubliant toutefois dans sa poche droite un bijou que l’on y
découvrit par la suite, un diamant de la plus belle eau, d’une valeur
considérable.
«Dans ses papiers, on retrouva
une note manuscrite. Il n’y parlait point du livre arraché aux flammes, mais il
donnait un résumé des premiers chapitres. Il s’agissait d’un secret qui fut connu
des rois d’Angleterre, perdu par eux au moment où la couronne du pauvre fou
Henri VI passa sur la tête du duc d’York, dévoilé au roi de France Charles VII
par Jeanne d’Arc, et qui, devenu secret d’Etat, fut transmis de souverain en
souverain par une lettre chaque fois recachetée, que l’on trouvait au lit de
mort du défunt avec cette mention: «Pour le roy de France.»
Ce secret concernait l’existence et déterminait l’emplacement d’un trésor
formidable, possédé par les rois, et qui s’accroissait de siècle en siècle.
«Mais cent quatorze ans plus
tard, Louis XVI, prisonnier au Temple, prit à part l’un des officiers qui
étaient chargés de surveiller la famille royale et lui dit:
« –Monsieur, vous n’aviez pas,
sous mon aïeul, le grand roi, un ancêtre qui servait comme capitaine des
gardes?
« –Oui, sire.
« –Eh bien, seriez-vous homme...
seriez-vous homme...
«Il hésita. L’officier acheva la
phrase.
« –À ne pas vous trahir?
Oh! sire...
« –Alors, écoutez-moi.
«Le roi tira de sa poche un petit
livre dont il arracha l’une des dernières pages. Mais, se ravisant:
« –Non, il vaut mieux que je
copie...
«Il prit une grande feuille de
papier qu’il déchira de façon à ne garder qu’un petit espace rectangulaire sur
lequel il copia cinq lignes de points, de lignes et de chiffres que portait la
page imprimée. Puis ayant brûlé celle-ci, il plia en quatre la feuille
manuscrite, la cacheta de cire rouge et la donna.
«Monsieur, après ma mort, vous
remettrez cela à la reine, et vous lui direz: «De la part du roi,
Madame... pour votre Majesté et pour son fils...» Si elle ne comprend
pas...
« –Si elle ne comprend
pas?...
« –Vous ajouterez «Il s’agit
du secret de l’Aiguille.» La reine comprendra.
«Ayant parlé, il jeta le livre
parmi les braises qui rougissaient dans l’âtre.
«Le 21 janvier, il montait sur l’échafaud.
«Il fallut deux mois à l’officier,
par suite du transfert de la reine à la Conciergerie, pour accomplir la mission dont il
était chargé. Enfin, à force d’intrigues sournoises, il réussit un jour à se
trouver en présence de Marie-Antoinette. Il lui dit de manière qu’elle pût tout
juste entendre:
« –De la part du feu roi, Madame,
pour Votre Majesté et son fils.
«Et il lui offrit la lettre
cachetée.
«Elle s’assura que les gardiens
ne pouvaient la voir, brisa les cachets, sembla surprise à la vue de ces lignes
indéchiffrables, puis, tout de suite, parut comprendre. Elle sourit amèrement,
et l’officier perçut ces mots:
« –Pourquoi si tard?
«Elle hésita. Où cacher ce
document dangereux? Enfin, elle ouvrit son livre d’heures et, dans une
sorte de poche secrète pratiquée entre le cuir de reliure et le parchemin qui
le recouvrait, elle glissa la feuille de papier.
« –Pourquoi si tard?...
avait-elle dit.
«Il est probable, en effet, que
ce document, s’il avait pu lui apporter le salut, arrivait trop tard, car, au
mois d’octobre suivant, la reine Marie-Antoinette, à son tour, montait sur l’échafaud.
«Or, cet officier, en feuilletant
les papiers de sa famille, trouva la note manuscrite de son arrière-grand-père,
le capitaine des gardes de Louis XIV. À partir de ce moment, il n’eut plus qu’une
idée, c’est de consacrer ses loisirs à élucider cet étrange problème. Il lut
tous les auteurs latins, parcourut toutes les chroniques de France et celles
des pays voisins, s’introduisit dans les monastères, déchiffra les livres de
comptes, les cartulaires, les traités, et il put ainsi retrouver certaines
citations éparses à travers les âges.
«Au livre III des Commentaires
de César sur la guerre des Gaules, il est raconté qu’après la défaite de
Viridovix par G. Titulius Sabinus, le chef des Calètes fut mené devant César et
que, pour sa rançon, il dévoila le secret de l’Aiguille...
«Le traité de
Saint-Clair-sur-Epte, entre Charles le Simple et Roll, chef des barbares du
Nord, fait suivre le nom de Roll de tous ses titres, parmi lesquels nous lisons
maître du secret de l’Aiguille.
«La chronique saxonne (édition de
Gibson, page 134) parlant de Guillaume-à-la-grande-vigueur (Guillaume le Conquérant)
raconte que la hampe de son étendard se terminait en pointe acérée et percée d’une
fente à la façon d’une aiguille...
«Dans une phrase assez ambiguë de
son interrogatoire, Jeanne d’Arc avoue qu’elle a encore une chose secrète à
dire au roi de France, à quoi ses juges répondent: «Oui, nous
savons de quoi il est question, et c’est pourquoi, Jeanne, vous périrez.»
« –Par la vertu de l’Aiguille,
jure quelquefois le bon roi Henri IV.
«Auparavant, François Ier,
haranguant les notables du Havre en 1520, prononça cette phrase que nous
transmet le journal d’un bourgeois d’Honfleur:
«Les rois de France portent des
secrets qui règlent la conduite des choses et le sort des villes.
«Toutes ces citations, Monsieur
le Directeur, tous les récits qui concernent le Masque de fer, le capitaine des
gardes et son arrière-petit-fils, je les ai retrouvés aujourd’hui dans une
brochure écrite précisément par cet arrière-petit-fils et publiée en juin 1815,
la veille ou le lendemain de Waterloo, c’est-à-dire en une période de
bouleversements où les révélations qu’elle contenait devaient passer
inaperçues.
«Que vaut cette brochure?
Rien, me direz-vous, et nous ne devons lui accorder aucune créance. C’est là ma
première impression; mais quelle ne fut pas ma stupeur, en ouvrant les Commentaires
de César au chapitre indiqué, d’y découvrir la phrase relevée dans la
brochure! Même constatation en ce qui concerne le traité de
Saint-Clair-sur-Epte, la chronique saxonne, l’interrogatoire de Jeanne d’Arc,
bref tout ce qu’il m’a été possible de vérifier jusqu’ici.
«Enfin, il est un fait plus
précis encore que relate l’auteur de la brochure de 1815. Pendant la campagne
de France, officier de Napoléon, il sonna un soir, son cheval ayant crevé, à la
porte d’un château où il fut reçu par un vieux chevalier de Saint-Louis. Et il
apprit coup sur coup en causant avec le vieillard que ce château, situé au bord
de la Creuse,
s’appelait le château de l’Aiguille, qu’il avait été construit et baptisé par
Louis XIV, et que, sur son ordre exprès, il avait été orné de clochetons et d’une
flèche qui figurait l’aiguille. Comme date il portait, il doit porter encore
1680.
«1680! Un an après la
publication du livre et l’emprisonnement du Masque de fer. Tout s’expliquait:
Louis XIV, prévoyant que le secret pouvait s’ébruiter, avait construit et
baptisé ce château pour offrir aux curieux une explication naturelle de l’antique
mystère. L’Aiguille creuse? Un château à clochetons pointus, situé au
bord de la Creuse
et appartenant au roi. Du coup on croyait connaître le mot de l’énigme et les
recherches cessaient!
«Le calcul était juste, puisque,
plus de deux siècles après, M.Beautrelet est tombé dans le piège. Et c’est
là, Monsieur le Directeur, que je voulais en venir en écrivant cette lettre. Si
Lupin sous le nom d’Anfredi a loué à M.Valméras le château de l’Aiguille
au bord de la Creuse,
s’il a logé là ses deux prisonniers, c’est qu’il admettait le succès des
inévitables recherches de M.Beautrelet, et que, dans le but d’obtenir la
paix qu’il avait demandée, il tendait précisément à M.Beautrelet ce que
nous pouvons appeler le piège historique de Louis XIV.
«Et par là nous sommes amenés à
ceci, conclusion irréfutable, c’est que lui, Lupin, avec ses seules lumières,
sans connaître d’autres faits que ceux que nous connaissons, est parvenu, par
le sortilège d’un génie vraiment extraordinaire, à déchiffrer l’indéchiffrable
document; c’est que Lupin, dernier héritier des rois de France, connaît
le mystère royal de l’Aiguille creuse.»
Là se terminait l’article. Mais depuis
quelques minutes, depuis le passage concernant le château de l’Aiguille, ce n’était
plus Beautrelet qui en faisait la lecture. Comprenant sa défaite, écrasé sous
le poids de l’humiliation subie, il avait lâché le journal et s’était effondré
sur sa chaise, le visage enfoui dans ses mains.
Haletante et secouée d’émotion par
cette incroyable histoire, la foule s’était rapprochée peu à peu et maintenant
se pressait autour de lui. On attendait avec une angoisse frémissante les mots
qu’il allait répondre, les objections qu’il allait soulever.
Il ne bougea pas.
D’un geste doux, Valméras lui décroisa
les mains et releva sa tête.
Isidore Beautrelet pleurait.
7
Le Traité de l’Aiguille
Il est quatre heures du matin. Isidore
n’est pas rentré au lycée. Il n’y rentrera pas avant la fin de la guerre sans
merci qu’il a déclarée à Lupin. Cela, il se l’est juré tout bas, pendant que
ses amis l’emportaient en voiture, tout défaillant et meurtri. Serment
insensé! Guerre absurde et illogique! Que peut-il faire, lui,
enfant isolé et sans armes, contre ce phénomène d’énergie et de
puissance? Par où l’attaquer? Il est inattaquable. Où le
blesser? Il est invulnérable. Où l’atteindre? Il est inaccessible.
Quatre heures du matin... Isidore a de
nouveau accepté l’hospitalité de son camarade de Janson. Debout devant la
cheminée de sa chambre, les coudes plantés droit sur le marbre, les deux poings
au menton, il regarde son image que lui renvoie la glace.
Il ne pleure plus, il ne veut plus pleurer,
ni se tordre sur son lit, ni se désespérer, comme il le fait depuis deux
heures. Il veut réfléchir, réfléchir et comprendre.
Et ses yeux ne quittent pas ses yeux
dans le miroir, comme s’il espérait doubler la force de sa pensée en
contemplant son image pensive, et trouver au fond de cet être-là l’insoluble
solution qu’il ne trouve pas en lui. Jusqu’à six heures il reste ainsi. Et c’est
peu à peu que, dégagée de tous les détails qui la compliquent et l’obscurcissent,
la question s’offre à son esprit toute sèche, toute nue, avec la rigueur d’une
équation.
Oui, il s’est trompé. Oui, son
interprétation du document est fausse. Le mot «aiguille» ne vise
point le château des bords de la
Creuse. Et, de même, le mot «demoiselles» ne peut
pas s’appliquer à Raymonde de Saint-Véran et à sa cousine, puisque le texte du
document remonte à des siècles.
Donc tout et à refaire. Comment?
Une seule base de documentation serait
solide: le livre publié sous Louis XIV. Or, des cent exemplaires imprimés
par celui qui devait être le Masque de fer, deux seulement échappèrent aux
flammes. L’un fut dérobé par le capitaine des gardes et perdu. L’autre fut
conservé par Louis XIV, transmis à Louis XV, et brûlé par Louis XVI. Mais il
reste une copie de la page essentielle, celle qui contient la solution du
problème, ou du moins la solution cryptographique, celle qui fut portée à
Marie-Antoinette et glissée par elle sous la couverture de son livre d’heures.
Qu’est devenu ce papier? Est-ce
celui que Beautrelet a tenu dans ses mains et que Lupin lui a fait reprendre
par le greffier Brédoux? Ou bien se trouve-t-il encore dans le livre d’heures
de Marie-Antoinette?
Et la question revient à
celle-ci: «Qu’est devenu le livre d’heures de la
reine?»
Après avoir pris quelques instants de
repos, Beautrelet interrogea le père de son ami, collectionneur émérite, appelé
souvent comme expert à titre officieux, et que, récemment encore, le directeur
d’un de nos musées consultait pour l’établissement de son catalogue.
–Le livre d’heures de
Marie-Antoinette? s’écria-t-il, mais il fut légué par la reine à sa femme
de chambre, avec mission secrète de le faire tenir au comte de Fersen.
Pieusement conservé dans la famille du comte, il se trouve depuis cinq ans dans
une vitrine.
–Dans une vitrine?
–Du musée Carnavalet, tout
simplement.
–Et ce musée sera
ouvert?...
–D’ici vingt minutes.
À la minute précise où s’ouvrait la
porte du vieil hôtel de MmedeSévigné, Isidore sautait de voiture
avec son ami.
–Tiens, monsieur Beautrelet!
Dix voix saluèrent son arrivée. À son
grand étonnement, il reconnut toute la troupe des reporters qui suivaient
«l’Affaire de l’Aiguille creuse». Et l’un d’eux s’écria:
–C’est drôle, hein! nous
avons tous eu la même idée. Attention, Arsène Lupin est peut-être parmi nous.
Ils entrèrent ensemble. Le directeur,
aussitôt prévenu, se mit à leur entière disposition, les mena devant la
vitrine, et leur montra un pauvre volume, sans le moindre ornement, et qui n’avait
certes rien de royal. Un peu d’émotion tout de même les envahit à l’aspect de
ce livre que la reine avait touché en des jours si tragiques, que ses yeux
rougis de larmes avaient regardé... Et ils n’osaient le prendre et le fouiller,
comme s’ils avaient eu l’impression d’un sacrilège...
–Voyons, monsieur Beautrelet, c’est
une tâche qui vous incombe.
Il prit le livre d’un geste anxieux. La
description correspondait bien à celle que l’auteur de la brochure en avait
donnée. D’abord une couverture de parchemin, parchemin sali, noirci, usé par
places, et, au-dessous, la vraie reliure, en cuir rigide.
Avec quel frisson Beautrelet s’enquit
de la poche dissimulée! Était-ce une fable? Ou bien retrouverait-il
encore le document écrit par Louis XVI, et légué par la reine à son ami
fervent?
À la première page, sur la partie
supérieure du livre, pas de cachette.
–Rien, murmura-t-il.
–Rien, redirent-ils en écho,
palpitants.
Mais à la dernière page, ayant un peu
forcé l’ouverture du livre, il vit tout de suite que le parchemin se décollait
de la reliure. Il glissa les doigts... Quelque chose, oui, il sentit quelque
chose... un papier...
–Oh! fit-il
victorieusement, voilà... est-ce possible!
–Vite! Vite! lui
cria-t-on. Qu’attendez-vous?
Il tira une feuille, pliée en deux.
–Eh bien, lisez!... Il y a
des mots à l’encre rouge... tenez... on dirait du sang... du sang tout pâle...
lisez donc!
Il lut:
«À vous, Fersen. Pour mon
fils, 16 octobre 1793... Marie-Antoinette.»
Et soudain, Beautrelet poussa une
exclamation de stupeur. Sous la signature de la reine, il y avait... il y
avait, à l’encre noire, deux mots soulignés d’un paraphe... deux mots:
«Arsène Lupin».
Tous, chacun à son tour, ils saisirent
la feuille, et le même cri s’échappait aussitôt:
–Marie-Antoinette... Arsène Lupin.
Un silence les réunit. Cette double
signature, ces deux noms accouplés, découverts au fond du livre d’heures, cette
relique où dormait, depuis plus d’un siècle, l’appel désespéré de la pauvre
reine, cette date horrible, 16 octobre 1793, jour où tomba la tête royale, tout
cela était d’un tragique morne et déconcertant.
–Arsène Lupin, balbutia l’une des
voix, soulignant ainsi ce qu’il y avait d’effarant à voir ce nom diabolique au
bas de la feuille sacrée.
–Oui, Arsène Lupin, répéta
Beautrelet. L’ami de la reine n’a pas su comprendre l’appel désespéré de la
mourante. Il a vécu avec le souvenir que lui avait envoyé celle qu’il aimait,
et il n’a pas deviné la raison de ce souvenir. Lupin a tout découvert, lui...
et il a pris.
–Il a pris quoi?
–Le document parbleu! le
document écrit par Louis XVI, et c’est cela que j’ai tenu entre mes mains. Même
apparence, même configuration, mêmes cachets rouges. Je comprends pourquoi
Lupin n’a pas voulu me laisser un document dont je pouvais tirer parti par le
seul examen du papier, des cachets, etc.
–Et alors?
–Et alors, puisque le document
dont je connais le texte est authentique, puisque j’ai vu la trace des cachets
rouges, puisque Marie-Antoinette elle-même certifie, par ce mot de sa main, que
tout le récit de la brochure reproduite par M.Massiban est authentique,
puisqu’il existe vraiment un problème historique de l’Aiguille creuse, je suis
sûr de réussir.
–Comment? Authentique ou
non, le document, si vous ne parvenez pas à le déchiffrer, ne sert à rien
puisque Louis XVI a détruit le livre qui en donnait l’explication.
–Oui, mais l’autre exemplaire,
arraché aux flammes par le capitaine des gardes du roi Louis XIV, n’a pas été
détruit.
–Qu’en savez-vous?
–Prouvez le contraire.
Beautrelet se tut, puis lentement, les
yeux clos, comme s’il cherchait à préciser et à résumer sa pensée, il
prononça:
–Possesseur du secret, le
capitaine des gardes commence par en livrer des parcelles dans le journal que
retrouve son arrière-petit-fils. Puis le silence. Le mot de l’énigme, il ne le
donne pas. Pourquoi? Parce que la tentation d’user du secret s’infiltre
peu à peu en lui, et qu’il y succombe. La preuve? Son assassinat. La
preuve? Le magnifique joyau découvert sur lui et que, indubitablement, il
avait tiré de tel trésor royal dont la cachette, inconnue de tous, constitue
précisément le mystère de l’Aiguille creuse. Lupin me l’a laissé
entendre: Lupin ne mentait pas.
–De sorte, Beautrelet, que vous
concluez?
Je conclus qu’il faut faire autour de
cette histoire le plus de publicité possible, et qu’on sache par tous les
journaux que nous recherchons un livre intitulé le Traité de l’Aiguille.
Peut-être le dénichera-t-on au fond de quelque bibliothèque de province.
Tout de suite la note fut rédigée, et tout
de suite, sans même attendre qu’elle pût produire un résultat, Beautrelet se
mit à l’œuvre.
Un commencement de piste se
présentait: l’assassinat avait eu lieu aux environs de Gaillon. Le jour
même il se rendit dans cette ville. Certes, il n’espérait point reconstituer un
crime perpétré deux cents ans auparavant. Mais, tout de même, il est certains
forfaits qui laissent des traces dans les souvenirs, dans les traditions des
pays.
Les chroniques locales les recueillent.
Un jour, tel érudit de province, tel amateur de vieilles légendes, tel
évocateur des petits incidents de la vie passée, en fait l’objet d’un article
de journal ou d’une communication à l’Académie de son chef-lieu.
Il en vit trois ou quatre de ces
érudits. Avec l’un d’eux, surtout, un vieux notaire, il fureta, il compulsa les
registres de la prison, les registres des anciens bailliages et des paroisses.
Aucune notice ne faisait allusion à l’assassinat d’un capitaine des gardes, au
XVIIe siècle.
Il ne se découragea pas et continua ses
recherches à Paris où peut-être avait eu lieu l’instruction de l’affaire. Ses
efforts n’aboutirent pas.
Mais l’idée d’une autre piste le lança
dans une direction nouvelle. Était-il impossible de connaître le nom de ce
capitaine des gardes dont le petit-fils émigra, et dont l’arrière-petit-fils
servit les armées de la
République, en fut détaché au Temple pendant la détention de
la famille royale, servit Napoléon, et fit la campagne de France?
