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*** PROJECT GUTENBERG EBOOK ***
LA CITÉ
DE CARCASSONNE PAR VIOLLET LE DUC
PARIS
LIBRAIRIE DES IMPRIMERIES RÉUNIES ANCIENNE MAISON MOREL 13, RUE BONAPARTE,
13 1888
HISTORIQUE
Vers l'an 636 de Rome, le Sénat, sur l'avis de Lucius Crassus, ayant décidé
qu'une colonie romaine serait établie à Narbonne, la lisière des Pyrénées fut
bientôt munie de postes importants afin de conserver les passages en Espagne et
de défendre le cours des rivières. Les peuples Volces Tectosages n'ayant pas
opposé de résistance aux armées romaines, la République accorda aux habitants de
Carcassonne, de Lodève, de Nîmes, de Pézenas et de Toulouse la faculté de se
gouverner suivant leurs lois et sous leurs magistrats. L'an 70 avant J.-C.,
Carcassonne fut placée au nombre des cités nobles ou élues. On ne sait quelle
fut la destinée de Carcassonne depuis cette époque jusqu'au IVe
siècle. Elle jouit, comme toutes les villes de la Gaule méridionale, d'une paix
profonde; mais après les désastres de l'Empire, elle ne fut plus considérée que
comme une citadelle (castellum). En 350 les Francs s'en emparèrent, mais
peu après les Romains y rentrèrent.
En 407, les Goths pénétrèrent dans la Narbonnaise première, ravagèrent cette
province, passèrent en Espagne, et, en 436, Théodoric, roi des Visigoths,
s'empara de Carcassonne. Par le traité de paix qu'il conclut avec l'Empire en
439, il demeura possesseur de cette ville, de tout son territoire et de la
Novempopulanie, située à l'ouest de Toulouse.
C'est pendant cette domination des Visigoths que fut bâtie l'enceinte
intérieure de la cité sur les débris des fortifications romaines. En effet, la
plupart des tours visigothes encore debout sont assises sur des substructions
romaines qui semblent avoir été élevées hâtivement, probablement au moment des
invasions franques. Les bases des tours visigothes sont carrées ou ont été
grossièrement arrondies pour recevoir les défenses du ve siècle.
Du côté méridional de l'enceinte on remarque des soubassements de tours
élevées au moyen de blocs énormes, posés à joints vifs et qui appartiennent
certainement à l'époque de la décadence de l'Empire.
Quoi qu'il en soit, il est encore facile aujourd'hui de suivre toute
l'enceinte des Visigoths (voir le plan général, fig. 16)[1]. Cette
enceinte affectait une forme ovale avec une légère dépression sur la face
occidentale, suivant la configuration du plateau sur lequel elle est bâtie. Les
tours, espacées entre elles de 25 à 30 mètres environ, sont cylindriques à
l'extérieur, terminées carrément du côté de la ville et réunies entre elles par
de hautes courtines (fig. 1). Toute la construction visigothe est élevée par
assises de petits moellons de 0m,10 à 0m,12 de hauteur
environ, avec rangs de grandes briques alternées. De larges baies en plein
cintre sont ouvertes dans la partie cylindrique de ces tours, du côté de la
campagne, un peu au-dessus du terre-plein de la ville; elles étaient garnies de
volets de bois à pivots horizontaux et tenaient lieu de meurtrières. Le
couronnement de ces tours consistait en un crénelage couvert. Des chemins de
ronde des courtines on communiquait aux tours par des portes dont les linteaux
en arcs surbaissés étaient soulagés par un arc plein cintre en brique. Un
escalier de bois mettait à l'intérieur l'étage inférieur en communication avec
le crénelage supérieur qui était ouvert du côté de la ville par une arcade
percée dans le pignon.
 Fig. 1
Malgré les modifications apportées au système de défense de ces tours,
pendant les XIIe et XIIIe siècles, on retrouve toutes les
traces des constructions des Visigoths. Jusqu'au niveau du sol des chemins de
ronde des courtines, ces tours sont entièrement pleines et présentent ainsi un
massif puissant propre à résister à la sape et aux béliers.