À force de patience, il finit par
établir une liste où deux noms tout au moins offraient une similitude presque
complète M.deLarbeyrie, sous Louis XIV, le citoyen Larbrie, sous la Terreur.
C’était déjà un point important. Il le
précisa par un entrefilet qu’il communiqua aux journaux, demandant si on
pouvait lui fournir des renseignements sur ce Larbeyrie ou sur ses descendants.
Ce fut M.Massiban, le Massiban de
la brochure, le membre de l’Institut, qui lui répondit.
«Monsieur,
«Je vous signale un passage de
Voltaire, que j’ai relevé dans son manuscrit du Siècle de Louis XIV
(chapitre XXV: Particularités et anecdotes du règne). Ce passage a été
supprimé dans les diverses éditions.
«J’ai entendu conter à feu
M.deCaumartin, intendant des Finances et ami du ministre
Chamillard, que le roi partit un jour précipitamment dans son carrosse à la
nouvelle que M.deLarbeyrie avait été assassiné et dépouillé de
magnifiques bijoux. Il semblait dans une émotion très grande et répétait:
«Tout est perdu... tout est perdu...» L’année suivante, le fils de
ce Larbeyrie et sa fille, qui avait épousé le marquis de Vélines, furent exilés
dans leurs terres de Provence et de Bretagne. Il ne faut pas douter qu’il y ait
là quelque particularité.»
«Il faut en douter d’autant
moins, ajouterai-je, que M.Chamillard, d’après Voltaire, fut le
dernier ministre qui eut l’étrange secret du Masque de fer.
«Vous voyez, monsieur, le profit
que l’on peut tirer de ce passage, et le lien évident qui s’établit entre les
deux aventures. Je n’ose, quant à moi, imaginer des hypothèses trop précises
sur la conduite, sur les soupçons, sur les appréhensions de Louis XIV en ces
circonstances, mais n’est-il pas permis, d’autre part, puisque
M.deLarbeyrie a laissé un fils qui fut probablement le grand-père
du citoyen-officier Larbrie, et une fille, n’est-il pas permis de supposer qu’une
partie des papiers laissés par Larbeyrie ait échu à la fille, et que, parmi ces
papiers, se trouvait le fameux exemplaire que le capitaine des gardes sauva des
flammes?
«J’ai consulté l’Annuaire des
Châteaux. Il y a aux environs de Rennes un baron de Vélines. Serait-ce un
descendant du marquis? À tout hasard, hier, j’ai écrit à ce baron pour
lui demander s’il n’avait pas en sa possession un vieux petit livre, dont le
titre mentionnerait ce mot de l’Aiguille. J’attends sa réponse.
«J’aurais la plus grande
satisfaction à parler de toutes ces choses avec vous. Si cela ne vous dérange
pas trop, venez me voir. Agréez, monsieur, etc.
«P.S. –Bien entendu, je ne
communique pas aux journaux ces petites découvertes. Maintenant que vous
approchez du but, la discrétion est de rigueur.»
C’était absolument l’avis de
Beautrelet. Il alla même plus loin: deux journalistes le harcelant ce
matin-là, il leur donna les informations les plus fantaisistes sur son état d’esprit
et sur ses projets.
L’après-midi il courut en hâte chez
Massiban, qui habitait au numéro 17 du quai Voltaire. À sa grande surprise, il
apprit que Massiban venait de partir à l’improviste, lui laissant un mot au cas
où il se présenterait. Isidore décacheta et lut:
«Je reçois une dépêche qui me
donne quelque espérance. Je pars donc et coucherai à Rennes. Vous pourriez
prendre le train du soir et, sans vous arrêter à Rennes, continuer jusqu’à la
petite station de Vélines. Nous nous retrouverions au château, situé à quatre
kilomètres de cette station.»
Le programme plut à Beautrelet et
surtout l’idée qu’il arriverait au château en même temps que Massiban, car il
redoutait quelque gaffe de la part de cet homme inexpérimenté. Il rentra chez
son ami et passa le reste de la journée avec lui. Le soir il prenait l’express
de Bretagne. À six heures il débarquait à Vélines. Il fit à pied, entre des
bois touffus, les quatre kilomètres de route. De loin, il aperçut sur une
hauteur un long manoir, construction assez hybride, mêlée de Renaissance et de
Louis-Philippe, mais ayant grand air tout de même avec ses quatre tourelles et
son pont-levis emmailloté de lierre.
Isidore sentait son cœur battre en
approchant. Touchait-il réellement au terme de sa course? Le château
contenait-il la clef du mystère?
Il n’était pas sans crainte. Tout cela
lui semblait trop beau, et il se demandait si, cette fois encore, il n’obéissait
pas à un plan infernal, combiné par Lupin, si Massiban n’était pas, par
exemple, un instrument entre les mains de son ennemi.
Il éclata de rire.
«Allons, je deviens comique. On
croirait vraiment que Lupin est un monsieur infaillible qui prévoit tout, une
sorte de Dieu tout-puissant, contre lequel il n’y a rien à faire. Que
diable! Lupin se trompe, Lupin, lui aussi, est à la merci des
circonstances, Lupin fait des fautes, et c’est justement grâce à la faute qu’il
a faite en perdant le document, que je commence à prendre barre sur lui. Tout
découle de là. Et ses efforts, en somme, ne servent qu’à réparer la faute
commise.» Et joyeusement, plein de confiance, Beautrelet sonna.
–Monsieur désire? dit un
domestique apparaissant sur le seuil.
–Le baron de Vélines peut-il me
recevoir?
Et il tendit sa carte.
–Monsieur le baron n’est pas
encore levé, mais si Monsieur veut l’attendre.
–Est-ce qu’il n’y a pas déjà
quelqu’un qui l’a demandé, un monsieur à barbe blanche, un peu voûté? fit
Beautrelet qui connaissait Massiban par les photographies que les journaux
avaient données.
–Oui, ce monsieur est arrivé il y
a dix minutes, je l’ai introduit dans le parloir. Si Monsieur veut bien me
suivre également.
L’entrevue de Massiban et de Beautrelet
fut tout à fait cordiale. Isidore remercia le vieillard des renseignements de
premier ordre qu’il lui devait, et Massiban lui exprima son admiration de la
façon la plus chaleureuse. Puis ils échangèrent leurs impressions sur le
document, sur les chances qu’ils avaient de découvrir le livre, et Massiban
répéta ce qu’il avait appris, relativement à M.deVélines. Le baron était
un homme de soixante ans qui, veuf depuis de longues années, vivait très retiré
avec sa fille, Gabrielle de Villemon, laquelle venait d’être cruellement
frappée par la perte de son mari et de son fils aîné, morts des suites d’un
accident d’auto.
– M.le baron fait prier ces
messieurs de vouloir bien monter.
Le domestique les conduisit au premier
étage, dans une vaste pièce aux murs nus, et simplement meublée de secrétaires,
de casiers et de tables couvertes de papiers et de registres. Le baron les accueillit
avec beaucoup d’affabilité et ce grand besoin de parler qu’ont souvent les
personnes trop solitaires. Ils eurent beaucoup de mal à exposer l’objet de leur
visite.
–Ah oui, je sais, vous n’avez
écrit à ce propos, monsieur Massiban. Il s’agit, n’est-ce pas, d’un livre où il
est question d’une Aiguille, et qui me viendrait d’un ancêtre?
–En effet.
–Je vous dirai que mes ancêtres
et moi nous sommes brouillés. On avait de drôles d’idées en ce temps-là. Moi,
je suis de mon époque. J’ai rompu avec le passé.
–Oui, objecta Beautrelet,
impatienté, mais n’avez-vous aucun souvenir d’avoir vu ce livre?
–Mais si! je vois l’ai
télégraphié, s’écria-t-il en s’adressant à Massiban, qui, agacé, allait et
venait dans la pièce et regardait par les autres fenêtres, mais si!... ou
du moins il semblait à ma fille qu’elle avait vu ce titre parmi les quelques
milliers de bouquins qui encombrent la bibliothèque. Car, pour moi, messieurs,
la lecture... Je ne lis même pas les journaux... Ma fille quelquefois, et encore!
pourvu que son petit Georges, le fils qui lui reste, se porte bien! et
pourvu, moi, que mes fermages rentrent, que mes baux soient en règle!...
Vous voyez mes registres... je vis là-dedans, messieurs... et j’avoue que j’ignore
absolument le premier mot de cette histoire, dont vous m’avez entretenu par
lettre, monsieur Massiban...
Isidore Beautrelet, horripilé par ce
bavardage, l’interrompit brusquement:
–Pardon, Monsieur, mais alors ce
livre...
–Ma fille l’a cherché. Elle le
cherche depuis hier.
–Eh bien?
–Eh bien elle l’a retrouvé, elle
l’a retrouvé il y a une heure ou deux. Quand vous êtes arrivés...
–Et où est-il?
–Où il est? Mais elle l’a
posé sur cette table... tenez... là-bas...
Isidore bondit. Au bout de la table,
sur un fouillis de paperasses, il y avait un petit livre recouvert de maroquin
rouge. Il y appliqua son poing violemment, comme s’il défendait que personne au
monde y touchât... et un peu aussi comme si lui-même n’osait le prendre.
–Eh bien, s’écria Massiban, tout
ému.
–Je l’ai... le voilà...
maintenant, ça y est...
–Mais le titre... êtes-vous
sûr!
–Eh parbleu! tenez.
Il montra les lettres d’or gravées dans
le maroquin «Le mystère de l’Aiguille creuse».
–Êtes-vous convaincu?
Sommes-nous enfin les maîtres du secret?
–La première page... Qu’y a-t-il
en première page?
–Lisez: «Toute la
vérité dénoncée pour la première fois. –Cent exemplaires imprimés par
moi-même et pour l’instruction de la
Cour.»
–C’est cela, c’est cela, murmura
Massiban, la voix altérée, c’est l’exemplaire arraché aux flammes C’est le
livre même que Louis XIV a condamné.
Ils le feuilletèrent. La première
moitié racontait les explications données par le capitaine de Larbeyrie dans
son journal.
–Passons, passons, dit Beautrelet
qui avait hâte d’arriver à la solution.
–Comment, passons! Mais pas
du tout. Nous savons déjà que l’homme au Masque de fer fut emprisonné parce qu’il
connaissait et voulait divulguer le secret de la maison royale de France!
Mais comment le connaissait-il? Et pourquoi voulait-il le
divulguer? Enfin, quel est cet étrange personnage? Un demi-frère de
Louis XIV, comme l’a prétendu Voltaire, ou le ministre italien Mattioli, comme
l’affirme la critique moderne? Bigre! ce sont là des questions d’un
intérêt primordial!
–Plus tard! plus
tard! protesta Beautrelet, comme s’il avait peur que le livre ne s’envolât
de ses mains avant qu’il ne connût l’énigme.
–Mais, objecta Massiban, que
passionnaient ces détails historiques, nous avons le temps, après... Voyons d’abord
l’explication.
Soudain Beautrelet s’interrompit. Le
document! Au milieu d’une page, à gauche, ses yeux voyaient les cinq
lignes mystérieuses de points et de chiffres. D’un regard il constata que le
texte était identique à celui qu’il avait tant étudié. Même disposition des
signes... mêmes intervalles permettant d’isoler le mot
«demoiselles» et de déterminer séparément l’un de l’autre les deux
termes de l’Aiguille creuse.
Une petite note précédait:
«Tous les renseignements nécessaires ont été réduits par le roi Louis
XIII, paraît-il, en un petit tableau que je transcris ci-dessous.»
Suivait le tableau. Puis venait l’explication
même du document.
Beautrelet lut d’une voix
entrecoupée:
«Comme on voit, ce tableau,
alors même qu’on a changé les chiffres en voyelles, n’apporte aucune lumière.
On peut dire que pour déchiffrer cette énigme, il faut d’abord la connaître. C’est
tout au plus un fil qui est donné à ceux qui savent les sentiers du labyrinthe.
Prenons ce fil et marchons, je vous guiderai.
«La quatrième ligne d’abord.
La quatrième ligne contient les mesures et les indications. En se conformant
aux indications et en relevant les mesures inscrites, on arrive inévitablement
au but, à condition, bien entendu, de savoir où l’on est et où l’on va, en un
mot d’être éclairé sur le sens réel de l’Aiguille creuse. C’est ce que l’on
peut apprendre par les trois premières lignes. La première est ainsi conçue de
me venger du roi, je l’avais prévenu d’ailleurs...»
Beautrelet s’arrêta, interloqué.
–Quoi? Qu’y a-t-il?
fit Massiban.
–Le sens n’y est plus.
–En effet, reprit Massiban.
«La première est ainsi conçue de me venger du roi...» Qu’est-ce
que cela veut dire?
–Nom de nom! hurla
Beautrelet.
–Eh bien?
–Déchirées! Deux
pages! les pages suivantes!... Regardez les traces!...
Il tremblait, tout secoué de rage et de
déception. Massiban se pencha:
–C’est vrai... il reste les
brides de deux pages, comme des onglets. Les traces semblent assez fraîches. Ça
n’a pas été coupé, mais arraché... arraché violemment... Tenez, toutes les
pages de la fin portent des marques de froissement.
–Mais qui? qui?
gémissait Isidore, en se tordant les poings... un domestique? un
complice?
–Cela peut remonter tout de même
à quelques mois, observa Massiban.
–Quand même... il faut que quelqu’un
ait déniché, ait pris ce livre... Voyons, vous, Monsieur, s’écria Beautrelet,
apostrophant le baron, vous ne savez rien?... vous ne soupçonnez
personne?
–Nous pourrions interroger ma
fille.
–Oui... oui... c’est cela...
peut-être saura-t-elle...
M. de Vélines sonna son valet de
chambre. Quelques minutes après, MmedeVillemon entrait. C’était une
femme jeune, à la physionomie douloureuse et résignée. Tout de suite,
Beautrelet lui demanda:
–Vous avez trouvé ce livre en
haut, Madame, dans la bibliothèque?
–Oui, dans un paquet de volumes,
qui n’était pas déficelé.
–Et vous l’avez lu?
–Oui, hier soir.
–Quand vous l’avez lu, les deux
pages qui sont là manquaient-elles? Rappelez-vous bien, les deux pages
qui suivent ce tableau de chiffres et de points?
–Mais non, mais non, dit-elle
très étonnée, il ne manquait aucune page.
–Cependant, on a déchiré...
–Mais le livre n’a pas quitté ma
chambre cette nuit.
–Ce matin?
–Ce matin, je l’ai descendu
moi-même ici quand on a annoncé l’arrivée de M.Massiban.
–Alors?
–Alors, je ne comprends pas... à
moins que... mais non...
–Quoi?
–Georges... mon fils... ce
matin... Georges a joué avec ce livre.
Elle sortit précipitamment, accompagnée
de Beautrelet, de Massiban et du baron. L’enfant n’était pas dans sa chambre.
On le chercha de tous côtés. Enfin, on le trouva qui jouait derrière le
château. Mais ces trois personnes semblaient si agitées, et on lui demandait
des comptes avec tant d’autorité, qu’il se mit à pousser des hurlements. Tout
le monde courait a droite, a gauche. On questionnait les domestiques. C’était
un tumulte indescriptible. Et Beautrelet avait l’impression effroyable que la
vérité se retirait de lui comme de l’eau qui filtre à travers les doigts. Il
fit un effort pour se ressaisir, prit le bras de MmedeVillemon, et,
suivi du baron et de Massiban, il la ramena dans le salon et lui dit:
–Le livre est incomplet, soit,
deux pages sont arrachées... mais vous les avez lues, n’est-ce pas,
Madame?
–Oui.
–Vous savez ce qu’elles
contenaient?
–Oui.
–Vous pourriez nous le
répéter?
–Parfaitement. J’ai lu tout le
livre avec beaucoup de curiosité, mais ces deux pages surtout m’ont frappée,
étant donné l’intérêt des révélations, un intérêt considérable.
–Eh bien, parlez, Madame, parlez,
je vous en supplie. Ces révélations sont d’une importance exceptionnelle.
Parlez, je vous en prie, les minutes perdues ne se retrouvent pas. L’Aiguille
creuse...
–Oh! c’est bien simple, l’Aiguille
creuse veut dire...
À ce moment un domestique entra.
–Une lettre pour Madame...
–Tiens... mais le facteur est
passé.
–C’est un gamin qui me l’a
remise.
Mme de Villemon décacheta, lut, et
porta la main à son cœur, toute prête à tomber, soudain livide et terrifiée.
Le papier avait glissé à terre.
Beautrelet le ramassa et, sans même s’excuser, il lut à son tour:
«Taisez-vous... sinon votre
fils ne se réveillera pas...»
–Mon fils... mon fils...
bégayait-elle, si faible qu’elle ne pouvait même pas aller au secours de celui
qu’on menaçait.
Beautrelet la rassura.:
–Ce n’est pas sérieux... il y a
là une plaisanterie... voyons, qui aurait intérêt?
–À moins, insinua Massiban, que
ce soit Arsène Lupin.
Beautrelet lui fit signe de se taire.
Il le savait bien, parbleu, que l’ennemi était là, de nouveau, attentif et
résolu à tout, et c’est pourquoi justement il voulait arracher à
MmedeVillemon les mots suprêmes, si longtemps attendus, et les
arracher sur-le-champ, à la minute même.
–Je vous en supplie, Madame,
remettez-vous... Nous sommes tous là... Il n’y a aucun péril...
Allait-elle parler? Il le crut,
il l’espéra. Elle balbutia quelques syllabes. Mais la porte s’ouvrit encore. La
bonne, cette fois, entra. Elle semblait bouleversée.
– M.Georges... Madame...
M.Georges.
D’un coup, la mère retrouva toutes ses
forces. Plus vite que tous, et poussée par un instinct qui ne trompait pas,
elle dégringola les marches de l’escalier, traversa le vestibule et courut vers
la terrasse. Là, sur un fauteuil, le petit Georges était étendu, immobile.
–Eh bien quoi! il
dort!...
–Il s’est endormi subitement,
Madame, dit la bonne. J’ai voulu l’en empêcher, le porter dans sa chambre. Il
dormait déjà, et ses mains... ses mains étaient froides.
–Froides! balbutia la
mère... oui, c’est vrai... ah! mon Dieu, mon Dieu... pourvu qu’il se
réveille!
Beautrelet glissa ses doigts dans une
de ses poches, saisit la crosse de son revolver, de l’index agrippa la gâchette
sortit brusquement l’arme, et fit feu sur Massiban.
D’avance, pour ainsi dire, comme s’il
épiait les gestes du jeune homme, Massiban avait esquivé le coup. Mais déjà
Beautrelet s’était élancé sur lui en criant aux domestiques:
–À moi! c’est
Lupin!...
Sous la violence du choc, Massiban fut
renversé sur un des fauteuils d’osier.
Au bout de sept ou huit secondes, il se
releva, laissant Beautrelet étourdi, suffoquant et tenant dans ses mains le
revolver du jeune homme.
–Bien... parfait... ne bouge
pas... t’en as pour deux ou trois minutes... pas davantage... Mais vrai, t’as
mis le temps à me reconnaître. Faut-il que je lui aie bien pris sa tête, au
Massiban?...
Il se redressa, et d’aplomb maintenant
sur ses jambes, le torse solide, l’attitude redoutable, il ricana en regardant
les trois domestiques pétrifiés et le baron ahuri.
–Isidore, t’as fait une boulette.
Si tu ne leur avais pas dit que j’étais Lupin, ils me sautaient dessus. Et des
gaillards comme ceux-là, bigre, que serais-je devenu, mon Dieu! Un contre
quatre!
Il s’approcha d’eux:
–Allons, mes enfants, n’ayez pas
peur... je ne vous ferai pas de bobo... tenez, voulez-vous un bout de sucre d’orge?
Ça vous remontera. Ah! toi, par exemple, tu vas me rendre mon billet de
cent francs. Oui, oui, je te reconnais. C’est toi que j’ai payé tout à l’heure
pour porter la lettre à ta maîtresse... Allons, vite, mauvais serviteur...
Il prit le billet bleu que lui tendit
le domestique et le déchira en petits morceaux.
–L’argent de la trahison... ça me
brûle les doigts.
Il enleva son chapeau et s’inclinant
très bas devant MmedeVillemon:
–Me pardonnez-vous, Madame?
Les hasards de la vie –de la mienne surtout– obligent souvent à des
cruautés dont je suis le premier à rougir. Mais soyez sans crainte pour votre
fils, c’est une simple piqûre, une petite piqûre au bras que je lui ai faite,
pendant qu’on l’interrogeait. Dans une heure, tout au plus, il n’y paraîtra
pas... Encore une fois, toutes mes excuses. Mais j’ai besoin de votre silence.
Il salua de nouveau, remercia
M.deVélines de son aimable hospitalité, prit sa canne, alluma une
cigarette, en offrit une au baron, donna un coup de chapeau circulaire, cria d’un
petit ton protecteur à Beautrelet: «Adieu, Bébé!» et s’en
alla tranquillement en lançant des bouffées de cigarette dans le nez des
domestiques...
Beautrelet attendit quelques minutes.
MmedeVillemon, plus calme, veillait son fils. Il s’avança vers elle
dans le but de lui adresser un dernier appel. Leurs yeux se croisèrent. Il ne
dit rien. Il avait compris que jamais, maintenant, quoi qu’il arrivât, elle ne
parlerait. Là encore, dans ce cerveau de mère, le secret de l’Aiguille creuse
était enseveli aussi profondément que dans les ténèbres du passé.
Alors il renonça et partit.
Il était dix heures et demie. Il y
avait un train à onze heures cinquante. Lentement il suivit l’allée du parc et
s’engagea sur le chemin qui le menait à la gare.
–Eh bien, qu’en dis-tu, de
celle-là?
C’était Massiban, ou plutôt Lupin, qui
surgissait du bois contigu à la route.
–Est-ce bien combiné?
Est-ce que ton vieux camarade sait danser sur la corde raide? Je suis sûr
que t’en reviens pas, hein? et que tu te demandes si le nommé Massiban,
membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, a jamais existé?
Mais oui, il existe. On te le fera voir même, si t’es sage. Mais d’abord, que
je te rende ton revolver... Tu regardes s’il est chargé? Parfaitement,
mon petit. Cinq balles qui restent, dont une seule suffirait à m’envoyer ad
patres... Eh bien, tu le mets dans ta poche?... À la bonne heure... J’aime
mieux ça que ce que tu as fait là-bas... Vilain ton petit geste! Mais,
quoi, on est jeune, on s’aperçoit tout à coup, –un éclair!–
qu’on a été roulé une fois de plus par ce sacré Lupin, et qu’il est là devant
vous à trois pas... pfffft, on tire... Je ne t’en veux pas, va... La preuve c’est
que je t’invite à prendre place dans ma cent chevaux. Ça colle?
Il mit ses doigts dans sa bouche et
siffla.
Le contraste était délicieux entre l’apparence
vénérable du vieux Massiban, et la gaminerie de gestes et d’accent que Lupin
affectait, Beautrelet ne put s’empêcher de rire.
–Il a ri! il a ri! s’écria
Lupin en sautant de joie. Vois-tu, ce qui te manque, bébé, c’est le sourire...
tu es un peu grave pour ton âge... Tu es très sympathique, tu as un grand
charme de naïveté et de simplicité... mais vrai, t’as pas le sourire.
Il se planta devant lui.
–Tiens, j’parie que je vais te
faire pleurer. Sais-tu comment j’ai suivi ton enquête? comment j’ai connu
la lettre que Massiban t’a écrite et le rendez-vous qu’il avait pris pour ce
matin au château de Vélines? Par les bavardages de ton ami, celui chez
qui tu habites... Tu te confies à cet imbécile-là, et il n’a rien de plus
pressé que de tout confier à sa petite amie... Et sa petite amie n’a pas de
secrets pour Lupin. Qu’est-ce que je te disais? Te voilà tout chose...
Tes yeux se mouillent... l’amitié trahie, hein? ça te chagrine... Tiens,
tu es délicieux, mon petit... Pour un rien je t’embrasserais... tu as toujours
des regards étonnés qui me vont droit au cœur... Je me rappellerai toujours, l’autre
soir, à Gaillon, quand tu m’as consulté... Mais oui, c’était moi, le vieux
notaire... Mais ris donc, gosse... Vrai, je te répète, t’as pas le sourire.
Tiens, tu manques... comment dirais-je? tu manques de
«primesaut». Moi, j’ai le «primesaut».
On entendait le halètement d’un moteur
tout proche. Lupin saisit brusquement le bras de Beautrelet et, d’un ton froid,
les yeux dans les yeux:
–Tu vas te tenir tranquille
maintenant, hein? tu vois bien qu’il n’y a rien à faire. Alors à quoi bon
user tes forces et perdre ton temps? Il y a assez de bandits dans le
monde... Cours après, et lâche-moi... sinon... C’est convenu, n’est-ce
pas?
Il le secouait pour lui imposer sa
volonté. Puis il ricana:
Imbécile que je suis! Toi me
ficher la paix? T’es pas de ceux qui flanchent... Ah je ne sais pas ce
qui me retient... En deux temps et trois mouvements, tu serais ficelé,
bâillonné... et dans deux heures, à l’ombre pour quelques mois... Et je
pourrais me tourner les pouces en toute sécurité, me retirer dans la paisible
retraite que m’ont préparée mes aïeux, les rois de France, et jouir des trésors
qu’ils ont eu la gentillesse d’accumuler pour moi... Mais non, il est dit que
je ferai la gaffe jusqu’au bout... Qu’est-ce que tu veux? on a ses
faiblesses... Et j’en ai une pour toi... Et puis quoi, c’est pas encore fait. D’ici
à ce que tu aies mis le doigt dans le creux de l’Aiguille, il passera de l’eau
sous le pont... Que diable! Il m’a fallu dix jours à moi, Lupin. Il te
faudra bien dix ans. Il y a de l’espace, tout de même, entre nous deux.
L’automobile arrivait, une immense
voiture à carrosserie fermée. Il ouvrit la portière, Beautrelet poussa un cri.
Dans la limousine il y avait un homme et cet homme c’était Lupin ou plutôt
Massiban.
Il éclata de rire, comprenant soudain.
Lupin lui dit:
–Te retiens pas, il dort bien. Je
t’avais promis que tu le verrais. Tu t’expliques maintenant les choses?
Vers minuit, je savais votre rendez-vous au château. À sept heures du matin, j’étais
là. Quand Massiban est passé, je n’ai eu qu’à le cueillir... Et puis, une
petite piqûre... ça y était! Dors, mon bonhomme... On va te déposer sur
le talus... En plein soleil, pour n’avoir pas froid... Allons-y... bien...
parfait... À merveille... Et notre chapeau à la main!.. un p’tit sou, s’il
vous plaît... Ah! mon vieux Massiban, tu t’occupes de Lupin!
C’était vraiment d’une bouffonnerie
énorme que de voir l’un en face de l’autre les deux Massiban, l’un endormi et
branlant la tête, l’autre sérieux, plein d’attentions et de respect.
–Ayez pitié d’un pauvre
aveugle... Tiens, Massiban, voilà deux sous et ma carte de visite...
–Et maintenant, les enfants,
filons en quatrième vitesse... Tu entends, le mécano, du 120 à l’heure. En
voiture, Isidore... Il y a séance plénière de l’Institut aujourd’hui, et
Massiban doit lire, à trois heures et demie, un petit mémoire sur je ne sais
pas quoi. Eh bien, il le leur lira, son petit mémoire. Je vais leur servir un
Massiban complet, plus vrai que le vrai, avec mes idées à moi sur les
inscriptions lacustres. Pour une fois où je suis de l’Institut. Plus vite,
mécano, nous ne faisons que du 115... T’as peur, t’oublie donc que t’es avec
Lupin?... Ah! Isidore, et l’on ose dire que la vie est monotone,
mais la vie est une chose adorable, mon petit, seulement, il faut savoir... et
moi, je sais... Si tu crois que c’était pas à crever de joie tout à l’heure, au
château, quand tu bavardais avec le vieux Vélines et que moi, collé contre la
fenêtre, je déchirais les pages du livre historique! Et après, quand t’interrogeais
la dame de Villemon sur l’Aiguille creuse! Allait-elle parler? Oui,
elle parlerait... non, elle ne parlerait pas... oui... non... J’en avais la
chair de poule... Si elle parlait, c’était ma vie à refaire, tout l’échafaudage
détruit... Le domestique arriverait-il à temps? Oui... non... le voilà...
Mais Beautrelet va me démasquer? Jamais! trop gourde! Si...
non... voilà, ça y est... non, ça y est pas... si... il me reluque... ça y
est... il va prendre son revolver... Ah! quelle volupté!...
Isidore, tu parles trop... Dormons, veux-tu? Moi, je tombe de sommeil...
bonsoir...
Beautrelet le regarda. Il semblait
presque dormir déjà. Il dormait.
L’automobile, lancée à travers l’espace,
se ruait vers un horizon sans cesse atteint et toujours fuyant. Il n’y avait
plus ni villes, ni villages, ni champs, ni forêts, rien que de l’espace, de l’espace
dévoré, englouti. Longtemps Beautrelet regarda son compagnon de voyage avec une
curiosité ardente, et aussi avec le désir de pénétrer, à travers le masque qui
la couvrait, jusqu’à sa réelle physionomie. Et il songeait aux circonstances
qui les enfermaient ainsi l’un près de l’autre dans l’intimité de cette
automobile.
Mais, après les émotions et les
déceptions de cette matinée, fatigué à son tour, il s’endormit.
Quand il se réveilla, Lupin lisait.
Beautrelet se pencha pour voir le titre du livre. C’était Les Lettres à
Lucilius, de Sénèque le philosophe.
8
De César à Lupin
«Que diable! Il m’a
fallu dix jours, à moi Lupin... il te faudra bien dix ans!»
Cette phrase, prononcée par Lupin au
sortir du château de Vélines, eut une influence considérable sur la conduite de
Beautrelet. Très calme au fond et toujours maître de lui, Lupin avait néanmoins
de ces moments d’exaltation, de ces expansions un peu romantiques, théâtrales à
la fois et bon enfant, où il lui échappait certains aveux, certaines paroles
dont un garçon comme Beautrelet pouvait tirer profit.
À tort ou à raison, Beautrelet croyait
voir dans cette phrase un de ces aveux involontaires. Il était en droit de
conclure que, si Lupin mettait en parallèle ses efforts et les siens dans la
poursuite de la vérité sur l’Aiguille creuse, c’est que tous deux possédaient
des moyens identiques pour arriver au but, c’est que lui, Lupin, n’avait pas eu
des éléments de réussite différents de ceux que possédait son adversaire. Les
chances étaient les mêmes. Or, avec ces mêmes chances, avec ces mêmes éléments
de réussite, il avait suffi à Lupin de dix jours. Quels étaient ces éléments,
ces moyens et ces chances? Cela se réduisait en définitive à la
connaissance de la brochure publiée en 1815, brochure que Lupin avait sans
doute, comme Massiban, trouvée par hasard, et grâce à laquelle il était arrivé
à découvrir, dans le missel de Marie-Antoinette, l’indispensable document.
Donc, la brochure et le document, voilà les deux seules bases sur lesquelles
Lupin s’était appuyé. Avec cela, il avait reconstruit tout l’édifice. Pas de
secours étrangers. L’étude de la brochure et l’étude du document, un point, c’est
tout.
Eh bien! Beautrelet ne pouvait-il
se cantonner sur le même terrain? À quoi bon une lutte impossible?
À quoi bon ces vaines enquêtes où il était sûr, si tant est qu’il évitât les
embûches multipliées sous ses pas, de parvenir, en fin de compte, au plus
pitoyable des résultats?
Sa décision fut nette et immédiate, et,
tout en s’y conformant, il avait l’intuition heureuse qu’il était sur la bonne
voie. Tout d’abord il quitta sans inutiles récriminations son camarade de
Janson-de-Sailly, et, prenant sa valise, il alla s’installer après beaucoup de
tours et de détours dans un petit hôtel situé au centre même de Paris. De cet
hôtel il ne sortit point pendant des journées entières. Tout au plus
mangeait-il à la table d’hôte. Le reste du temps, enfermé à clef, les rideaux
de la chambre hermétiquement clos, il songeait.
«Dix jours», avait dit
Arsène Lupin. Beautrelet s’efforçant d’oublier tout ce qu’il avait fait et de
ne se rappeler que les éléments de la brochure et du document, ambitionnait
ardemment de rester dans les limites de ces dix jours. Le dixième cependant
passa, et le onzième et le douzième, mais le treizième jour une lueur se fit en
son cerveau, et très vite, avec la rapidité déconcertante de ces idées qui se
développent en nous comme des plantes miraculeuses, la vérité surgit, s’épanouit,
se fortifia. Le soir de ce treizième jour, il ne savait certes pas le mot du
problème, mais il connaissait en toute certitude une des méthodes qui pouvaient
en provoquer la découverte, la méthode féconde que Lupin sans aucun doute avait
utilisée.
Méthode fort simple et qui découlait de
cette unique question: existe-t-il un lien entre tous les événements
historiques, plus ou moins importants, auxquels la brochure rattache le mystère
de l’Aiguille creuse?
La diversité des événements rendait la
réponse difficile. Cependant, de l’examen approfondi auquel se livra
Beautrelet, il finit par se dégager un caractère essentiel à tous ces événements.
Tous, sans exception, se passaient dans les limites de l’ancienne Neustrie,
lesquelles correspondent à peu près à l’actuelle Normandie. Tous les héros de
la fantastique aventure sont Normands, ou le deviennent, ou agissent en pays
normand.
Quelle passionnante chevauchée à
travers les âges Quel émouvant spectacle que celui que tous, ces barons, ducs
et rois, partant de points si opposés et se donnant rendez-vous en ce coin du
monde!
Au hasard, Beautrelet feuilleta l’histoire.
C’est Roll, ou Rollon, premier duc normand, qui est maître du secret de
l’Aiguille après le traité de SaintClair-sur-Epte!
C’est Guillaume le Conquérant, duc de Normandie,
roi d’Angleterre, dont l’étendard est percé à la façon d’une aiguille!
C’est à Rouen que les Anglais
brûlent Jeanne d’Arc, maîtresse du secret!
Et tout à l’origine de l’aventure, qu’est-ce
que ce chef des Calètes qui paye sa rançon à César avec le secret de l’Aiguille,
sinon le chef des hommes du pays de Caux, du pays de Caux situé au cour même de
la Normandie?
L’hypothèse se précise. Le champ se
rétrécit. Rouen, les rives de la
Seine, le pays de Caux... il semble vraiment que toutes les
routes convergent de ce côté. Si l’on cite plus particulièrement deux rois de
France, maintenant que le secret, perdu pour les ducs de Normandie et pour
leurs héritiers les rois d’Angleterre, est devenu le secret royal de la France, c’est Henri IV,
Henri IV qui fit le siège de Rouen et gagna la bataille d’Arques, aux portes de
Dieppe. Et c’est François Ier, qui fonda Le Havre et prononça cette
phrase révélatrice: «Les rois de France portent des secrets qui
règlent souvent le sort des villes!» Rouen, Dieppe, Le Havre... les
trois sommets du triangle, les trois grandes villes qui occupent les trois
pointes. Au centre, le pays de Caux.
Le XVIIe siècle arrive.
Louis XIV brûle le livre où l’inconnu révèle la vérité. Le capitaine de
Larbeyrie s’empare d’un exemplaire, profite du secret qu’il a violé, dérobe un
certain nombre de bijoux et, surpris par des voleurs de grand chemin, meurt
assassiné. Or, quel est le lieu où se produit le guet-apens?
Gaillon! Gaillon, petite ville située sur la route qui mène du Havre, de
Rouen ou de Dieppe à Paris.
Un an après, Louis XIV achète un
domaine et construit le château de l’Aiguille. Quel emplacement
choisit-il? Le centre de la
France. De la sorte les curieux sont dépistés. On ne cherche
pas en Normandie.
Rouen... Dieppe... Le Havre... Le
triangle cauchois... Tout est là... D’un côté la mer. D’un autre la Seine. D’un autre, les deux
vallées qui conduisent de Rouen à Dieppe.
Un éclair illumina l’esprit de
Beautrelet. Cet espace de terrain, cette contrée des hauts plateaux qui vont
des falaises de la Seine
aux falaises de la Manche,
c’était toujours, presque toujours là, le champ même d’opérations où évoluait
Lupin.
Depuis dix ans, c’était précisément
cette région qu’il mettait en coupe réglée, comme s’il avait eu son repaire au
centre même du pays où se rattachait le plus étroitement la légende de l’Aiguille
creuse.
L’affaire du baron de Cahorn(4)?
Sur les bords de la Seine,
entre Rouen et Le Havre. L’affaire de Tibermesnil(5)?
À l’autre extrémité du plateau, entre Rouen et Dieppe. Les cambriolages de
Gruchet, de Montigny, de Crasville? En plein pays de Caux. Où Lupin se
rendait-il quand il fut attaqué et ligoté dans son compartiment par Pierre
Onfrey, l’assassin de la rue Lafontaine(6)?
À Rouen. Où Herlock Sholmès, prisonnier de Lupin, fut-il embarqué(7)?
Près du Havre.
Et tout le drame actuel, quel en fut le
théâtre? Ambrumésy, sur la route du Havre à Dieppe.
Rouen, Dieppe, Le Havre, toujours le
triangle cauchois.
Donc, quelques années auparavant,
Arsène Lupin, possesseur de la brochure et connaissant la cachette où
Marie-Antoinette avait dissimulé le document, Arsène Lupin finissait par mettre
la main sur le fameux livre d’heures. Possesseur du document, il partait en
campagne, trouvait, et s’établissait là, en pays conquis.
Beautrelet partit en campagne.
Il partit avec une véritable émotion,
en songeant à ce même voyage que Lupin avait effectué, à ces mêmes espoirs dont
il avait dû palpiter quand il s’en allait ainsi à la découverte du formidable
secret qui devait l’armer d’une telle puissance. Ses efforts à lui, Beautrelet,
auraient-ils le même résultat victorieux?
Il quitta Rouen de bonne heure, à pied,
la figure très maquillée, et son sac au bout d’un bâton, sur le dos, comme un
apprenti qui fait son tour de France.
Il alla droit à Duclair où il déjeuna.
Au sortir de ce bourg, il suivit la
Seine et ne la quitta pour ainsi dire plus. Son instinct,
renforcé, d’ailleurs, par bien des présomptions, le ramenait toujours aux rives
sinueuses du beau fleuve. Le château de Cahorn cambriolé, c’est par la Seine que filent les
collections. La
Chapelle-Dieu enlevée, c’est vers la Seine que sont convoyées les
vieilles pierres sculptées. Il imaginait comme une flottille de péniches
faisant le service régulier de Rouen au Havre et drainant les œuvres d’art et
les richesses d’une contrée pour les expédier de là vers le pays des
milliardaires.
–Je brûle... Je brûle!...
murmurait le jeune homme, tout pantelant sous les coups de la vérité qui le
heurtait par grands chocs successifs.
L’échec des premiers jours ne le
découragea point. Il avait une foi profonde, inébranlable dans la justesse de l’hypothèse
qui le dirigeait. Hardie, excessive, n’importe! elle était digne de l’ennemi
poursuivi. L’hypothèse valait la réalité prodigieuse qui avait nom Lupin. Avec
cet homme-là, devait-on chercher en dehors de l’énorme, de l’exagéré, du
surhumain? Jumièges, La
Mailleraye, Saint-Wandrille, Caudebec, Tancarville,
Quillebeuf, localités toutes pleines de son souvenir! Que de fois il
avait dû contempler la gloire de leurs clochers gothiques ou la splendeur de
leurs vastes ruines!
Mais Le Havre, les environs du Havre
attiraient Isidore comme les feux d’un phare.
«Les rois de France portent
des secrets qui règlent souvent le sort des villes.»
Paroles obscures et tout à coup, pour
Beautrelet, rayonnantes de clarté! N’était-ce pas l’exacte déclaration des
motifs qui avait décidé François Ier à créer une ville à cet
endroit, et le sort du Havre de Grâce n’était-il pas lié au secret même de l’Aiguille?