Les Visigoths, entre tous les peuples barbares qui envahirent l'Occident,
furent ceux qui s'approprièrent le plus promptement les restes des arts romains,
au moins en ce qui regarde les constructions militaires et, en effet, ces
défenses de Carcassonne ne diffèrent pas de celles appliquées à la fin de
l'Empire en Italie et dans les Gaules. Ils comprirent l'importance de la
situation de Carcassonne, et ils en firent le centre de leurs possessions dans
la Narbonnaise.
Le plateau sur lequel est assise la cité de Carcassonne commande la vallée de
l'Aude, qui coule au pied de ce plateau, et par conséquent la route naturelle de
Narbonne à Toulouse. Il s'élève entre la montagne Noire et les versants des
Pyrénées, précisément au sommet de l'angle que forme la rivière de l'Aude en
quittant ces versants abrupts, pour se détourner vers l'est. Carcassonne se
trouve ainsi à cheval sur la seule vallée qui conduise de la Méditerranée à
l'Océan et à l'entrée des défilés qui pénètrent en Espagne par Limoux, Alet,
Quillan, Mont-Louis, Livia, Puicerda ou Campredon. L'assiette était donc
parfaitement choisie et elle avait été déjà prise par les Romains qui, avant les
Visigoths, voulaient se ménager tous les passages de la Narbonnaise en
Espagne.
Mais les Romains trouvaient par Narbonne une route plus courte et plus facile
pour entrer en Espagne et ils n'avaient fait de Carcassonne qu'une citadelle,
qu'un castellum, tandis que les Visigoths, s'établissant dans le pays
après de longs efforts, durent préférer un lieu défendu déjà par la nature,
situé au centre de leurs possessions de ce côté-ci des Pyrénées, à une ville
comme Narbonne, assise en pays plat, difficile à défendre et à garder. Les
événements prouvèrent qu'ils ne s'étaient point trompés; en effet, Carcassonne
fut leur dernier refuge lorsqu'à leur tour ils furent en guerre avec les Francs
et les Bourguignons.
En 508, Clovis mit le siège devant Carcassonne et fut obligé de lever son
camp sans avoir pu s'emparer de la ville.
En 588, la cité ouvrit ses portes à Austrovalde, duc de Toulouse, pour le roi
Gontran; mais peu après, l'armée française ayant été défaite par Claude, duc de
Lusitanie, Carcassonne rentra au pouvoir de Reccarède, roi des Visigoths.
Ce fut en 713 que finit ce royaume; les Maures d'Espagne[2] devinrent
alors possesseurs de la Septimanie. On ne peut se livrer qu'à de vagues
conjectures sur ce qu'il advint de Carcassonne pendant quatre siècles; entre la
domination des Visigoths et le commencement du XIIe siècle, on ne
trouve pas de traces appréciables de constructions dans la cité, non plus que
sur ses remparts. Mais, à dater de la fin du XIe siècle, des travaux
importants furent entrepris sur plusieurs points. En 1096, le pape Urbain II
vint à Carcassonne pour rétablir la paix entre Bernard Aton et les bourgeois qui
s'étaient révoltés contre lui et il bénit l'église cathédrale (Saint-Nazaire),
ainsi que les matériaux préparés pour l'achever. C'est à cette époque en effet
que l'on peut faire remonter la construction de la nef de cette église.