–C’est cela... c’est cela...
balbutia Beautrelet avec ivresse... Le vieil estuaire normand, l’un des points
essentiels, l’un des noyaux primitifs autour desquels s’est formée la
nationalité française, le vieil estuaire se complète par ces deux forces, l’une
en plein ciel, vivante, connue, port nouveau qui commande l’Océan et qui s’ouvre
sur le monde; l’autre ténébreuse, ignorée et d’autant plus inquiétante qu’elle
est invisible et impalpable. Tout un côté de l’histoire de France et de la
maison royale s’explique par l’Aiguille, de même que toute l’histoire de Lupin.
Les mêmes ressources d’énergie et de pouvoir alimentent et renouvellent la
fortune des rois et celle de l’aventurier.
De bourgade en bourgade, du fleuve à la
mer, Beautrelet fureta, le nez au vent, l’oreille aux écoutes et tâchant d’arracher
aux choses mêmes leur signification profonde. Était-ce ce coteau qu’il fallait
interroger? Cette forêt? Les maisons de ce village? Était-ce
parmi les paroles insignifiantes de ce paysan qu’il récolterait le petit mot
révélateur?
Un marin, il déjeunait dans une
auberge, en vue d’Honfleur, antique cité de l’estuaire. En face de lui,
mangeait un de ces maquignons normands, rouges et lourds, qui font les foires
de la région, le fouet à la main, une longue blouse sur le dos. Au bout d’un
instant, il parut à Beautrelet que cet homme le regardait avec une certaine
attention, comme s’il le connaissait ou du moins comme s’il cherchait à le
reconnaître.
«Bah! pensa-t-il, je me
trompe, je n’ai jamais vu ce marchand de chevaux et il ne m’a jamais vu.»
En effet, l’homme sembla ne plus s’occuper
de lui. Il alluma sa pipe, demanda du café et du cognac, fuma et but. Son repas
achevé, Beautrelet paya et se leva. Un groupe d’individus entrant au moment où
il allait sortir, il dut rester debout quelques secondes auprès de la table où
le maquignon était assis, et il l’entendit qui disait à voix basse:
–Bonjour, monsieur Beautrelet.
Isidore n’hésita pas. Il prit place
auprès de l’homme et lui dit:
–Oui, c’est moi... mais vous qui
êtes-vous? Comment m’avez-vous reconnu?
–Pas difficile... Et pourtant je
n’ai jamais vu que votre portrait dans les journaux. Mais vous êtes si mal...
comment dites-vous en français?... si mal grimé.
Il avait un accent étranger très net,
et Beautrelet crut discerner, en l’examinant, que lui aussi, il avait un masque
qui altérait sa physionomie.
–Qui êtes-vous?
répéta-t-il... Qui êtes-vous?
L’étranger sourit:
–Vous ne me reconnaissez
pas?
–Non. Je ne vous ai jamais vu.
–Pas plus que moi. Mais
rappelez-vous... Moi aussi, on publie mon portrait dans les journaux... et
souvent. Eh bien! ça y est?
–Non.
–Herlock Sholmès.
La rencontre était originale. Elle
était significative aussi. Tout de suite le jeune homme en saisit la portée.
Après un échange de compliments, il dit à Sholmès:
–Je suppose que si vous êtes
ici... c’est à cause de lui?
–Oui..
–Alors... alors... vous croyez
que nous avons des chances... de ce côté...
–J’en suis sûr.
La joie que Beautrelet ressentit à
constater que l’opinion de Sholmès coïncidait avec la sienne ne fut pas sans
mélange. Si l’Anglais arrivait au but, c’était la victoire partagée et qui sait
même s’il n’arriverait pas avant lui?
–Vous avez des preuves? des
indices?
–N’ayez pas peur, ricana l’Anglais,
comprenant son inquiétude, je ne marche pas sur vos brisées. Vous, c’est le document,
la brochure... des choses qui ne m’inspirent pas grande confiance.
–Et vous?
–Moi ce n’est pas cela.
–Est-il indiscret?...
–Nullement. Vous vous rappelez l’histoire
du diadème, l’histoire du duc de Charmerace(8)?
–Oui.
–Vous n’avez pas oublié Victoire,
la vieille nourrice de Lupin, celle que mon bon ami Ganimard a laissé échapper
dans une fausse voiture cellulaire?
–Non.
–J’ai retrouvé la piste de
Victoire. Elle habite une ferme non loin de la route nationale n°25. La
route nationale n°25, c’est la route du Havre à Lille. Par Victoire, j’irai
facilement jusqu’à Lupin.
–Ce sera long.
–Qu’importe! J’ai lâché
toutes mes affaires. Il n’y a plus que celle-là qui compte. Entre Lupin et moi
c’est une lutte... une lutte à mort.
Il prononça ces mots avec une sorte de
sauvagerie où l’on sentait toute la rancœur des humiliations senties, toute une
haine féroce contre le grand ennemi qui l’avait joué si cruellement.
–Allez-vous-en, murmura-t-il, on
nous regarde... c’est dangereux... Mais rappelez-vous mes paroles: le
jour où Lupin et moi nous serons l’un en face de l’autre, ce sera... ce sera
tragique.
Beautrelet quitta Sholmès tout à fait
rassuré: il n’y avait pas à craindre que l’Anglais le gagnât de vitesse.
Et quelle preuve encore lui apportait
le hasard de cette entrevue! La route du Havre à Lille passe par Dieppe.
C’est la grande route côtière du pays de Caux! La route maritime qui
commande les falaises de la
Manche! Et c’est dans une ferme voisine de cette route
que Victoire était installée. Victoire, c’est-à-dire Lupin, puisque l’un n’allait
pas sans l’autre, le maître sans la servante, toujours aveuglément dévouée.
«Je brûle... Je brûle... se
répétait le jeune homme... Dès que les circonstances m’apportent un élément nouveau
d’information, c’est pour confirmer ma supposition. D’un côté, certitude
absolue des bords de la Seine;
de l’autre, certitude de la route nationale. Les deux voies de communication se
rejoignent au Havre, à la ville de François Ier, la ville du secret.
Les limites se resserrent. Le pays de Caux n’est pas grand, et ce n’est encore
que la partie ouest du pays que je dois fouiller.»
Il se remit à l’œuvre avec acharnement.
«Ce que Lupin a trouvé, il n’y a
aucune raison pour que je ne le trouve pas», ne cessait-il de dire en
lui-même. Certes, Lupin devait avoir sur lui quelques gros avantages, peut-être
la connaissance approfondie de la région, des données précises sur les légendes
locales, moins que cela, un souvenir –avantage précieux, puisque lui,
Beautrelet, ne savait rien, et qu’il ignorait totalement ce pays, l’ayant
parcouru pour la première fois lors du cambriolage d’Ambrumésy, et rapidement,
sans s’y attarder.
Mais qu’importe!
Dût-il consacrer dix ans de sa vie à
cette enquête, il la mènerait à bout. Lupin était là. Il le voyait. Il le
devinait. Il l’attendait à ce détour de route, à la lisière de ce bois, au
sortir de ce village. Et chaque fois déçu, il semblait qu’il trouvât en chaque
déception une raison plus forte de s’obstiner encore.
Souvent, il se jetait sur le talus de
la route et s’enfonçait éperdument dans l’examen du document tel qu’il en
portait toujours sur lui la copie, c’est-à-dire avec la substitution des
voyelles aux chiffres:

Souvent aussi, selon son habitude, il
se couchait à plat ventre dans l’herbe haute et songeait des heures. Il avait
le temps. L’avenir lui appartenait.
Avec une patience admirable, il allait
de la Seine à
la mer, et de la mer à la Seine,
s’éloignant par degrés, revenant sur ses pas, et n’abandonnant le terrain que
lorsqu’il n’y avait plus théoriquement aucune chance d’y puiser le moindre
renseignement.
Il étudia, il scruta Montivilliers,
Saint-Romain, Octeville et Gonneville, et Criquetot.
Il frappait le soir chez les paysans et
leur demandait le gîte. Après dîner, on fumait ensemble et l’on devisait. Et il
leur faisait raconter des histoires qu’ils se racontaient aux longues veillées
d’hiver.
Et toujours cette question
sournoise:
–Et l’Aiguille? La légende
de l’Aiguille creuse... Vous ne la savez pas?
–Ma foi, non... je ne vois pas
ça...
–Cherchez bien... un conte de
vieille bonne femme... quelque chose où il s’agit d’une aiguille... Une
aiguille enchantée peut-être... que sais-je?
Rien. Aucune légende, aucun souvenir.
Et le lendemain, il repartait avec allégresse.
Un jour il passa par le joli village de
Saint-Jouin qui domine la mer, et descendit parmi le chaos de rocs qui s’est
éboulé de la falaise.
Puis il remonta sur le plateau et s’en
alla vers la valleuse de Bruneval, vers le cap d’Antifer, vers la petite crique
de Belle-Plage. Il marchait gaiement et légèrement, un peu las, mais si heureux
de vivre! si heureux même qu’il oubliait Lupin et le mystère de l’Aiguille
creuse et Victoire et Sholmès, et qu’il s’intéressait au spectacle des choses,
au ciel bleu, à la grande mer d’émeraude, tout éblouissante de soleil.
Des talus rectilignes, des restes de
murs en briques, où il crut reconnaître les vestiges d’un camp romain, l’intriguèrent.
Puis il aperçut une espèce de petit castel, bâti à l’imitation d’un fort
ancien, avec tourelles lézardées, hautes fenêtres gothiques, et qui était situé
sur un promontoire déchiqueté, montueux, rocailleux, et presque détaché de la
falaise. Une grille, flanquée de garde-fous et de broussailles de fer, en
défendait l’étroit passage.
Non sans peine, Beautrelet réussit à le
franchir. Au-dessus de la porte ogivale, que fermait une vieille serrure
rouillée, il lut ces mots:
Fort de Fréfossé(9)
Il n’essaya pas d’entrer, et tournant à
droite, il aborda, après avoir descendu une petite pente, un sentier qui
courait sur une arête de terre munie d’une rampe en bois. Tout au bout, il y
avait une grotte de proportions exiguës, formant comme une guérite à la pointe
du roc où elle était creusée, un roc abrupt tombant dans la mer.
On pouvait tout juste tenir debout au
centre de la grotte. Des multitudes d’inscriptions s’entrecroisaient sur ses
murs. Un trou presque carré percé à même la pierre s’ouvrait en lucarne du côté
de la terre, exactement face au fort de Fréfossé dont on apercevait à trente ou
quarante mètres la couronne crénelée. Beautrelet jeta son sac et s’assit. La
journée avait été lourde et fatigante. Il s’endormit un instant.
Le vent frais qui circulait dans la
grotte l’éveilla. Il resta quelques minutes immobile et distrait, les yeux
vagues. Il essayait de réfléchir, de reprendre sa pensée encore engourdie. Et
déjà, plus conscient, il allait se lever, quand il eut l’impression que ses
yeux soudain fixes, soudain agrandis, regardaient... Un frisson l’agita. Ses
mains se crispèrent, et il sentit que des gouttes de sueur se formaient à la
racine de ses cheveux.
–Non... non... balbutia-t-il... c’est
un rêve, une hallucination... Voyons, serait-ce possible?
Il s’agenouilla brusquement et se
pencha. Deux lettres énormes, d’un pied chacune peut-être, apparaissaient,
gravées en relief dans le granit du sol.
Ces deux lettres, sculptées
grossièrement, mais nettement, et dont l’usure des siècles avait arrondi les
angles et patiné la surface, ces deux lettres, c’étaient un D et un F.
Un D et un F! miracle
bouleversant! Un D et un F, précisément, deux lettres du document!
Les deux seules lettres du document!
Ah! Beautrelet n’avait même pas
besoin de le consulter pour évoquer ce groupe de lettres à la quatrième ligne,
la ligne des mesures et des indications!
Il les connaissait bien! Elles
étaient inscrites à jamais au fond de ses prunelles, incrustées à jamais dans
la substance même de son cerveau!
Il se releva, descendit le chemin
escarpé, remonta le long de l’ancien fort, de nouveau s’accrocha, pour passer,
aux piquants du garde-fou, et marcha rapidement vers un berger dont le troupeau
paissait au long sur une ondulation du plateau.
–Cette grotte, là-bas... cette
grotte...
Ses lèvres tremblaient et il cherchait
des mots qu’il ne trouvait pas. Le berger le contemplait avec stupeur. Enfin il
répéta:
–Oui, cette grotte... qui est
là... à droite du fort... A-t-elle un nom?
–Dame! Tous ceux d’Étretat
disent comme ça que c’est les Demoiselles.
–Quoi?... quoi?...
Que dites-vous?
–Eh ben oui... la chambre des
Demoiselles...
Isidore fut sur le point de lui sauter
à la gorge, comme si toute la vérité résidait en cet homme, et qu’il espérât la
lui prendre d’un coup, la lui arracher...
Les Demoiselles! Un des mots, un
des deux seuls mots connus du document!
Un vent de folie ébranla Beautrelet sur
ses jambes. Et cela s’enflait autour de lui, soufflait comme une bourrasque
impétueuse qui venait du large, qui venait de la terre, qui venait de toutes
parts et le fouettait à grands coups de vérité... Il comprenait! Le
document lui apparaissait avec son sens véritable! La chambre des
Demoiselles... Étretat...
«C’est cela... pensa-t-il, l’esprit
envahi de lumière... ce ne peut être que cela. Mais comment ne l’ai-je pas
deviné plus tôt?»
Il dit au berger, à voix basse:
–Bien... va-t’en... tu peux t’en
aller... merci...
L’homme, interdit, siffla son chien et
s’éloigna.
Une fois seul, Beautrelet retourna vers
le fort. Il l’avait déjà presque dépassé, quand tout à coup il s’abattit à
terre et resta blotti contre un pan de mur. Et il songeait en se tordant les
mains:
–Suis-je fou! Et s’il
me voit? Si ses complices me voient? Depuis une heure, je
vais... je viens...
Il ne bougea plus. Le soleil s’était
couché. La nuit peu à peu se mêlait au jour, estompant la silhouette des
choses.
Alors, par menus gestes insensibles, à
plat ventre, se glissant, rampant, il s’avança sur une des pointes du
promontoire, jusqu’au bout extrême de la falaise. Il y parvint. Du bout de ses
mains étendues, il écarta des touffes d’herbe, et sa tête émergea au-dessus de
l’abîme.
En face de lui, presque au niveau de la
falaise, en pleine mer, se dressait un roc énorme, haut de plus de
quatre-vingts mètres, obélisque colossal, d’aplomb sur sa large base de granit
que l’on apercevait au ras de l’eau et s’effilait ensuite jusqu’au sommet,
ainsi que la dent gigantesque d’un monstre marin. Blanc comme la falaise, d’un
blanc-gris et sale, l’effroyable monolithe était strié de lignes horizontales
marquées par du silex, et où l’on voyait le lent travail des siècles accumulant
les unes sur les autres les couches calcaires et les couches de galets.
De place en place une fissure, une
anfractuosité, et tout de suite, là, un peu de terre, de l’herbe, des feuilles.
Et tout cela puissant, solide,
formidable, avec un air de chose indestructible contre quoi l’assaut furieux
des vagues et des tempêtes ne pouvait prévaloir. Tout cela, définitif,
immanent, grandiose malgré la grandeur du rempart de falaises qui le dominait,
immense malgré l’immensité de l’espace où cela s’érigeait.
Les ongles de Beautrelet s’enfonçaient
dans le sol comme les griffes d’une bête prête à bondir sur sa proie. Ses yeux
pénétraient dans l’écorce rugueuse du roc, dans sa peau, lui semblait-il, dans
sa chair. Il le touchait, il le palpait, il en prenait connaissance et
possession... Il se l’assimilait...
L’horizon s’empourprait de tous les
feux du soleil disparu, et de longs nuages embrasés, immobiles dans le ciel,
formaient des paysages magnifiques, des lagunes irréelles, des plaines en
flammes, des forêts d’or, des lacs de sang, toute une fantasmagorie ardente et
paisible.
L’azur du ciel s’assombrit. Vénus
rayonnait d’un éclat merveilleux, puis des étoiles s’allumèrent, timides
encore.
Et Beautrelet, soudain, ferma les yeux
et serra convulsivement contre son front ses bras repliés. Là-bas
–oh! il pensa en mourir de joie, tellement l’émotion fut cruelle
qui étreignit son cœur–, là-bas presque en haut de l’Aiguille d’Étretat,
en dessous de la pointe extrême autour de laquelle voltigeaient des mouettes,
un peu de fumée qui suintait d’une crevasse, ainsi que d’une cheminée
invisible, un peu de fumée montait en lentes spirales dans l’air calme du
crépuscule.
9
Sésame, ouvre-toi!
L’Aiguille d’Étretat est creuse!
Phénomène naturel? Excavation
produite par des cataclysmes intérieurs ou par l’effort insensible de la mer
qui bouillonne, de la pluie qui s’infiltre? Ou bien œuvre surhumaine,
exécutée par des humains, Celtes, Gaulois, hommes préhistoriques?
Questions insolubles sans doute. Et qu’importait? L’essentiel résidait en
ceci: l’Aiguille était creuse.
À quarante ou cinquante mètres de cette
arche imposante qu’on appelle la
Porte d’Aval et qui s’élance du haut de la falaise, ainsi que
la branche colossale d’un arbre, pour prendre racine dans les rocs sous-marins,
s’érige un cône calcaire démesuré; et ce cône n’est qu’un bonnet d’écorce
pointu posé sur du vide
Révélation prodigieuse! Après
Lupin, voilà que Beautrelet découvrait le mot de la grande énigme, qui a plané
sur plus de vingt siècles! mot d’une importance suprême pour celui qui le
possédait jadis, aux lointaines époques où des hordes de barbares chevauchaient
le vieux monde! mot magique qui ouvre l’antre cyclopéen à des tribus
entières fuyant devant l’ennemi! mot mystérieux qui garde la porte de l’asile
le plus inviolable! mot prestigieux qui donne le Pouvoir et assure la
prépondérance!
Pour l’avoir connu, ce mot, César peut
asservir la Gaule. Pour
l’avoir connu, les Normands s’imposent au pays, et de là, plus tard, adossés à
ce point d’appui, conquièrent l’île voisine, conquièrent la Sicile, conquièrent l’Orient,
conquièrent le Nouveau-Monde!
Maîtres du secret, les rois d’Angleterre
dominent la France,
l’humilient, la dépècent, se font couronner rois à Paris. Ils le perdent, et c’est
la déroute.
Maîtres du secret, les rois de France
grandissent, débordent les limites étroites de leur domaine, fondent peu à peu
la grande nation et rayonnent de gloire et de puissance –ils l’oublient
ou ne savent point en user, et c’est la mort, l’exil, la déchéance.
Un royaume invisible, au sein des eaux
et à dix brasses de la terre!... Une forteresse ignorée, plus haute que
les tours de Notre-Dame et construite sur une base de granit plus large qu’une
place publique... Quelle force et quelle sécurité! De Paris à la mer, par
la Seine. Là,
Le Havre, ville nouvelle, ville nécessaire. Et à sept lieues de là, l’Aiguille
creuse, n’est-ce pas l’asile inexpugnable?
C’est l’asile et c’est aussi la
formidable cachette. Tous les trésors des rois, grossis de siècle en siècle,
tout l’or de France, tout ce qu’on extrait du peuple, tout ce qu’on arrache au
clergé, tout le butin ramassé sur les champs de bataille de l’Europe, c’est
dans la caverne royale qu’on l’entasse. Vieux sous d’or, écus reluisants,
doublons, ducats, florins, guinées, et les pierreries, et les diamants, et tous
les joyaux, et toutes les parures, tout est là. Qui le découvrirait? Qui
saurait jamais le secret impénétrable de l’Aiguille? Personne.
Si, Lupin.
Et Lupin devient cette sorte d’être
vraiment disproportionné que l’on connaît, ce miracle impossible à expliquer
tant que la vérité demeure dans l’ombre. Si infinies que soient les ressources
de son génie, elles ne peuvent suffire à la lutte qu’il soutient contre la Société. Il en faut d’autres
plus matérielles. Il faut la retraite sûre, il faut la certitude de l’impunité,
la paix qui permet l’exécution des plans.
Sans l’Aiguille creuse, Lupin est
incompréhensible, c’est un mythe, un personnage de roman, sans rapport avec la
réalité. Maître du secret, et de quel secret! c’est un homme comme les
autres, tout simplement, mais qui sait manier de façon supérieure l’arme
extraordinaire dont le destin l’a doté.
Donc, l’Aiguille est creuse, et c’est
là un fait indiscutable. Restait à savoir comment l’on y pouvait accéder.
Par la mer évidemment. Il devait y
avoir, du côté du large, quelque fissure abordable pour les barques à certaines
heures de la marée. Mais du côté de la terre?
Jusqu’au soir, Beautrelet resta
suspendu au-dessus de l’abîme, les yeux rivés à la masse d’ombre que formait la
pyramide, et songeant, méditant de tout l’effort de son esprit.
Puis il descendit vers Étretat, choisit
l’hôtel le plus modeste, dîna, monta dans sa chambre et déplia le document.
Pour lui, maintenant, c’était un jeu
que d’en préciser la signification. Tout de suite il s’aperçut que les trois
voyelles du mot Étretat se retrouvaient à la première ligne, dans leur ordre et
aux intervalles voulus. Cette première ligne s’établissait dès lors
ainsi:
e . a . a . . é t r e t a t . a . .
Quels mots pouvaient précéder Étretat?
Des mots sans doute qui s’appliquaient à la situation de l’Aiguille par rapport
au village. Or, l’Aiguille se dressait à gauche, à l’ouest... Il chercha et, se
souvenant que les vents d’ouest s’appelaient sur les côtes vents d’aval et que
la porte était justement dénommée d’Aval, il inscrivit:
En aval d’Étretat . a . .
La seconde ligne était celle du mot Demoiselles,
et, constatant aussitôt, avant ce mot, la série de toutes les voyelles qui
composent les mots la chambre des, il nota les deux phrases:
En aval d’Étretat –La chambre des
Demoiselles.
Il eut plus de mal pour la troisième
ligne, et ce n’est qu’après avoir tâtonné que, se rappelant la situation, non
loin de la chambre des Demoiselles, du castel construit à la place du fort de
Fréfossé, il finit par reconstituer ainsi le document presque complet:
En aval d’Étretat –la chambre des
Demoiselles –Sous le fort de Fréfossé –Aiguille creuse.
Cela, c’était les quatre grandes
formules, les formules essentielles et générales. Par elles, on se dirigeait en
aval d’Étretat, on entrait dans la chambre des Demoiselles, on passait selon
toutes probabilités sous le fort de Fréfossé et l’on arrivait à l’aiguille.
Comment? Par les indications et
les mesures qui formaient la quatrième ligne:

Cela, c’était évidemment les formules
plus spéciales, destinées à la recherche de l’issue par où l’on pénétrait, et
du chemin qui conduisait à l’Aiguille.
Beautrelet supposa aussitôt –et
son hypothèse était la conséquence logique du document– que, s’il y avait
réellement une communication directe entre la terre et l’obélisque de l’Aiguille,
le souterrain devait partir de la chambre des Demoiselles, passer sous le fort
de Fréfossé, descendre à pic les cent mètres de la falaise, et, par un tunnel
pratiqué sous les rocs de la mer, aboutir à l’Aiguille creuse.
L’entrée du souterrain? N’était-ce
pas les deux lettres D et F, si nettement découpées, qui la désignaient, qui la
livraient peut-être aussi grâce à quelque mécanisme ingénieux?
Toute la matinée du lendemain, Isidore
flâna dans Étretat et bavarda de droite et de gauche pour tâcher de recueillir
quelque renseignement utile. Enfin, l’après-midi, il monta sur la falaise.
Déguisé en matelot, il s’était rajeuni encore, et il avait l’air d’un gamin de
douze ans, avec sa culotte trop courte et son maillot de pêcheur.
À peine entré dans la grotte, il s’agenouilla
devant les lettres. Une déception l’attendait. Il eut beau frapper dessus, les
pousser, les manipuler dans tous les sens, elles ne bougèrent pas. Et il se
rendit compte assez rapidement qu’elles ne pouvaient réellement pas bouger et,
par conséquent, qu’elles ne commandaient aucun mécanisme. Pourtant... pourtant
elles signifiaient quelque chose! Des informations qu’il avait prises
dans le village, il résultait que personne n’avait jamais pu en expliquer la
présence, et que l’abbé Cochet, en son précieux livre sur Étretat(10),
s’était lui aussi penché vainement sur ce petit rébus. Mais Isidore savait ce
qu’ignorait le savant archéologue normand, c’est-à-dire la présence des deux
mêmes lettres sur le document, à la ligne des indications. Coïncidence fortuite?
Impossible. Alors?...
Une idée lui vint brusquement, et si
rationnelle, si simple, qu’il ne douta pas une seconde de sa justesse. Ce D et
cet F n’était-ce pas les initiales de deux des mots les plus importants du
document? mots qui représentaient –avec l’Aiguille– les
stations essentielles de la route à suivre: la chambre des Demoiselles
et le fort de Fréfossé. Le D de Demoiselles, l’F de Fréfossé, il y avait
là un rapport trop étrange pour être le fait du hasard.
En ce cas le problème s’offrait ainsi:
le groupe DF représente la relation qui existe entre la chambre des Demoiselles
et le fort de Fréfossé; la lettre isolée D qui commence la ligne
représente les Demoiselles, c’est-à-dire la grotte où il faut tout d’abord se
poster; et la lettre isolée F, qui se place au milieu de la ligne,
représente Fréfossé, c’est-à-dire l’entrée probable du souterrain.
Entre ces divers signes, il en reste
deux une sorte de rectangle inégal, marqué d’un trait sur la gauche, en bas, et
le chiffre 19, signes qui, en toute évidence, indiquent à ceux qui se trouvent
dans la grotte, le moyen de pénétrer sous le fort.
La forme de ce rectangle intriguait
Isidore. Y aurait-il autour de lui, sur les murs, ou tout au moins à portée du
regard, une inscription, une chose quelconque affectant une forme
rectangulaire?
Il chercha longtemps, et il était sur
le point d’abandonner cette piste, quand ses yeux rencontrèrent la petite
ouverture percée dans le roc et qui était comme la fenêtre de la chambre. Or
les bords de cette ouverture dessinaient précisément un rectangle rugueux,
inégal, grossier, mais tout de même un rectangle, et aussitôt Beautrelet
constata qu’en posant les deux pieds sur le D et sur l’F gravés dans le sol
–et ainsi s’expliquait la barre qui surmontait les deux lettres du
document– on se trouvait exactement à la hauteur de la fenêtre!
Il prit position à cet endroit et
regarda. La fenêtre étant dirigée, nous l’avons dit, vers la terre ferme, on
voyait d’abord le sentier qui reliait la grotte à la terre, sentier suspendu
entre deux abîmes, puis on apercevait la base même du monticule qui portait le
fort. Pour essayer de voir le fort, Beautrelet se pencha vers la gauche, et c’est
alors qu’il comprit la signification du trait arrondi, de la virgule qui
marquait le document en bas, à gauche en bas, à gauche de la fenêtre, un
morceau de silex formait saillie, et l’extrémité de ce morceau se recourbait
comme une griffe. On eût dit un véritable point de mire. Et si l’on appliquait
l’œil à ce point de mire, le regard découpait, sur la pente du monticule
opposé, une superficie de terrain assez restreinte et presque entièrement
occupée par un vieux mur de brique, vestige de l’ancien fort de Fréfossé ou de
l’ancien oppidum romain construit à cet endroit.
Beautrelet courut vers ce pan de mur,
long peut-être de dix mètres et dont la surface était tapissée d’herbes et de
plantes. Il ne releva aucun indice.
Et cependant, ce chiffre 19?
Il revint à la grotte, sortit de sa
poche un peloton de ficelle et un mètre en étoffe dont il s’était muni, noua la
ficelle à l’angle de silex, attacha un caillou au dix-neuvième mètre et le
lança du côté de la terre. Le caillou atteignit à peine l’extrémité du sentier.
«Triple idiot, pensa Beautrelet.
Est-ce que l’on comptait par mètres à cette époque? 19 signifie 19 toises
ou ne signifie rien.»
Le calcul effectué, il compta
trente-sept mètres sur la ficelle, fit un nœud, et, à tâtons, chercha sur le
pan du mur le point exact et forcément unique où le nœud formé à trente-sept
mètres de la fenêtre des Demoiselles toucherait le mur de Fréfossé. Après
quelques instants le point de contact s’établit. De sa main restée libre, il
écarta des feuilles de molène poussées entre les interstices.
Un cri lui échappa. Le nœud était posé
sur le centre d’une petite croix sculptée en relief sur une brique.
Or, le signe qui suivait le chiffre 19
sur le document était une croix!
Il lui fallut toute sa volonté pour
dominer l’émotion qui l’envahit. Hâtivement, de ses doigts crispés, il saisit
la croix et, tout en appuyant, il tourna comme il eût tourné les rayons d’une
roue. La brique oscilla. Il redoubla son effort: elle ne bougeait plus.
Alors, sans tourner, il appuya davantage. Il la sentit aussitôt qui cédait. Et
tout à coup, il y eut comme un déclenchement, un bruit de serrure qui s’ouvre;
et, à droite de la brique, sur une largeur d’un mètre, le pan du mur pivota et
découvrit l’orifice d’un souterrain.
Comme un fou, Beautrelet empoigna la
porte de fer dans laquelle les briques étaient scellées, la ramena violemment,
et la ferma. L’étonnement, la joie, la peur d’être surpris convulsaient sa
figure jusqu’à la rendre méconnaissable. Il eut la vision effarante de tout ce
qui s’était passé là, devant cette porte, depuis vingt siècles, de tous les
personnages initiés au grand secret, qui avaient pénétré par cette issue...
Celtes, Gaulois, Romains, Normands, Anglais, Français, barons, ducs, rois, et,
après eux tous, Arsène Lupin... et après Lupin, lui, Beautrelet... Il sentit
que son cerveau lui échappait. Ses paupières battirent. Il tomba évanoui et
roula jusqu’au bas de la rampe, au. bord même du précipice.
Sa tâche était finie, du moins la tâche
qu’il pouvait accomplir seul, avec les seules ressources dont il disposait.
Le soir, il écrivit au chef de la Sûreté une longue lettre,
où il rapportait fidèlement les résultats de son enquête et livrait le secret
de l’Aiguille creuse. Il demandait du secours pour achever l’œuvre et donnait
son adresse.
En attendant la réponse, il passa deux
nuits consécutives dans la chambre des Demoiselles. Il les passa, transi de
peur, les nerfs secoués d’une épouvante qu’exaspéraient les bruits nocturnes...
Il croyait à tout instant voir des ombres qui s’avançaient vers lui. On savait
sa présence dans la grotte... on venait... on l’égorgeait... Son regard
pourtant, éperdument fixe, soutenu par toute sa volonté, s’accrochait au pan de
mur.
La première nuit rien ne bougea, mais
la seconde, à la clarté des étoiles et d’un mince croissant de lune, il vit la
porte s’ouvrir et des silhouettes qui émergeaient des ténèbres. Il en compta
deux, trois, quatre, cinq...
Il lui sembla que ces cinq hommes
portaient des fardeaux assez volumineux. Ils coupèrent droit par les champs
jusqu’à la route du Havre et il discerna la bruit d’une automobile qui s’éloignait.
Il revint sur ses pas, il côtoya une
grande ferme. Mais au détour du chemin qui la bordait, il n’eut que le temps d’escalader
un talus et de se dissimuler derrière des arbres. Des hommes encore passèrent,
quatre... cinq... et tous chargés de paquets. Et deux minutes après, une autre
automobile gronda. Cette fois, il n’eut pas la force de retourner à son poste
et il rentra se coucher.
À son réveil, le garçon d’hôtel lui
apporta une lettre. Il la décacheta. C’était la carte de Ganimard.
–Enfin! s’écria Beautrelet,
qui sentait vraiment, après une campagne aussi dure, le besoin d’un secours.
Il se précipita les mains tendues.
Ganimard les prit, le contempla un moment et lui dit
–Vous êtes un rude type, mon
garçon. Bah! fit-il, le hasard m’a servi.
–Il n’y a pas de hasard avec lui,
affirma l’inspecteur, qui parlait toujours de Lupin d’un air solennel et sans
prononcer son nom.
Il s’assit.
–Alors nous le tenons?
–Comme on l’a déjà tenu plus de
vingt fois, dit Beautrelet en riant.
–Oui, mais aujourd’hui...
–Aujourd’hui, en effet, le cas
diffère. Nous connaissons sa retraite, son château fort, ce qui fait, somme
toute, que Lupin est Lupin. Il peut s’échapper. L’Aiguille d’Étretat ne le peut
pas.
–Pourquoi supposez-vous qu’il s’échappera?
demanda Ganimard inquiet.
–Pourquoi supposez-vous qu’il ait
besoin de s’échapper? répondit Beautrelet. Rien ne prouve qu’il soit dans
l’Aiguille actuellement. Cette nuit, onze de ses complices en sont sortis. Il
était peut-être l’un de ces onze.
Ganimard réfléchit.
–Vous avez raison. L’essentiel, c’est
l’Aiguille creuse. Pour le reste, espérons que la chance nous favorisera. Et
maintenant, causons.
Il prit de nouveau sa voix grave, son
air d’importance convaincue, et prononça:
–Mon cher Beautrelet, j’ai ordre
de vous recommander, à propos de cette affaire, la discrétion la plus absolue.
–Ordre de qui? fit
Beautrelet plaisantant. Du Préfet de police?
–Plus haut.
–Le président du Conseil?
–Plus haut.
–Bigre!
Ganimard baissa la voix.
–Beautrelet, j’arrive de l’Elysée.
On considère cette affaire comme un secret d’Etat, d’une extrême gravité. Il y
a des raisons sérieuses pour que l’on tienne ignorée cette citadelle
invisible... des raisons stratégiques surtout... Cela peut devenir un centre de
ravitaillement, un magasin de poudres nouvelles, de projectiles récemment
inventés, que sais-je? l’arsenal inconnu de la France.
–Mais comment espère-t-on garder
un tel secret? Jadis, un seul homme le détenait, le roi. Aujourd’hui,
nous sommes déjà quelques-uns à le savoir, sans compter la bande à Lupin.
–Eh! Quand on ne gagnerait
que dix ans, que cinq ans de silence! Ces cinq années peuvent être le
salut...
–Mais, pour s’emparer de cette
citadelle, de ce futur arsenal, il faut bien l’attaquer, il faut bien en
déloger Lupin. Et tout cela ne se fait pas sans bruit.
–Evidemment, on devinera quelque
chose, mais on ne saura pas. Et puis quoi, essayons.
–Soit, quel est votre plan?
–En deux mots, voilà. Tout d’abord
vous n’êtes pas Isidore Beautrelet, et il n’est pas non plus question d’Arsène
Lupin. Vous êtes et vous restez un gamin d’Étretat, lequel en flânant a surpris
des individus qui sortaient d’un souterrain. Vous supposez, n’est-ce pas, l’existence
d’un escalier qui perce la falaise du haut en bas?
–Oui, il y a plusieurs de ces
escaliers le long de la côte. Tenez, tout près, on m’a signalé, en face de
Bénouville, l’escalier du Curé, connu de tous les baigneurs. Et je ne parle pas
des trois ou quatre tunnels destinés aux pêcheurs.
–Donc, la moitié de mes hommes et
moi nous marchons guidés par vous. J’entre seul, ou accompagné, ceci est à
voir. Toujours est-il que l’attaque a lieu par là. Si Lupin n’est pas dans l’Aiguille,
nous établissons une souricière, où un jour ou l’autre il se fera pincer. S’il
est là...
–S’il est là, monsieur Ganimard,
il s’enfuira de l’Aiguille par la face postérieure, celle qui regarde la mer.
–En ce cas, il sera immédiatement
arrêté par l’autre moitié de mes hommes.
–Oui, mais si, comme je le
suppose, vous avez choisi le moment où la mer s’est retirée, laissant à
découvert la base de l’Aiguille, la chasse sera publique, puisqu’elle aura lieu
devant tous les pêcheurs de moules, de crevettes et de coquillages qui
pullulent sur les rochers avoisinants.
–C’est pourquoi je choisirai
justement l’heure où la mer sera pleine.
–En ce cas il s’enfuira sur une
barque.
–Et comme j’aurai là, moi, une
douzaine de barques de pêche dont chacune sera commandée par un de mes hommes,
il sera cueilli.
–S’il ne passe pas entre votre
douzaine de barques, ainsi qu’un poisson a travers les mailles.
–Soit. Mais alors je le coule à
fond.
–Fichtre! Vous aurez donc
des canons?
–Mon Dieu, oui. Il y a en ce
moment un torpilleur au Havre. Sur un coup de téléphone de moi, il se trouvera
à l’heure dite aux environs de l’Aiguille.
–Ce que Lupin sera fier! Un
torpilleur!... Allons, je vois, monsieur Ganimard, que vous avez tout
prévu. Il n’y a plus qu’à marcher. Quand donnons-nous l’assaut?
–Demain.
–La nuit?
–En plein jour, à marée montante,
sur le coup de dix heures.
–Parfait.
Sous ses apparences de gaieté,
Beautrelet cachait une véritable angoisse. Jusqu’au lendemain, il ne dormit
pas, agitant tour à tour les plans les plus impraticables. Ganimard l’avait
quitté pour se rendre à une dizaine de kilomètres d’Étretat, à Yport, où, par
prudence, il avait donné rendez-vous à ses hommes et où il fréta douze barques
de pêche, en vue, soi-disant de sondages le long de la côte.
À neuf heures trois quarts, escorté de
douze gaillards solides, il rencontrait Isidore au bas du chemin qui monte sur
la falaise. À dix heures précises, ils arrivaient devant le pan de mur. Et c’était
l’instant décisif.
–Qu’est-ce que tu as donc,
Beautrelet? Tu es vert? ricana Ganimard, tutoyant le jeune homme en
manière de moquerie.
–Et toi, monsieur Ganimard,
riposta Beautrelet, on croirait que ta dernière heure est venue.
Ils durent s’asseoir et Ganimard avala
quelques gorgées de rhum.
–Ce n’est pas le trac, dit-il,
mais, sapristi, quelle émotion! Chaque fois que je dois le pincer, ça me
prend comme ça aux entrailles. Un peu de rhum?
–Non.
–Et si vous restez en
route?
–C’est que je serai mort.
–Bigre! Enfin, nous
verrons. Et maintenant, ouvrez. Pas de danger d’être vu, hein?
–Non. L’Aiguille est plus basse
que la falaise, et en outre nous sommes dans un repli de terrain.
Beautrelet s’approcha du mur et pesa
sur la brique. Le déclenchement se produisit, et l’entrée du souterrain
apparut. À la lueur des lanternes qu’ils allumèrent, ils virent qu’il était
percé en forme de voûte, et que cette voûte, ainsi d’ailleurs que le sol
lui-même, était entièrement recouverte de briques.
Ils marchèrent pendant quelques
secondes, et tout de suite un escalier se présenta. Beautrelet compta
quarante-cinq marches, marches en briques, mais que l’action lente des pas
avait affaissées par le milieu.
–Sacré nom! jura Ganimard
qui tenait la tête, et qui s’arrêta subitement comme s’il avait heurté quelque
chose.
–Qu’y a-t-il?
–Une porte!
–Bigre, murmura Beautrelet en la
regardant, et pas commode à démolir. Un bloc de fer, tout simplement.
–Nous sommes fichus, dit
Ganimard, il n’y a même pas de serrure.
–Justement, c’est ce qui me donne
de l’espoir.
–Et pourquoi?
–Une porte est faite pour s’ouvrir,
et si celle-là n’a pas de serrure, c’est qu’il y a un secret pour l’ouvrir.
–Et comme nous ne connaissons pas
ce secret...