Sous Bernard Aton, la bourgeoisie de Carcassonne s'était constituée en milice
et il ne paraît pas que la concorde régnât entre ce seigneur et ses vassaux, car
ceux-ci battus par les troupes d'Alphonse, comte de Toulouse, venu en aide à
Bernard, furent obligés de se soumettre et de se cautionner. Les biens des
principaux révoltés furent confisqués au profit du petit nombre des vassaux
restés fidèles, et Bernard Aton donna en fief à ces derniers les tours et
les maisons de Carcassonne, à la condition, dit Dom Vaissette: «de faire le guet
et de garder la ville, les uns pendant quatre, les autres pendant huit mois de
l'année et d'y résider avec leurs familles et leurs vassaux durant tout ce
temps-là. Ces gentilshommes, qui se qualifiaient de châtelains de Carcassonne,
promirent par serment au vicomte de garder fidèlement la ville. Bernard Aton
leur accorda divers privilèges, et ils s'engagèrent à leur tour à lui faire
hommage et à lui prêter serment de fidélité. C'est ce qui a donné l'origine, à
ce qu'il paraît, aux mortes-payes de la cité de Carcassonne, qui sont des
bourgeois, lesquels ont encore la garde et jouissent pour cela de diverses
prérogatives.»
Ce fut probablement sous le vicomte Bernard Aton ou, au plus tard, sous Roger
III, vers 1130, que le château fut élevé et les murailles des Visigoths
réparées. Les tours du château, par leur construction et les quelques sculptures
qui décorent les chapiteaux des colonnettes de marbre servant de meneaux aux
fenêtres géminées, appartiennent certainement à la première moitié du
XIIe siècle. En parcourant l'enceinte intérieure de la cité, ainsi
que le château, on peut facilement reconnaître les parties des bâtisses qui
datent de cette époque; leurs parements sont élevés en grès jaunâtre et par
assises de 0m,15 à 0m,25 de hauteur, sur 0m,20
à 0m,30 de largeur, et grossièrement appareillés.
Le 1er août 1209, le siège fut mis devant Carcassonne par l'armée
des croisés, commandée par le célèbre Simon de Montfort.
Le vicomte Roger avait fait augmenter les défenses de la cité et celle des
deux faubourgs de la Trivalle et de Graveillant, situés entre la ville et
l'Aude, ainsi que vers la route de Narbonne.
Les défenseurs, après avoir perdu les faubourgs, manquant d'eau, furent
obligés de capituler. Le siège entrepris par l'armée des croisés ne dura que du
1er au 15 août, jour de la reddition de la place. On ne peut admettre
que pendant ce court espace de temps les assiégeants aient pu exécuter les
travaux de mine ou de sape qui ruinèrent une partie des murailles et tours des
Visigoths; d'autant qu'il existe des reprises faites pendant le XIIe
siècle pour consolider et surélever les tours visigothes qui avaient été fort
compromises par la sape et la mine.
Il faut donc admettre que les travaux de siège et les brèches dont on signale
la trace, notamment sur le côté nord, sont dus aux Maures d'Espagne, lorsqu'ils
conquirent ce dernier boulevard des rois visigoths. Bernard Aton ne peut être,
non plus, l'auteur de ces travaux de mine, car le traité qui lui rendit la cité
occupée par ses sujets révoltés n'indique pas qu'il ait eu à faire un long siège
et que les défenseurs fussent réduits aux dernières extrémités.
Le vicomte Raymond Roger, au mépris des traités et de la capitulation qui
rendait la cité de Carcassonne aux croisés, était mort en prison dans une des
tours en novembre 1209. Depuis lors, Raymond de Trincavel, son fils, avait été
dépouillé, en 1226, par Louis VIII de tous ses biens reconquis sur les croisés.
Carcassonne alors fit partie du domaine royal, et un sénéchal y commandait pour
le roi de France.
En 1240, ce jeune vicomte Raymond de Trincavel, dernier des vicomtes de
Béziers, et qui avait été remis en 1209 aux mains du comte de Foix (il était
alors âgé de deux ans), se présente tout à coup dans les diocèses de Narbonne et
de Carcassonne avec un corps de troupes de Catalogne et d'Aragon. Il s'empare,
sans se heurter à une sérieuse résistance, des châteaux de Montréal, des villes
de Montolieu, de Saissac, de Limoux, d'Azillan, de Laurens et se présente devant
Carcassonne.
Il existe deux récits du siège de Carcassonne entrepris par le jeune vicomte
Raymond en 1240, écrits par des témoins oculaires: celui de Guillaume de
Puy-Laurens, inquisiteur pour la Foi dans le pays de Toulouse et celui du
sénéchal Guillaume des Ormes, qui tenait la ville pour le roi de France. Ce
dernier récit est un rapport, sous forme de journal, adressé à la reine Blanche,
mère de Louis IX.
Cette pièce importante nous explique toutes les dispositions de l'attaque et
de la défense[3]. À l'époque de ce siège, les remparts de
Carcassonne n'avaient ni l'étendue ni la force qui leur furent données depuis
par Louis IX et Philippe le Hardi. Les restes encore très-apparents de
l'enceinte des Visigoths, réparée au XIIe siècle, et les fouilles
entreprises en ces derniers temps, permettent de tracer exactement les défenses
existant au moment où le vicomte Raymond de Trincavel prétendit les forcer.
Nous donnons ci-après, figure 2, le plan de ces défenses, avec les faubourgs
y attenant, les barbacanes et le cours de l'Aude.
L'armée de Trincavel investit la place le 17 septembre 1240, et s'empare du
faubourg de Graveillant, qui est aussitôt repris par les assiégés. Ce faubourg,
dit le Rapport, est ante portam Tolosæ. Or la porte de Toulouse
n'est autre que la porte dite de l'Aude aujourd'hui, laquelle est une
construction romane percée dans un mur visigoth, et le faubourg de Graveillant
ne peut être, par conséquent, que le faubourg dit de la Barbacane. La
suite du récit fait voir que cette première donnée est exacte.
Les assiégeants venaient de Limoux, c'est-à-dire du midi, ils n'avaient pas
besoin de passer l'Aude devant Carcassonne pour investir la place. Un pont de
pierre existait sur l'Aude. Ce pont est encore entier aujourd'hui: c'est le
vieux pont dont la construction date, en partie, du XIIe
siècle. Il ne fut que réparé et muni d'une tête de pont, sous saint Louis et
sous Philippe le Hardi. Il est indiqué en P sur notre figure 2.
Raymond de Trincavel n'ignorait pas que les assiégés attendaient des secours
qui ne pouvaient se jeter dans la cité qu'en traversant l'Aude, puisqu'ils
devaient se présenter par le nord-ouest. Aussi le vicomte s'empara du pont, et,
poursuivant son attaque le long de la rive droite du fleuve vers l'amont, il
essaya de couper toute communication de l'assiégé avec la rive gauche.
Ne pouvant tout d'abord se maintenir dans le faubourg de Graveillant, en G
(voir la fig. 2), il s'empare d'un moulin fortifié, M, sur un bras de l'Aude,
fait filer ses troupes de ce côté, les loge dans les parties basses du faubourg,
et dispose son attaque de la manière suivante: une partie des assaillants,
commandés par Ollivier de Thermes, Bernard Hugon de Serre-Longue et Giraut
d'Aniort, campent entre le saillant nord-ouest de la ville et la rivière,
creusent des fossés de contrevallalion et s'entourent de retranchements
palissadés.
L'autre corps, commandé par Pierre de Fenouillet, Renaud de Puy et Guillaume
Fort, est logé devant la barbacane qui existait en B et celle de la porte dite
Narbonnaise, en N.
En 1240, outre ces deux barbacanes, il en existait une en D[4] qui
permettait de descendre du château dans le faubourg[5] et une en H
faisant face au midi. La grande barbacane D servait encore à protéger la porte
de Toulouse T (aujourd'hui porte de l'Aude).
Il faut observer que les seuls points où le sol extérieur soit à peu près au
niveau des lices (car Guillaume des Ormes signale l'existence des lices L et par
conséquent d'une enceinte extérieure), sont les points O et R. Quant au sol de
la barbacane D du château, il était naturellement au niveau du faubourg et par
conséquent fort au-dessous de l'assiette de la cité. Tout le front occidental de
la cité est bâti sur un escarpement très-élevé et très-abrupt.