–Je vais le connaître.
–Par quel moyen?
–Par le moyen du document. La
quatrième ligne n’a pas d’autre raison que de résoudre les difficultés au
moment où elles s’offrent. Et la solution est relativement facile, puisqu’elle
est inscrite, non pour dérouter, mais pour aider ceux qui cherchent.
–Relativement facile! je ne
suis pas de votre avis, s’écria Ganimard qui avait déplié le document... Le
nombre 44 et un triangle marqué d’un point à gauche, c’est plutôt obscur.
–Mais non, mais non. Examinez la
porte. Vous verrez qu’elle est renforcée, aux quatre coins, de plaques de fer
en forme de triangles et que ces plaques sont maintenues par de gros clous.
Prenez la plaque de gauche, tout en bas, et faites jouer le clou qui est à l’angle...
Il y a neuf chances contre une, pour que nous tombions juste.
–Vous êtes tombé sur la dixième,
dit Ganimard après avoir essayé.
–Alors, c’est que le chiffre
44...
À voix basse, tout en réfléchissant,
Beautrelet continua:
–Voyons... Ganimard et moi, nous
sommes là, tous les deux, à la dernière marche de l’escalier... il y en a 45...
Pourquoi 45, tandis que le chiffre du document est 44? Coïncidence?
non... Dans toute cette affaire, il n’y a jamais eu de coïncidence, du moins
involontaire. Ganimard, ayez la bonté de remonter d’une marche... C’est cela,
ne quittez pas cette 44e marche. Et maintenant, je fais jouer le
clou de fer. Et la bobinette cherra... Sans quoi j’y perds mon latin...
La lourde porte en effet tourna sur ses
gonds. Une caverne assez spacieuse s’offrit à leurs regards.
–Nous devons être exactement sous
le fort de Fréfossé, dit Beautrelet. Maintenant les couches de terre sont
traversées. C’est fini de la brique. Nous sommes en pleine masse calcaire.
La salle était confusément éclairée par
un jet de lumière qui provenait de l’autre extrémité. En s’approchant ils
virent que c’était une fissure de la falaise, pratiquée dans un ressaut de la
paroi, et qui formait comme une sorte d’observatoire. En face d’eux, à
cinquante mètres, surgissait des flots le bloc impressionnant de l’Aiguille. À
droite, tout près, c’était l’arc-boutant de la porte d’Aval, à gauche, très
loin, fermant la courbe harmonieuse d’une vaste crique, une autre arche, plus
imposante encore, se découpait dans la falaise, la Manneporte (magna
porta), si grande, qu’un navire y aurait trouvé passage, ses mâts dressés et
toutes voiles dehors. Au fond, partout, la mer.
–Je ne vois pas notre flottille,
dit Beautrelet.
–Impossible, fit Ganimard, la
porte d’Aval nous cache toute la côte d’Étretat et d’Yport. Mais tenez, là-bas,
au large, cette ligne noire, au ras de l’eau...
–Eh bien?...
–Eh bien, c’est notre flotte de
guerre, le torpilleur n°25. Avec ça, Lupin peut s’évader... s’il veut
connaître les paysages sous-marins.
Une rampe marquait l’orifice de l’escalier,
près de la fissure. Ils s’y engagèrent. De temps à autre, une petite fenêtre
trouait la paroi, et chaque fois ils apercevaient l’Aiguille, dont la masse
leur semblait de plus en plus colossale. Un peu avant d’arriver au niveau de l’eau,
les fenêtres cessèrent, et ce fut l’obscurité.
Isidore comptait les marches à haute
voix. À la trois cent cinquante-huitième, ils débouchèrent dans un couloir plus
large que barrait encore une porte en fer, renforcée de plaques et de clous.
–Nous connaissons ça, dit
Beautrelet. Le document nous donne le nombre 357 et un triangle pointé à
droite. Nous n’avons qu’à recommencer l’opération.
La seconde porte obéit comme la
première. Un long, très long tunnel se présenta, éclairé de place en place par
la lueur vive de lanternes, suspendues à la voûte. Les murs suintaient, et des
gouttes d’eau tombaient sur le sol, de sorte que, d’un bout à l’autre, on avait
disposé pour faciliter la marche, un véritable trottoir en planches.
–Nous passons sous la mer, dit
Beautrelet. Vous venez, Ganimard?
L’inspecteur s’aventura dans le tunnel,
suivit la passerelle en bois et s’arrêta devant une lanterne qu’il
décrocha:
–Les ustensiles datent peut-être
du moyen âge, mais le mode d’éclairage est moderne. Ces messieurs s’éclairent
avec des manchons à incandescence.
Il continua son chemin. Le tunnel
aboutissait à une autre grotte de proportions plus spacieuses, où l’on
apercevait, en face, les premières marches d’un escalier qui montait.
–Maintenant, c’est l’ascension de
l’Aiguille qui commence, dit Ganimard, ça devient plus grave.
Mais un de ses hommes l’appela.
–Patron, un autre escalier, là,
sur la gauche.
Et tout de suite après, ils en
découvrirent un troisième sur la droite.
–Fichtre, murmura l’inspecteur,
la situation se complique. Si nous passons par ici, ils fileront par là, eux.
–Séparons-nous, proposa
Beautrelet.
–Non, non... ce serait nous
affaiblir... Il est préférable que l’un de nous parte en éclaireur.
–Moi, si vous voulez...
–Vous, Beautrelet, soit. Je
resterai avec mes hommes... comme ça, rien à craindre. Il peut y avoir d’autres
chemins que celui que nous avons suivi dans la falaise, et plusieurs chemins
aussi à travers l’Aiguille. Mais, pour sûr, entre la falaise et l’Aiguille, il
n’y a pas d’autre communication que le tunnel. Donc, il faut qu’on passe par
cette grotte. Donc je m’y installe jusqu’à votre retour. Allez, Beautrelet, et
de la prudence... À la moindre alerte, rappliquez...
Vivement Isidore disparut par l’escalier
du milieu. À la trentième marche, une porte, une véritable porte en bois l’arrêta.
Il saisit le bouton de la serrure et tourna. Elle n’était pas fermée.
Il entra dans une salle qui lui sembla
très basse, tellement elle était immense. Éclairée par de fortes lampes,
soutenue par des piliers trapus, entre lesquels s’ouvraient de profondes perspectives,
elle devait presque avoir les mêmes dimensions que l’Aiguille. Des caisses l’encombraient,
et une multitude d’objets, des meubles, des sièges, des bahuts, des crédences,
des coffrets, tout un fouillis comme on en voit au sous-sol des marchands d’antiquités.
À sa droite et à sa gauche, Beautrelet aperçut l’orifice de deux escaliers, les
mêmes sans doute que ceux qui partaient de la grotte inférieure. Il eût donc pu
redescendre et avertir Ganimard. Mais, en face de lui, un nouvel escalier
montait, et il eut la curiosité de poursuivre seul ses investigations.
Trente marches encore. Une porte, puis
une salle un peu moins vaste, sembla-t-il à Beautrelet. Et toujours, en face,
un escalier qui montait.
Trente marches encore. Une porte. Une
salle plus petite...
Beautrelet comprit le plan des travaux
exécutés à l’intérieur de l’Aiguille. C’était une série de salles superposées
les unes au-dessus des autres, et par conséquent, de plus en plus restreintes.
Toutes servaient de magasins.
À la quatrième, il n’y avait plus de
lampe. Un peu de jour filtrait par des fissures, et Beautrelet aperçût la mer à
une dizaine de mètres au-dessous de lui.
À ce moment, il se sentit si éloigné de
Ganimard qu’une certaine angoisse commença à l’envahir, et il lui fallut dominer
ses nerfs pour ne pas se sauver à toutes jambes. Aucun danger ne le menaçait
cependant, et même, autour de lui, le silence était tel qu’il se demandait si l’Aiguille
entière n’avait pas été abandonnée par Lupin et ses complices.
«Au prochain étage, se dit-il, je
m’arrêterai.»
Trente marches, toujours, puis une
porte, celle-ci plus légère, d’aspect plus moderne. Il la poussa doucement,
tout prêt à la fuite. Personne. Mais la salle différait des autres comme
destination. Aux murs, des tapisseries, sur le sol, des tapis. Deux dressoirs
magnifiques se faisaient vis-à-vis, chargés d’orfèvrerie. Les petites fenêtres,
pratiquées dans les fentes étroites et profondes, étaient garnies de vitres.
Au milieu de la pièce, une table
richement servie avec une nappe en dentelle, des compotiers de fruits et de
gâteaux, du champagne en carafes, et des fleurs, des amoncellements de fleurs.
Autour de la table, trois couverts.
Beautrelet s’approcha. Sur les
serviettes il y avait des cartes avec les noms des convives.
Il lut d’abord: Arsène Lupin.
En face: MmeArsène Lupin.
Il prit la troisième carte et tressauta
d’étonnement. Celle-là portait son nom: Isidore Beautrelet!
10
Le trésor des rois de France
Un rideau s’écarta.
–Bonjour, mon cher Beautrelet,
vous êtes un peu en retard. Le déjeuner était fixé à midi. Mais, enfin, à
quelques minutes près... Qu’y a-t-il donc? Vous ne me reconnaissez
pas? Je suis donc si changé!
Au cours de sa lutte contre Lupin,
Beautrelet avait connu bien des surprises, et il s’attendait encore, à l’heure
du dénouement, à passer par bien d’autres émotions, mais le choc cette fois fut
imprévu. Ce n’était pas de l’étonnement, mais de la stupeur, de l’épouvante.
L’homme qu’il avait en face de lui, l’homme
que toute la force brutale des événements l’obligeait à considérer comme Arsène
Lupin, cet homme c’était Valméras. Valméras! le propriétaire du château
de l’Aiguille. Valméras! celui-là même auquel il avait demandé secours
contre Arsène Lupin. Valméras! son compagnon d’expédition à Crozant.
Valméras le courageux ami qui avait rendu possible l’évasion de Raymonde en
frappant ou en affectant de frapper, dans l’ombre du vestibule, un complice de
Lupin!
–Vous... vous... C’est donc
vous! balbutia-t-il.
–Et pourquoi pas? s’écria Lupin.
Pensiez-vous donc me connaître définitivement parce que vous m’aviez vu sous
les traits d’un clergyman ou sous l’apparence de M.Massiban?
Hélas! quand on a choisi la situation sociale que j’occupe, il faut bien
se servir de ses petits talents de société. Si Lupin ne pouvait être, à sa
guise, pasteur de l’Église réformée et membre de l’Académie des Inscriptions et
des Belles-Lettres, ce serait à désespérer d’être Lupin. Or, Lupin, le vrai
Lupin, Beautrelet, le voici! Regarde de tous tes yeux, Beautrelet...
–Mais alors... si c’est vous...
alors... Mademoiselle...
–Eh oui, Beautrelet, tu l’as
dit...
Il écarta de nouveau la tenture, fit un
signe et annonça:
– MmeArsène Lupin.
–Ah! murmura le jeune homme
malgré tout confondu... MlledeSaint-Véran.
–Non, non, protesta Lupin,
MmeArsène Lupin ou plutôt, si vous préférez, MmeLouis Valméras, mon
épouse en justes noces, selon les formes légales les plus rigoureuses. Et grâce
à vous, mon cher Beautrelet.
Il lui tendit la main.
–Tous mes remerciements... et, de
votre part, je l’espère, sans rancune.
Chose bizarre, Beautrelet n’en
éprouvait point de la rancune. Aucun sentiment d’humiliation. Nulle amertume.
Il subissait si fortement l’énorme supériorité de son adversaire qu’il ne
rougissait pas d’avoir été vaincu par lui. Il serra la main qu’on lui offrait.
–Madame est servie.
Un domestique avait déposé sur la table
un plateau chargé de mets.
–Vous nous excuserez, Beautrelet,
mon chef est en congé, et nous serons contraints de manger froid.
Beautrelet n’avait guère envie de
manger. Il s’assit cependant, prodigieusement intéressé par l’attitude de
Lupin. Que savait-il au juste? Se rendait-il compte du danger qu’il
courait? Ignorait-il la présence de Ganimard et de ses hommes?...
Et Lupin continuait:
–Oui, grâce à vous, mon cher ami.
Certainement, Raymonde et moi, nous nous sommes aimés le premier jour.
Parfaitement, mon petit... L’enlèvement de Raymonde, sa captivité, des blagues,
tout cela: nous nous aimions... Mais elle, pas plus que moi, d’ailleurs,
quand nous fûmes libres de nous aimer, nous n’avons pu admettre qu’il s’établît
entre nous un de ces liens passagers qui sont à la merci du hasard. La
situation était donc insoluble pour Lupin. Mais elle ne l’était pas si je
redevenais le Louis Valméras que je n’ai pas cessé d’être depuis le jour de mon
enfance. C’est alors que j’eus l’idée, puisque vous ne lâchiez pas prise et que
vous aviez trouvé ce château de l’Aiguille, de profiter de votre obstination.
–Et de ma niaiserie.
–Bah! qui ne s’y fût laissé
prendre?
–De sorte que c’est sous mon
couvert, avec mon appui, que vous avez pu réussir?
–Parbleu! Comment aurait-on
soupçonné Valméras d’être Lupin, puisque Valméras était l’ami de Beautrelet, et
que Valméras venait d’arracher à Lupin celle que Lupin aimait? Et ce fut
charmant. Oh! les jolis souvenirs! L’expédition à Crozant!
les bouquets de fleurs trouvés: ma soi-disant lettre d’amour à
Raymonde! et, plus tard, les précautions que moi, Valméras, j’eus à
prendre contre moi, Lupin, avant mon mariage! Et, le soir de votre fameux
banquet, quand vous défaillîtes entre mes bras! Les jolis
souvenirs!...
Il y eut un silence. Beautrelet observa
Raymonde. Elle écoutait Lupin sans mot dire, et elle le regardait avec des yeux
où il y avait de l’amour, de la passion, et autre chose aussi, que le jeune
homme n’aurait pu définir, une sorte de gêne inquiète et comme une tristesse
confuse. Mais Lupin tourna les yeux vers elle et elle lui sourit tendrement. À
travers la table, leurs mains se joignirent.
–Que dis-tu de ma petite
installation, Beautrelet? s’écria Lupin... De l’allure, n’est-ce
pas? Je ne prétends point que ce soit du dernier confortable...
Cependant, quelques-uns s’en sont contentés, et non des moindres... Regarde la liste
de quelques personnages qui furent les propriétaires de l’Aiguille, et qui
tinrent à honneur d’y laisser la marque de leur passage.
Sur les murs, les uns au-dessous des
autres, ces mots étaient gravés:
César. Charlemagne. Roll. Guillaume le
Conquérant. Richard, roi d’Angleterre. Louis le Onzième. François. Henri IV.
Louis XIV. Arsène Lupin.
Qui s’inscrira désormais?
reprit-il. Hélas! la liste est close. De César à Lupin, et puis c’est
tout. bientôt, ce sera la foule anonyme qui viendra visiter l’étrange
citadelle. Et dire que, sans Lupin, tout cela restait à jamais inconnu des
hommes Ah! Beautrelet, le jour où j’ai mis le pied sur ce sol abandonné,
quelle sensation d’orgueil! Retrouver le secret perdu, en devenir le
maître, le seul maître! Héritier d’un pareil héritage! Après tant
de rois, habiter l’Aiguille!...
Un geste de sa femme l’interrompit.
Elle paraissait très agitée.
–Du bruit, dit-elle... du bruit
en dessous de nous... vous entendez...
–C’est le clapotement de l’eau,
fit Lupin.
–Mais non... mais non... Le bruit
des vagues, je le connais... c’est autre chose...
–Que voulez-vous que ce soit, ma
chère amie, dit Lupin en riant. Je n’ai invité que Beautrelet à déjeuner.
Et, s’adressant au domestique:
–Charolais, tu as fermé les
portes des escaliers derrière monsieur?
–Oui, et j’ai mis les verrous.
Lupin se leva:
–Allons, Raymonde, ne tremblez
pas ainsi... Ah! mais vous êtes toute pâle!
Il lui dit quelques mots à voix basse,
ainsi qu’au domestique, souleva le rideau et les fit sortir tous deux.
En bas, le bruit se précisait. C’étaient
des coups sourds qui se répétaient à intervalles égaux. Beautrelet pensa:
«Ganimard a perdu patience, et il
brise les portes.»
Très calme, et comme si, véritablement,
il n’eût pas entendu, Lupin reprit:
–Par exemple, rudement
endommagée, l’Aiguille, quand j’ai réussi à la découvrir! On voyait bien
que nul n’avait possédé le secret depuis un siècle, depuis Louis XVI et la Révolution. Le
tunnel menaçait ruine. Les escaliers s’effritaient. L’eau coulait à l’intérieur.
Il m’a fallu étayer, consolider, reconstruire.
Beautrelet ne put s’empêcher de
dire:
–À votre arrivée, était-ce
vide?
–À peu près. Les rois n’ont pas
dû utiliser l’Aiguille, ainsi que je l’ai fait, comme entrepôt...
–Comme refuge, alors?
–Oui, sans doute, au temps des
invasions, au temps des guerres civiles, également. Mais sa véritable
destination, ce fut d’être... comment dirais-je? le coffre-fort des rois
de France.
Les coups redoublaient, moins sourds maintenant.
Ganimard avait dû briser la première porte, et il s’attaquait à la seconde.
Un silence, puis d’autres coups plus
rapprochés encore. C’était la troisième porte. Il en restait deux.
Par une des fenêtres, Beautrelet
aperçut les barques qui cinglaient autour de l’Aiguille, et, non loin, flottant
comme un gros poisson noir, le torpilleur.
–Quel vacarme! s’exclama
Lupin, on ne s’entend pas! Montons, veux-tu? Peut-être cela t’intéressera-t-il
de visiter l’Aiguille.
Ils passèrent à l’étage au-dessus,
lequel était défendu, comme les autres, par une porte que Lupin referma
derrière lui.
–Ma galerie de tableaux, dit-il.
Les murs étaient couverts de toiles, où
Beautrelet lut aussitôt les signatures les plus illustres. Il y avait la Vierge à l’Agnus
Dei, de Raphaël, le Portrait de Lucrezia Fede, d’André del
Sarto; la Salomé,
de Titien; la Vierge
et les Anges, de Botticelli; des Tintoret, des Carpaccio, des
Rembrandt, des Vélasquez.
–De belles copies! approuva
Beautrelet...
Lupin le regarda d’un air
stupéfait:
–Quoi! Des copies!
Es-tu fou! Les copies sont à Madrid, mon cher, à Florence, à Venise, à
Munich, à Amsterdam.
–Alors, ça?
–Les toiles originales,
collectionnées avec patience dans tous les musées d’Europe, où je les ai
remplacées honnêtement par d’excellentes copies.
–Mais, un jour ou l’autre...
–Un jour ou l’autre, la fraude
sera découverte? Eh bien! l’on trouvera ma signature sur chacune
des toiles –par-derrière–, et l’on saura que c’est moi qui ai doté
mon pays de chefs-d’œuvre originaux. Après tout, je n’ai fait que ce qu’a fait
Napoléon en Italie... Ah! tiens, Beautrelet, voici les quatre Rubens de
M.deGesvres...
Les coups ne discontinuaient pas au
creux de l’Aiguille.
–Ce n’est plus tenable! dit
Lupin. Montons encore.
Un nouvel escalier. Une nouvelle porte.
–La salle des tapisseries,
annonça Lupin.
Elles n’étaient pas suspendues, mais
roulées, ficelées, étiquetées, et mêlées, d’ailleurs, à des paquets d’étoffes
anciennes, que Lupin déplia: brocarts merveilleux, velours admirables,
soies souples aux tons fanés, chasubles, tissus d’or et d’argent...
Ils montèrent encore et Beautrelet vit
la salle des horloges et des pendules, la salle des livres (oh! les
magnifiques reliures, et les volumes précieux introuvables, uniques exemplaires
dérobés aux grandes bibliothèques!) la salle des dentelles, la salle des
bibelots.
Et, chaque fois, le cercle de la salle
diminuait. Et, chaque fois, maintenant, le bruit des coups s’éloignait.