 Fig. 2
En reprenant tout d'abord le faubourg aux assiégeants, les défenseurs de la
ville s'étaient empressés de transporter dans leur enceinte une quantité
considérable de bois qui leur fut d'un grand secours; mais ils avaient dû
renoncer à se maintenir dans ce faubourg.
Le vicomte fit donc attaquer en même temps la barbacane D du château pour
ôter aux assiégés toute chance de reprendre l'offensive, la barbacane B (c'était
d'ailleurs un saillant), la barbacane N de la porte Narbonnaise et le saillant
I, au niveau du plateau qui s'étendait à 100 mètres de ce côté vers le
sud-ouest.
Les assiégeants, campés entre la place et le fleuve, étaient dans une assez
mauvaise position; aussi se retranchent-ils avec soin et couvrent-ils leurs
fronts d'un si grand nombre d'arbalétriers que personne ne pouvait sortir de la
ville sans être blessé.
Bientôt ils dressèrent un mangonneau devant la barbacane D.
Les assiégés, de leur côté, dans l'enceinte de cette barbacane, élèvent une
pierrière turque qui bat le mangonneau. Pour être autant défilé que possible, le
mangonneau devait être établi en E.
Peu après les assiégeants commencent à miner sous la barbacane de la porte
Narbonnaise en N, en faisant partir leurs galeries de mine des maisons du
faubourg qui, de ce côté, touchaient presque aux défenses.
Les mines sont étançonnées et étayées avec du bois auquel on met le feu, ce
qui fait tomber une partie des défenses de la barbacane.
Mais les assiégés ont contre-miné pour arrêter les progrès des mineurs
ennemis et ont remparé la moitié de la barbacane restée debout. C'est par les
travaux de mine que, sur les deux points principaux de l'attaque, les gens du
vicomte tentent de s'emparer de la place; ces mines sont poussées avec une
grande activité; elles ne sont pas plutôt éventées que d'autres galeries sont
commencées.
Les assiégeants ne se bornent pas à ces deux attaques. Pendant qu'ils battent
la barbacane D du château, qu'ils ruinent la barbacane N de la porte
Narbonnaise, ils cherchent à entamer une portion des lices et ils engagent une
attaque très-sérieuse sur le saillant en I entre l'évêché et l'église cathédrale
de Saint-Nazaire, marquée S sur notre plan.
Comme nous l'avons dit, le plateau, sur ce point, s'étendait presque de
niveau avec l'intérieur de la cité de I en O, et c'est pourquoi saint Louis et
Philippe le Hardi firent, sur ce plateau, en dehors de l'ancienne enceinte
visigothe, un ouvrage considérable, destiné à dominer l'escarpement.
L'attaque des troupes de Trincavel est de ce côté (point faible alors)
très-vivement poussée; les mines atteignent les fondations de l'enceinte des
Visigoths, le feu est mis aux étançons et dix brasses de courtines s'écroulent.
Mais les assiégés se sont remparés en retraite de la brèche avec de bonnes
palissades et des bretèches[6]; si bien que les troupes ennemies
n'osent risquer l'assaut. Ce n'est pas tout, des galeries de mine sont aussi
ouvertes devant la porte de Rodez, en B; les assiégés contre-minent et
repoussent les travailleurs des assiégeants.
Cependant, des brèches étaient ouvertes sur divers points et le vicomte
Raymond craignant de voir, d'un moment à l'autre, déboucher les troupes de
secours envoyées du nord, se décide à tenter un assaut général. Ses gens sont
repoussés avec des pertes sensibles, et, quatre jours après, sur la nouvelle de
la venue de l'armée royale, il lève le siège, non sans avoir mis le feu aux
églises du faubourg, et entre autres à celle des Minimes en R.
L'armée de Trincavel était restée vingt-quatre jours devant la ville.
Louis IX, attachant une grande importance à la place de Carcassonne qui
couvrait cette partie du domaine royal devant l'Aragon, et prétendant ne plus
avoir à redouter les conséquences d'un siège qui l'aurait mise entre les mains
d'un ennemi sans cesse en éveil, voulut en faire une forteresse
inexpugnable.
Il faut ajouter au récit du sénéchal Guillaume des Ormes un fait rapporté par
Guillaume de Puy-Laurens. Dans la nuit du 8 au 9 septembre, les habitants du
faubourg de Carcassonne (de la Trivalle; voir le plan, figure 2), malgré leur
protestation de fidélité à la noblesse tenant pour le roi, avaient ouvert leurs
portes aux soldats de Trincavel qui, dès lors, dirigea de ce faubourg son
attaque de gauche contre la porte Narbonnaise. Saint Louis, sitôt après le siège
levé, n'eut pas à détruire le bourg déjà brûlé par le vicomte Raymond, mais
voulant d'une part punir les habitants de leur manque de foi, et de l'autre ne
plus avoir à redouter un voisinage aussi compromettant pour la cité, il défendit
aux gens du faubourg de Graveillant de rebâtir leurs maisons et fit évacuer le
faubourg de la Trivalle. Ces malheureux durent s'exiler.
Louis IX commença immédiatement de grands ouvrages de défense autour de la
cité; il fit raser les restes des faubourgs, débarrassa le terrain entre la cité
et le pont et fit élever toute l'enceinte extérieure que nous voyons
aujourd'hui, afin de se couvrir de tous côtés et de prendre le temps d'améliorer
les défenses intérieures.
Ayant pu constater la faiblesse des deux parties de l'enceinte sur lesquelles
le vicomte Raymond avait, avec raison, porté ses deux principales attaques,
c'est-à-dire l'extrémité sud et la porte Narbonnaise, il étendit l'enceinte
extérieure bien au delà de l'ancien saillant sud sur le plateau qui domine de ce
côté un ravin aboutissant à l'Aude et vers la porte Narbonnaise, à 30 mètres
environ en dehors, enclavant ainsi dans les nouvelles défenses les deux points
principaux de l'attaque de Trincavel (fig. 16).
Résolu à faire de la cité de Carcassonne le boulevard de cette partie du
domaine royal contre les entreprises des seigneurs hérétiques des provinces
méridionales, saint Louis ne voulut pas permettre aux habitants des anciens
faubourgs de rebâtir leurs habitations dans le voisinage de la cité. Sur les
instances de l'évêque Radulphe[7] après sept années d'exil, il
consentit seulement à laisser ces malheureux proscrits s'établir de l'autre côté
de l'Aude. Voici les lettres patentes de saint Louis, expédiées à ce sujet[8]:
«Louis, par la grâce de Dieu, roy de France, à notre amé et féal Jean de
Cravis, seneschal de Carcassonne, salut et dilection. Nous vous mandons que vous
recevez en seureté les hommes de Carcassonne qui s'en estoient fuys, à cause
qu'ils n'avoient payé à nous les sommes qu'ils devoient, les termes des
payements escheus. Pour les demeures et habitations qu'ils demandent, vous en
prendrez advis et conseil de nostre amé et féal l'evesque de Carcassonne et de
Raymond de Capendu et autres bons hommes, pour leur bailler place pour habiter,
proveu qu'aucun domage n'en puisse avenir à nostre chasteau et ville de
Carcassonne. Voulons que leur rendez les biens et héritaiges et possessions,
dont ils joüissoient avant la guerre, et les laissez joüir de leurs uz et
coustumes, affin que nous ou nos successeurs ne les puissions changer. Entendons
toutefoiz que lesdits hommes de Carcassonne doivent refaire et bastir à leurs
despens les églises de Nostre-Dame et des Frères-Mineurs, qu'ils avoient
démolies; et au contraire n'entendons que vous recevez en façon quelconque aucun
de ceux qui introduisirent le vicomte (de Trincavel) au bourg de Carcassonne,
estant traistres, ains rappellerez les autres non coupables. Et direz de nostre
part à nostre amé et féal l'évesque de Carcassonne, que des amendes qu'il
prétend sur les fugitifs, il s'en désiste, et de ce luy en sçaurons gré. Donné à
Helvenas, le lundy après la chaise de saint Pierre.»