Ganimard perdait du terrain.
–La dernière, dit Lupin, la salle
du Trésor.
Celle-ci était toute différente. Ronde,
aussi, mais très haute, de forme conique, elle occupait le sommet de l’édifice,
et sa base devait se trouver à quinze ou vingt mètres de la pointe extrême de l’Aiguille.
Du côté de la falaise, point de
lucarne. Mais, du côté de la mer, comme nul regard indiscret n’était à
craindre, deux baies vitrées s’ouvraient, par où la lumière entrait
abondamment. Le sol était couvert d’un plancher de bois rare, à dessins
concentriques. Contre les murs, des vitrines, quelques tableaux.
–Les perles de mes collections,
dit Lupin. Tout ce que tu as vu jusque-là est à vendre. Des objets s’en vont, d’autres
arrivent. C’est le métier. Ici, dans ce sanctuaire, tout est sacré. Rien que du
choix, de l’essentiel, le meilleur du meilleur, de l’inappréciable. Regarde ces
bijoux, Beautrelet, amulettes chaldéennes, colliers égyptiens, bracelets
celtiques, chaînes arabes... Regarde ces statuettes, Beautrelet, cette Vénus
grecque, cet Apollon de Corinthe... Regarde ces Tanagras, Beautrelet!
Tous les vrais Tanagras sont ici. Hors de cette vitrine, il n’y en a pas un
seul au monde qui soit authentique. Quelle jouissance de se dire cela!
Beautrelet, tu te rappelles les pilleurs d’églises dans le Midi, la bande
Thomas et compagnie –des agents à moi, soit dit en passant–, eh
bien! voici la châsse d’Ambazac, la véritable, Beautrelet! Tu te
rappelles le scandale du Louvre, la tiare reconnue fausse, imaginée, fabriquée
par un artiste moderne... Voici la tiare de Saïtapharnès, la véritable,
Beautrelet! Regarde, regarde bien, Beautrelet! Voici la merveille
des merveilles, l’œuvre suprême, la pensée d’un dieu, voici la Joconde
de Vinci,
la véritable. À genoux, Beautrelet, toute la femme est devant toi!
Un long silence entre eux. En bas, les
coups se rapprochaient. Deux ou trois portes, pas davantage, les séparaient de
Ganimard.
Au large, on apercevait le dos noir du
torpilleur et les barques qui croisaient. Le jeune homme demanda:
–Et le trésor?
–Ah! petit, c’est cela,
surtout, qui t’intéresse! Tous ces chefs-d’œuvre de l’art humain, n’est-ce
pas? ça ne vaut pas, pour ta curiosité, la contemplation du trésor... Et
toute la foule sera comme toi! Allons, sois satisfait!
Il frappa violemment du pied, fit ainsi
basculer un des disques qui composaient le parquet, et, le soulevant comme le
couvercle d’une boîte, il découvrit une sorte de cuve, toute ronde, creusée à
même le roc. Elle était vide. Un peu plus loin, il exécuta la même manœuvre.
Une autre cuve apparut. Vide également. Trois fois encore, il recommença. Les
trois autres cuves étaient vides.
–Hein! ricana Lupin, quelle
déception! Sous Louis XI, sous Henri IV, sous Richelieu, les cinq cuves
devaient être pleines. Mais, pense donc à Louis XIV, à la folie de Versailles,
aux guerres, aux grands désastres du règne! Et pense à Louis XV, le roi
prodigue, à la Pompadour,
à la duBarry! Ce qu’on a dû puiser alors! Avec quels ongles
crochus on a dû gratter la pierre! Tu vois, plus rien...
Il s’arrêta:
–Si, Beautrelet, quelque chose
encore, la sixième cachette! Intangible, celle-là... Nul d’entre eux n’osa
jamais y toucher. C’était la ressource suprême... disons le mot, la poire pour
la soif. Regarde, Beautrelet.
Il se baissa et souleva le couvercle.
Un coffret de fer emplissait la cuve. Lupin sortit de sa poche une clef à gorge
et à rainures compliquées, et il ouvrit.
Ce fut un éblouissement. Toutes les
pierres précieuses étincelaient, toutes les couleurs flamboyaient, l’azur des
saphirs, le feu des rubis, le vert des émeraudes, le soleil des topazes.
–Regarde, regarde, petit
Beautrelet. Ils ont dévoré toute la monnaie d’or, toute la monnaie d’argent,
tous les écus, et tous les ducats, et tous les doublons, mais le coffre des
pierres précieuses est intact! Regarde les montures. Il y en a de toutes
les époques, de tous les siècles, de tous les pays. Les dots des reines sont
là. Chacune apporta sa part, Marguerite d’Écosse et Charlotte de Savoie, Marie
d’Angleterre et Catherine de Médicis et toutes les archiduchesses d’Autriche,
Eléonore, Elisabeth, Marie-Thérèse, Marie-Antoinette... Regarde ces perles,
Beautrelet! et ces diamants! l’énormité de ces diamants!
Aucun d’eux qui ne soit digne d’une impératrice! Le Régent de France n’est
pas plus beau!
Il se releva et tendit la main en signe
de serment:
–Beautrelet, tu diras à l’univers
que Lupin n’a pas pris une seule des pierres qui se trouvaient dans le coffre
royal, pas une seule, je le jure sur l’honneur! Je n’en avais pas le
droit. C’était la fortune de la
France...
En bas, Ganimard se hâtait. À la
répercussion des coups, il était facile de juger que l’on attaquait l’avant-dernière
porte, celle qui donnait accès à la salle des bibelots.
–Laissons le coffre ouvert, dit
Lupin, toutes les cuves aussi, tous ces petits sépulcres vides...
Il fit le tour de la pièce, examina
certaines vitrines, contempla certains tableaux et, se promenant d’un air
pensif:
–Comme c’est triste de quitter
tout cela! Quel déchirement! Mes plus belles heures, je les ai
passées ici, seul en face de ces objets que j’aimais... Et mes yeux ne les
verront plus, et mes mains ne les toucheront plus.
Il y avait sur son visage contracté une
telle expression de lassitude que Beautrelet en éprouva une pitié confuse. La
douleur, chez cet homme, devait prendre des proportions plus grandes que chez
un autre, de même que la joie, de même que l’orgueil ou l’humiliation.
Près de la fenêtre, maintenant, le
doigt tendu vers l’horizon, il disait:
–Ce qui est plus triste encore, c’est
cela, tout cela qu’il me faut abandonner. Est-ce beau? la mer immense...
le ciel... À droite et à gauche les falaises d’Étretat, avec leurs trois
portes, la porte d’Amont, la porte d’Aval, la Manneporte... autant
d’arcs de triomphe pour le maître... Et le maître c’était moi! Roi de l’aventure!
Roi de l’Aiguille creuse! Royaume étrange et surnaturel! De César à
Lupin... Quelle destinée!
Il éclata de rire.
–Roi de féerie? et pourquoi
cela? disons tout de suite roi d’Yvetot! Quelle blague! Roi
du monde, oui, voilà la vérité! De cette pointe d’Aiguille, je dominais l’univers,
je le tenais dans mes griffes comme une proie! Soulève la tiare de
Saïtapharnès, Beautrelet... Tu vois ce double appareil téléphonique... À
droite, c’est la communication avec Paris –ligne spéciale. À gauche, avec
Londres, ligne spéciale. Par Londres j’ai l’Amérique, j’ai l’Asie, j’ai l’Australie!
Dans tous ces pays, des comptoirs, des agents de vente, des rabatteurs. C’est
le trafic international. C’est le grand marché de l’art et de l’antiquité, la
foire du monde. Ah! Beautrelet, il y a des moments où ma puissance me
tourne la tête. Je suis ivre de force et d’autorité...
La porte en dessous céda. On entendit
Ganimard et ses hommes qui couraient et qui cherchaient... Après un instant,
Lupin reprit, à voix basse:
–Et voilà, c’est fini... Une
petite fille a passé, qui a des cheveux blonds, de beaux yeux tristes, et une
âme honnête, oui, honnête, et c’est fini... moi-même je démolis le formidable
édifice... tout le reste me paraît absurde et puéril... il n’y a plus que ses
cheveux qui comptent... ses yeux tristes... et sa petite âme honnête.
Les hommes montaient l’escalier. Un
coup ébranla a porte, la dernière... Lupin empoigna brusquement le bras du
jeune homme.
–Comprends-tu Beautrelet,
pourquoi je t’ai laissé le champ libre, alors que, tant de fois, depuis des
semaines, j’aurais pu t’écraser? Comprends-tu que tu aies réussi à
parvenir jusqu’ici? Comprends-tu que j’aie délivré à chacun de mes hommes
leur part de butin et que tu les aies rencontrés l’autre nuit sur la
falaise? Tu le comprends, n’est-ce pas? L’Aiguille creuse, c’est l’Aventure.
Tant qu’elle est à moi, je reste l’Aventurier. L’Aiguille reprise, c’est tout
le passé qui se détache de moi, c’est l’avenir qui commence, un avenir de paix
et de bonheur où je ne rougirai plus quand les yeux de Raymonde me regarderont,
un avenir...
Il se retourna furieux, vers la
porte:
–Mais tais-toi donc, Ganimard, je
n’ai pas fini ma tirade!
Les coups se précipitaient. On eût dit
le choc d’une poutre projetée contre la porte. Debout en face de Lupin,
Beautrelet, éperdu de curiosité, attendait les événements, sans comprendre le
manège de Lupin. Qu’il eût livré l’Aiguille, soit, mais pourquoi se livrait-il
lui-même? Quel était son plan? Éspérait-il échapper à
Ganimard? Et d’un autre côté, où donc se trouvait Raymonde?
Lupin cependant murmurait,
songeur:
–Honnête... Arsène Lupin
honnête... plus de vol... mener la vie de tout le monde... Et pourquoi
pas? il n’y a aucune raison pour que je ne retrouve pas le même succès...
Mais fiche-moi donc la paix, Ganimard! Tu ignores donc, triple idiot, que
je suis en train de prononcer des paroles historiques, et que Beautrelet les
recueille pour nos petits-fils!
Il se mit à rire:
–Je perds mon temps. Jamais
Ganimard ne saisira l’utilité de mes paroles historiques.
Il prit un morceau de craie rouge,
approcha du mur un escabeau, et il inscrivit en grosses lettres:
Arsène Lupin lègue à la France tous les trésors de
l’Aiguille creuse, à la seule condition que ces trésors soient installés au
Musée du Louvre, dans des salles qui porteront le nom de
«Salles Arsène Lupin».
–Maintenant, dit-il, ma
conscience est en paix. La
France et moi nous sommes quittes.
Les assaillants frappaient à tour de
bras. Un des panneaux fut éventré. Une main passa, cherchant la serrure.
–Tonnerre, dit Lupin, Ganimard
est capable d’arriver au but, pour une fois.
Il sauta sur la serrure et enleva la
clef.
–Crac, mon vieux, cette porte-là
est solide... J’ai tout mon temps... Beautrelet, je te dis adieu... Et
merci!... car vraiment tu aurais pu me compliquer l’attaque... mais tu es
un délicat, toi!
Il s’était dirigé vers un grand
triptyque de Van den Weiden, qui représentait les Rois Mages. Il replia le
volet de droite et découvrit ainsi une petite porte dont il saisit la poignée.
–Bonne chasse, Ganimard, et bien
des choses chez toi!
Un coup de feu retentit. Il bondit en
arrière.
–Ah canaille, en plein
cœur! T’as donc pris des leçons? Fichu le roi mage! En plein
cœur! Fracassé comme une pipe à la foire...
–Rends-toi, Lupin! hurla
Ganimard dont le revolver surgissait hors du panneau brisé et dont on
apercevait les yeux brillants... Rends-toi, Lupin!
–Et la garde, est-ce qu’elle se
rend?
–Si tu bouges, je te brûle...
–Allons donc, tu ne peux pas m’avoir
d’ici!
De fait, Lupin s’était éloigné, et si
Ganimard, par la brèche pratiquée dans la porte, pouvait tirer droit devant
lui, il ne pouvait tirer ni surtout viser du côté où se trouvait Lupin... La
situation de celui-ci n’en était pas moins terrible, puisque l’issue sur
laquelle il comptait, la petite porte du triptyque, s’ouvrait en face de
Ganimard. Essayer de s’enfuir, c’était s’exposer au feu du policier... et il
restait cinq balles dans le revolver.
–Fichtre, dit-il en riant, mes
actions sont en baisse. C’est bien fait, mon vieux Lupin, t’as voulu avoir une
dernière sensation et t’as trop tiré sur la corde. Fallait pas tant bavarder.
Il s’aplatit contre le mur. Sous l’effort
des hommes, un pan du panneau encore avait cédé, et Ganimard était plus à l’aise.
Trois mètres, pas davantage, séparaient les deux adversaires. Mais une vitrine
en bois doré protégeait Lupin.
–À moi donc, Beautrelet, s’écria
le vieux policier, qui grinçait de rage... tire donc dessus, au lieu de
reluquer comme ça!...
Isidore, en effet, n’avait pas remué,
spectateur passionné, mais indécis jusque-là. De toutes ses forces, il eût
voulu se mêler à la lutte et abattre la proie qu’il tenait à sa merci. Un
sentiment obscur l’en empêchait.
L’appel de Ganimard le secoua. Sa main
se crispa à la crosse de son revolver.
«Si je prends parti, pensa-t-il
Lupin est perdu... et j’en ai le droit... c’est mon devoir...»
Leurs yeux se rencontrèrent. Ceux de
Lupin étaient calmes, attentifs, presque curieux, comme si, dans l’effroyable
danger qui le menaçait, il ne se fût intéressé qu’au problème moral qui
étreignait le jeune homme. Isidore se déciderait-il à donner le coup de grâce à
l’ennemi vaincu?... La porte craqua du haut en bas.
–À moi, Beautrelet, nous le
tenons, vociféra Ganimard.
Isidore leva son revolver.
Ce qui se passa fut si rapide qu’il n’en
eut pour ainsi dire conscience que par la suite. Il vit Lupin se baisser,
courir le long du mur, raser la porte, au-dessous de l’arme même que
brandissait vainement Ganimard, et il se sentit soudain, lui, Beautrelet,
projeté à terre, ramassé aussitôt, et soulevé par une force invincible.
Lupin le tenait en l’air, comme un
bouclier vivant, derrière lequel il se cachait.
–Dix contre un que je m’échappe,
Ganimard! Avec Lupin, vois-tu, il y a toujours de la ressource...
Il avait reculé rapidement vers le
triptyque. Tenant d’une main Beautrelet plaqué contre sa poitrine, de l’autre
il dégagea l’issue et referma la petite porte. Il était sauvé... Tout de suite
un escalier s’offrit à eux, qui descendait brusquement.
–Allons, dit Lupin, en poussant
Beautrelet devant lui, l’armée de terre est battue... occupons nous de la
flotte française. Après Waterloo, Trafalgar... T’en auras pour ton argent,
hein, petit!... Ah! que c’est drôle, les voilà qui cognent le
triptyque maintenant... Trop tard, les enfants... Mais file donc, Beautrelet...
L’escalier, creusé dans la paroi de l’Aiguille,
dans son écorce même, tournait tout autour de la pyramide, l’encerclant comme
la spirale d’un toboggan.
L’un pressant l’autre, ils
dégringolaient les marches deux par deux, trois par trois. De place en place un
jet de lumière giclait à travers une fissure, et Beautrelet emportait la vision
des barques de pêche qui évoluaient à quelques dizaines de brasses, et du
torpilleur noir...
Ils descendaient, ils descendaient,
Isidore silencieux, Lupin toujours exubérant.
–Je voudrais bien savoir ce que
fait Ganimard? Dégringole-t-il les autres escaliers pour me barrer l’entrée
du tunnel? Non, il n’est pas si bête... Il aura laissé là quatre
hommes... et quatre hommes suffisent.
Il s’arrêta.
–Écoute... ils crient là-haut...
c’est ça, ils auront ouvert la fenêtre et ils appellent leur flotte... Regarde,
on se démène sur les barques... on échange des signaux... le torpilleur
bouge... Brave torpilleur! je te reconnais, tu viens du Havre...
Canonniers, à vos postes... Bigre, voilà le commandant... Bonjour,
Duguay-Trouin.
Il passa son bras par une fenêtre et
agita son mouchoir. Puis il se remit en marche.
–La flotte ennemie fait force de
rames, dit-il. L’abordage est imminent. Dieu que je m’amuse!
Ils perçurent des bruits de voix
au-dessous d’eux. À ce moment, ils approchaient du niveau de la mer, et ils
débouchèrent presque aussitôt dans une vaste grotte où deux lanternes allaient
et venaient parmi l’obscurité. Une ombre surgit et une femme se jeta au cou de
Lupin!
–Vite! vite! j’étais
inquiète!... Qu’est-ce que vous faisiez?... Mais vous n’êtes pas
seul?...
Lupin la rassura.
–C’est notre ami Beautrelet...
Figure-toi que notre ami Beautrelet a eu la délicatesse... mais je te
raconterai cela... nous n’avons pas le temps... Charolais, tu es là?...
Ah! bien... Le bateau?...
Charolais répondit «Le bateau est
prêt.»
–Allume, fit Lupin.
Au bout d’un instant le bruit d’un
moteur crépita, et Beautrelet dont le regard s’habituait peu à peu aux
demi-ténèbres, finit par se rendre compte qu’ils se trouvaient sur une sorte de
quai, au bord de l’eau, et que, devant eux, flottait un canot.
–Un canot automobile, dit Lupin,
complétant les observations de Beautrelet. Hein, tout ça t’épate, mon vieil
Isidore... Tu ne comprends pas?... Comme l’eau que tu vois n’est autre
que l’eau de la mer qui s’infiltre à chaque marée dans cette excavation, il en
résulte que j’ai là une petite rade invisible et sûre...
Mais fermée, objecta Beautrelet.
Personne ne peut y entrer, et personne en sortir.
–Si, moi, fit Lupin, et je vais
te le prouver.
Il commença par conduire Raymonde, puis
revint chercher Beautrelet. Celui-ci hésita.
–Tu as peur? dit Lupin.
–De quoi?
–D’être coulé à fond par le
torpilleur?
–Non.
–Alors tu te demandes si ton
devoir n’est pas de rester côté Ganimard, justice, société, morale, au lieu d’aller
côté Lupin, honte, infamie, déshonneur?
–Précisément.
–Par malheur, mon petit, tu n’as
pas le choix... Pour l’instant, il faut qu’on nous croie morts tous les deux...
et qu’on me fiche la paix que l’on doit à un futur honnête homme. Plus tard,
quand je t’aurai rendu ta liberté, tu parleras à ta guise... je n’aurai plus
rien à craindre.
À la manière dont Lupin lui étreignit
le bras, Beautrelet sentit que toute résistance était inutile. Et puis,
pourquoi résister? N’avait-il pas le droit de s’abandonner à la sympathie
irrésistible que, malgré tout, cet homme lui inspirait? Ce sentiment fut
si net en lui qu’il eut envie de dire à Lupin:
«Écoutez, vous courez un autre
danger plus grave: Sholmès est sur vos traces...»
–Allons, viens, lui dit Lupin,
avant qu’il se fût résolu à parler.
Il obéit et se laissa mener jusqu’au
bateau, dont la forme lui parut singulière et l’aspect tout à fait imprévu.
Une fois sur le pont, ils descendirent
les degrés d’un petit escalier abrupt, d’une échelle plutôt, qui était
accrochée à une trappe, laquelle trappe se referma sur eux.
Au bas de l’échelle, il y avait,
vivement éclairé par une lampe, un réduit de dimensions très exiguës où se
trouvait déjà Raymonde, et où ils eurent exactement la place de s’asseoir tous
les trois. Lupin décrocha un cornet acoustique et ordonna: «En
route, Charolais.»
Isidore eut l’impression désagréable
que l’on éprouve à descendre dans un ascenseur, l’impression du sol, de la
terre qui se dérobe sous vous, l’impression du vide. Cette fois, c’était l’eau
qui se dérobait, et du vide s’entrouvrait, lentement...
–Hein, nous coulons? ricana
Lupin. Rassure-toi... le temps de passer de la grotte supérieure où nous
sommes, à une petite grotte située tout en bas, à demi ouverte à la mer, et où
l’on peut entrer à marée basse... tous les ramasseux de coquillages la
connaissent... Ah! dix secondes d’arrêt... nous passons... et le passage
est étroit! juste la grandeur du sous-marin...
–Mais, interrogea Beautrelet,
comment se fait-il que les pêcheurs qui entrent dans la grotte d’en bas ne
sachent pas qu’elle est percée en haut et communique avec une autre grotte d’où
part un escalier qui traverse l’Aiguille? La vérité est à la disposition
du premier venu.
–Erreur, Beautrelet! La
voûte de la petite grotte publique est fermée, à marée basse, par un plafond
mobile, couleur de roche, que la mer en montant déplace et élève avec elle, et
que la mer en redescendant rapplique hermétiquement sur la petite grotte. C’est
pourquoi à marée haute, je puis passer... Hein c’est ingénieux... Une idée à
Bibi ça... Il est vrai que ni César, ni Louis XIV, bref qu’aucun de mes aïeux
ne pouvait l’avoir puisqu’ils ne jouissaient pas du sous-marin... Ils se
contentaient de l’escalier qui descendait alors jusqu’à la petite grotte du
bas... Moi, j’ai supprimé les dernières marches et imaginé ce plafond mobile.
Un cadeau que je fais à la France... Raymonde, ma chérie, éteignez la lampe
qui est à côté de vous... nous n’en avons plus besoin... au contraire.
En effet, une clarté pâle, qui semblait
la couleur même de l’eau, les avait accueillis au sortir de la grotte et
pénétrait dans la cabine par les deux hublots dont elle était munie et par une
grosse calotte de verre qui dépassait le plancher du pont et permettait d’inspecter
les couches supérieures de la mer.
Et tout de suite une ombre glissa
au-dessus d’eux.
–L’attaque va se produire. La
flotte ennemie cerne l’Aiguille... Mais si creuse que soit cette Aiguille, je
me demande comment ils vont y pénétrer...
Il prit le cornet acoustique:
–Ne quittons pas les fonds,
Charolais... Où allons-nous? Mais je te l’ai dit... À Port-Lupin... et à
toute vitesse, hein? Il faut qu’il y ait de l’eau pour aborder... nous
avons une dame avec nous.
Ils rasaient la plaine de rocs. Les
algues, soulevées, se dressaient comme une lourde végétation noire, et les
courants profonds les faisaient onduler gracieusement, se détendre, et s’allonger
comme des chevelures qui flottent. Une ombre encore, plus longue...
–C’est le torpilleur, dit
Lupin.., le canon va donner de la voix... Que va faire Duguay-Trouin?
Bombarder l’Aiguille? Ce que nous perdons, Beautrelet, en n’assistant pas
à la rencontre de Duguay-Trouin et de Ganimard! La réunion des forces
terrestres et des forces navales!... Hé, Charolais! nous dormons...
On filait vite, cependant. Les champs
de sable avaient succédé aux rochers, puis ils virent presque aussitôt d’autres
rochers, qui marquaient la pointe droite d’Étretat, la porte d’Amont. Des
poissons s’enfuyaient à leur approche. L’un deux plus hardi s’accrocha au
hublot, et il les regardait de ses gros yeux immobiles et fixes.
–À la bonne heure, nous marchons,
s’écria Lupin... Que dis-tu de ma coquille de noix, Beautrelet? Pas mauvaise,
n’est-ce pas?... Tu te rappelles l’aventure du Sept-de-cœur (11),
la fin misérable de l’ingénieur Lacombe, et comment, après avoir puni ses
meurtriers, j’ai offert à l’Etat ses papiers et ses plans pour la construction
d’un nouveau sous-marin –encore un cadeau à la France.– Eh
bien! parmi ces plans, j’avais gardé ceux d’un canot automobile
submersible, et voilà comment tu as l’honneur de naviguer en ma compagnie...
Il appela Charolais.
–Fais-nous monter, plus de
danger...
Ils bondirent jusqu’à la surface et la
cloche de verre émergea... Ils se trouvaient à un mille des côtes, hors de vue
par conséquent, et Beautrelet put alors se rendre un compte plus juste de la
rapidité vertigineuse avec laquelle ils avançaient.
Fécamp d’abord passa devant eux, puis
toutes les plages normandes, Saint-Pierre, les Petites-Dalles, Veulettes,
Saint-Valery, Veules, Quiberville.
Lupin plaisantait toujours, et Isidore
ne se lassait pas de le regarder et de l’entendre, émerveillé par la verve de
cet homme, sa gaieté, sa gaminerie, son insouciance ironique, sa joie de vivre.
Il observait aussi Raymonde. La jeune
femme demeurait silencieuse, serrée contre celui qu’elle aimait. Elle avait
pris ses mains entre les siennes et souvent levait les yeux sur lui, et
plusieurs fois Beautrelet remarqua que ses mains se crispaient un peu et que la
tristesse de ses yeux s’accentuait. Et, chaque fois, c’était comme une réponse
muette et douloureuse aux boutades de Lupin. On eût dit que cette légèreté de
paroles, cette vision sarcastique de la vie lui causaient une souffrance.
–Tais-toi, murmura-t-elle... c’est
défier le destin que de rire... Tant de malheurs peuvent encore nous
atteindre!
En face de Dieppe, on dut plonger pour
n’être pas aperçu des embarcations de pêche. Et vingt minutes plus tard, ils
obliquèrent vers la côte, et le bateau entra dans un petit port sous-marin
formé par une coupure irrégulière entre les rochers, se rangea le long d’un
môle et remonta doucement à la surface.
–Port-Lupin, annonça Lupin.
L’endroit situé à cinq lieues de
Dieppe, à trois lieues du Tréport, protégé à droite et à gauche par deux
éboulements de falaise, était absolument désert. Un sable fin tapissait les
pentes de la menue plage.
–À terre, Beautrelet... Raymonde,
donnez-moi la main... Toi, Charolais, retourne à l’Aiguille pour ce qui se
passe entre Ganimard et Duguay-Trouin, et tu viendras me le dire à la fin du
jour. Ça me passionne, cette affaire-là!
Beautrelet se demandait avec certaine
curiosité comment ils allaient sortir de cette anse emprisonnée qui s’appelait
Port-Lupin, quand il avisa au pied même de la falaise les montants d’une
échelle de fer.
–Isidore, dit Lupin, si tu
connaissais ta géographie et ton histoire, tu saurais que nous sommes au bas de
la gorge de Parfonval, sur la commune de Biville. Il y a plus d’un siècle, dans
la nuit du 23 août 1803, Georges Cadoudal et six complices, débarqués en France
avec l’intention d’enlever le premier consul Bonaparte, se hissèrent jusqu’en
haut par le chemin que je vais te montrer. Depuis, des éboulements ont démoli
ce chemin. Mais Valméras, plus connu sous le nom d’Arsène Lupin, l’a fait
restaurer à ses frais, et il a acheté la ferme de la Neuvillette, où les
conjurés ont passé leur première nuit, et où, retiré des affaires, désintéressé
des choses de ce monde, il va vivre, entre sa mère et sa femme, la vie
respectable du hobereau. Le gentleman-cambrioleur est mort, vive le
gentleman-farmer!
Après l’échelle, c’était comme un
étranglement, une ravine abrupte creusée par les eaux de pluie, et au fond de
laquelle on s’accrochait à un simulacre d’escalier garni d’une rampe. Ainsi que
l’expliqua Lupin, cette rampe avait été mise en lieu et place de «l’estamperche»,
longue cordée fixée à des pieux dont s’aidaient jadis les gens du pays pour
descendre à la plage... Une demi-heure d’ascension et ils débouchèrent sur le
plateau non loin d’une de ces huttes creusées en pleine terre, et qui servent d’abri
aux douaniers de la côte. Et précisément, au détour de la sente, un douanier
apparut.
–Rien de nouveau, Gomel?
lui dit Lupin.
–Rien, patron.
–Personne de suspect?
–Non, patron... cependant...
–Quoi?
–Ma femme... qui est couturière à
la Neuvillette...
–Oui, je sais... Césarine... Eh
bien?
–Il paraît qu’un matelot rôdait
ce matin dans le village.
–Quelle tête avait-il, ce
matelot?
–Pas naturelle... Une tête d’Anglais.
–Ah! fit Lupin préoccupé...
Et tu as donné l’ordre à Césarine...
–D’ouvrir l’œil, oui, patron.
–C’est bien, surveille le retour
de Charolais d’ici deux, trois heures... S’il y a quelque chose, je suis à la
ferme.
Il reprit son chemin et dit à
Beautrelet:
–C’est inquiétant... Est-ce
Sholmès? Ah! si c’est lui, exaspéré comme il doit l’être, tout est
à craindre.
Il hésita un moment:
–Je me demande si nous ne
devrions pas rebrousser chemin... oui, j’ai de mauvais pressentiments...
Des plaines légèrement ondulées se
déroulaient à perte de vue. Un peu sur la gauche, de belles allées d’arbres
menaient vers la ferme de la
Neuvillette dont on apercevait les bâtiments... C’était la
retraite qu’il avait préparée, l’asile de repos promis à Raymonde. Allait-il,
pour d’absurdes idées, renoncer au bonheur à l’instant même où il atteignait le
but?
Il saisit le bras d’Isidore, et lui
montrant Raymonde qui les précédait:
–Regarde-la. Quand elle marche,
sa taille a un petit balancement que je ne puis voir sans trembler... Mais,
tout en elle me donne ce tremblement de l’émotion et de l’amour, ses gestes
aussi bien que son immobilité, son silence comme le son de sa voix. Tiens, le
fait seul de marcher sur la trace de ses pas me cause un véritable bien-être.
Ah! Beautrelet, oubliera-telle jamais que je fus Lupin? Tout ce
passé qu’elle exècre, parviendrai-je à l’effacer de son souvenir?
Il se domina et, avec une assurance
obstinée:
–Elle oubliera!
affirma-t-il. Elle oubliera parce que je lui ai fait tous les sacrifices. J’ai
sacrifié le refuge inviolable de l’Aiguille creuse, j’ai sacrifié mes trésors,
ma puissance, mon orgueil... je sacrifierai tout... Je ne veux plus être
rien... plus rien qu’un homme qui aime... un homme honnête puisqu’elle ne peut
aimer qu’un homme honnête... Après tout, qu’est-ce que ça me fait d’être
honnête? Ce n’est pas plus déshonorant qu’autre chose...
La boutade lui échappa pour ainsi dire
à son insu. Sa voix demeura grave et sans ironie. Et il murmurait avec une
violence contenue:
–Ah! vois-tu, Beautrelet,
de toutes les joies effrénées que j’ai goûtées dans ma vie d’aventures, il n’en
est pas une qui vaille la joie que me donne son regard quand elle est contente
de moi... Je me sens tout faible alors... et j’ai envie de pleurer...
Pleurait-il? Beautrelet eut l’intuition
que des larmes mouillaient ses yeux. Des larmes dans le yeux de Lupin!
des larmes d’amour!
Ils approchaient d’une vieille porte
qui servait d’entrée à la ferme. Lupin s’arrêta une seconde et balbutia:
–Pourquoi ai-je peur?... C’est
comme une oppression... Est-ce que l’aventure de l’Aiguille creuse n’est pas
finie? Est-ce que le destin n’accepte pas le dénouement que j’ai
choisi?
Raymonde se retourna, tout inquiète.
–Voilà Césarine. Elle court...
La femme du douanier, en effet,
arrivait de la ferme en toute hâte. Lupin se précipita:
–Quoi! qu’y a-t-il?
Parlez donc!
Suffoquée, à bout de souffle, Césarine
bégaya:
–Un homme... j’ai vu un homme
dans le salon.
–L’Anglais de ce matin?
–Oui... mais déguisé autrement...
–Il vous a vue?
–Non. Il a vu votre mère.
MmeValméras l’a surpris comme il s’en allait.
–Eh bien?
–Il lui a dit qu’il cherchait
Louis Valméras, qu’il était votre ami.
–Alors?
–Alors Madame a répondu que son
fils était en voyage... pour des années...
–Et il est parti?...
–Non. Il a fait des signes par la
fenêtre qui donne sur la plaine... comme s’il appelait quelqu’un.
Lupin semblait hésiter. Un grand cri
déchira l’air. Raymonde gémit:
–C’est ta mère... je reconnais...
Il se jeta sur elle, et l’entraînant
dans un état de passion farouche:
–Viens... fuyons... toi d’abord...
Mais tout de suite il s’arrêta, éperdu,
bouleversé.
–Non, je ne peux pas... c’est
abominable... Pardonne-moi... Raymonde... la pauvre femme là-bas... Reste
ici... Beautrelet, ne la quitte pas.
Il s’élança le long du talus qui
environne la ferme, tourna, et le suivit, en courant, jusqu’auprès de la
barrière qui s’ouvre sur la plaine... Raymonde, que Beautrelet n’avait pu
retenir, arriva presque en même temps que lui, et Beautrelet, dissimulé
derrière les arbres, aperçut, dans l’allée déserte qui menait de la ferme à la
barrière, trois hommes, dont l’un, le plus grand, marchait en tête, et dont
deux autres tenaient sous les bras une femme qui essayait de résister et qui
poussait des gémissements de douleur.
Le jour commençait à baisser. Cependant
Beautrelet reconnut Herlock Sholmès. La femme était âgée. Des cheveux blancs
encadraient son visage livide. Ils approchaient tous les quatre. Ils
atteignaient la barrière. Sholmès ouvrit un battant. Alors Lupin s’avança et se
planta devant lui.
Le choc parut d’autant plus effroyable
qu’il fut silencieux, presque solennel. Longtemps les deux ennemis se
mesurèrent du regard. Une haine égale convulsait leurs visages, ils ne
bougeaient pas.
Lupin prononça avec un calme
terrifiant:
–Ordonne à tes hommes de laisser
cette femme.
–Non!
On eût pu croire que l’un et l’autre
ils redoutaient d’engager la lutte suprême et que l’un et l’autre ils
ramassaient toutes leurs forces. Et plus de paroles inutiles cette fois, plus
de provocations railleuses. Le silence, un silence de mort.
Folle d’angoisse, Raymonde attendait l’issue
du duel. Beautrelet lui avait saisi le bras et la maintenait immobile. Au bout
d’un instant, Lupin répéta:
–Ordonne à tes hommes de laisser
cette femme.
–Non!
Lupin prononça:
–Écoute, Sholmès...
Mais il s’interrompit, comprenant la
stupidité des mots. En face de ce colosse d’orgueil et de volonté qui s’appelait
Sholmès, que signifiaient les menaces?
Décidé à tout, brusquement il porta la
main à la poche de son veston. L’Anglais le prévint, et, bondissant vers sa
prisonnière, il lui colla le canon de son revolver à deux pouces de la tempe.
–Pas un geste, Lupin, ou je tire.
En même temps ses deux acolytes
sortirent leurs armes et les braquèrent sur Lupin... Celui-ci se raidit, dompta
la rage qui le soulevait, et, froidement, les deux mains dans ses poches, la
poitrine offerte à l’ennemi, il recommença:
–Sholmès, pour la troisième fois,
laisse cette femme tranquille.
L’Anglais ricana:
–On n’a pas droit d’y toucher,
peut-être! Allons, allons, assez de blagues! Tu ne t’appelles pas
plus Valméras que tu ne t’appelles Lupin, c’est un nom que tu as volé, comme tu
avais volé le nom de Charmerace. Et celle que tu fais passer pour ta mère, c’est
Victoire, ta vieille complice, celle qui t’a élevé...
Sholmès eut un tort. Emporté par son
désir de vengeance, il regarda Raymonde, que ces révélations frappaient d’horreur.
Lupin profita de l’imprudence. D’un mouvement rapide, il fit feu.
–Damnation! hurla Sholmès,
dont le bras, transpercé, retomba le long de son corps.
Et apostrophant ses hommes:
–Tirez donc, vous autres!
Tirez donc!
Mais Lupin avait sauté sur eux, et il
ne s’était pas écoulé deux secondes que celui de droite roulait à terre, la
poitrine démolie, tandis que l’autre, la mâchoire fracassée, s’écroulait contre
la barrière.
–Débrouille-toi, Victoire...
attache-les... Et maintenant, à nous deux, l’Anglais...
Il se baissa en jurant:
–Ah! canaille...
Sholmès avait ramassé son arme de la
main gauche et le visait.
Une détonation... un cri de détresse...
Raymonde s’était précipitée entre les deux hommes, face à l’Anglais. Elle
chancela, porta la main à sa gorge, se redressa, tournoya, et s’abattit aux
pieds de Lupin.
–Raymonde!...
Raymonde!
Il se jeta sur elle et la pressa contre
lui.
–Morte, fit-il.
Il y eut un moment de stupeur. Sholmès
semblait confondu de son acte. Victoire balbutiait:
–Mon petit... Mon petit...
Beautrelet s’avança vers la jeune femme
et se pencha pour l’examiner. Lupin répétait: «Morte...
morte...» d’un ton réfléchi, comme s’il ne comprenait pas encore.
Mais sa figure se creusa, transformée
soudain, ravagée de douleur. Et il fut alors secoué d’une sorte de folie, fit
des gestes irraisonnés, se tordit les poings, trépigna comme un enfant qui
souffre trop.
–Misérable! cria-t-il tout
à coup, dans un accès de haine.
Et d’un choc formidable, renversant
Sholmès, il le saisit à la gorge et lui enfonça ses doigts crispés dans la
chair. L’Anglais râla, sans même se débattre.
–Mon petit, mon petit, supplia
Victoire...
Beautrelet accourut. Mais Lupin déjà
avait lâché prise, et, près de son ennemi étendu à terre, il sanglotait.
Spectacle pitoyable! Beautrelet
ne devait jamais en oublier l’horreur tragique, lui qui savait tout l’amour de
Lupin pour Raymonde, et tout ce que le grand aventurier avait immolé de
lui-même pour animer d’un sourire le visage de sa bien-aimée.
La nuit commençait à recouvrir d’un
linceul d’ombre le champ de bataille. Les trois Anglais ficelés et bâillonnés
gisaient dans l’herbe haute. Des chansons bercèrent le vaste silence de la
plaine. C’était les gens de la
Neuvillette qui revenaient du travail.
Lupin se dressa. Il écouta les voix
monotones. Puis il considéra la ferme heureuse où il avait espéré vivre
paisiblement auprès de Raymonde. Puis il la regarda, elle, la pauvre amoureuse,
que l’amour avait tuée, et qui dormait, toute blanche, de l’éternel sommeil.
Les paysans approchaient cependant.
Alors Lupin se pencha, saisit la morte dans ses bras puissants, la souleva d’un
coup, et, ployé en deux, l’étendit sur son dos.
–Allons-nous-en, Victoire.
–Allons-nous-en, mon petit.
–Adieu, Beautrelet, dit-il.
Et, chargé du précieux et horrible
fardeau, suivi de sa vieille servante, silencieux, farouche, il partit du côté
de la mer, et s’enfonça dans l’ombre profonde...
1)
Francs de 1909 (Note de l’éditeur).
2) Arsène Lupin, pièce en quatre actes.
3)
Arsène Lupin contre Herlock Sholmès.
4)
Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur (Arsène Lupin en prison).
5)
Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur (Herlock Sholmès arrive
trop tard).
6)
Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur (Le mystérieux voyageur).
7)
Arsène Lupin contre Herlock Sholmès (La Dame blonde).
8)
Arsène Lupin, pièce en 4 actes.
9)
Le fort de Fréfossé portait le nom d’un domaine voisin dont il
dépendait. Sa destruction, qui eut lieu quelques années plus tard, fut exigée par
l’autorité militaire, à la suite des révélations consignées dans ce livre.
10)
Les origines d’Étretat.–En fin de compte, l’abbé
Cochet semble conclure que les deux lettres sont les initiales d’un passant.
Les révélations que nous apportons démontrent l’erreur d’une telle supposition.
11)
Arsène Lupin, gentleman-cambrioleur.
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