Bien que nous n'ayons pas le texte original de cette pièce, mais seulement la
transcription altérée évidemment par Besse, ce document n'en est pas moins
très-important en ce qu'il nous donne la date de la fondation de la ville
actuelle de Carcassonne. En effet, en exécution de ces lettres patentes,
l'emplacement pour bâtir le nouveau bourg fut tracé au delà de l'Aude, et comme
cet emplacement dépendait de l'évêché, le roi indemnisa l'évêque en lui donnant
la moitié de la ville de Villalier. L'acte de cet échange fut passé à
Aigues-Mortes avec le sénéchal en août 1248.
Ce bourg est aujourd'hui la ville de Carcassonne, élevée d'un seul jet sur un
plan régulier, avec des rues alignées, coupées à angle droit, une place au
centre et deux églises.
La prudence de Louis IX ne se borna pas à dégager les abords de la cité et à
élever une enceinte extérieure nouvelle, il fit bâtir la grosse défense
circulaire appelée la Barbacane, à la place de celle qui commandait le faubourg
de Graveillant, lequel, rebâti plus tard, prit son nom de cet ouvrage.
Il mit cette barbacane en communication avec le château, par des rampes
fortifiées, très-habilement conçues au point de vue de la défense de la place
(fig. 16).
À la manière dont sont traitées les maçonneries de l'enceinte extérieure, il
y a lieu de croire que les travaux furent poussés activement, afin de mettre, au
plus tôt, la cité à l'abri d'un coup de main et pour donner le temps de réparer
et d'agrandir l'enceinte intérieure.
Philippe le Hardi, lors de la guerre avec le roi d'Aragon, continua ces
ouvrages avec activité. Ils étaient terminés au moment de sa mort (1285).
Carcassonne était la place centrale des opérations entreprises contre l'armée
aragonaise et un refuge assuré en cas d'échec.
À la place de l'ancienne porte appelée Pressam ou Narbonnaise ou des Salins,
Philippe le Hardi fit construire une admirable défense, comprenant la porte
Narbonnaise actuelle, la tour du Trésau et les belles courtines voisines. Du
côté de l'ouest-sud-ouest, sur l'un des points vivement attaqués par l'armée de
Trincavel, profitant du saillant que saint Louis avait fait faire, il rebâtit
toute la défense intérieure, c'est-à-dire les tours nos 39, 11, 40,
41, 42, 43 (porte de Razez, de Saint-Nazaire ou des Lices), ainsi que les hautes
courtines intermédiaires (fig. 16), de manière à mieux commander la vallée de
l'Aude et l'extrémité du plateau. Un fait curieux donne la date certaine de
cette partie de l'enceinte qui enveloppait l'évêché. En août 1280, à Paris, le
roi Philippe permit à Isar, alors évêque de Carcassonne, de pratiquer quatre
fenêtres grillées dans la courtine adossée à l'évêché, après avoir pris l'avis
du sénéchal, et sous la condition expresse que ces fenêtres seraient murées en
temps de guerre, sauf à pouvoir les rouvrir, la guerre terminée. Le roi
s'obligeait à faire, à ses dépens, les égouts pour l'écoulement des eaux de
l'évêché, à travers la muraille, et à l'évêque était réservée la jouissance des
étages de la tour dite de l'Évêque (tour carrée nº11, à cheval sur les deux
enceintes), jusqu'au crénelage, sans préjudice des autres droits du prélat, sur
le reste des murailles de la ville. Or, ces quatre fenêtres n'ont point été
ouvertes après coup, elles ont été bâties en élevant la courtine, et elles
existent encore entre les tours nos 39, 11 et 40; donc ces courtines
et tours datent de 1280. Du côté du midi et du sud-est, Philippe le Hardi fit
couronner, exhausser et même reconstruire sur quelques points les tours des
Visigoths, ainsi que les anciennes courtines. Du côté du nord, on répara
également les parties dégradées des murs anciens et on éleva une large barbacane
devant l'entrée du château dans l'intérieur de la ville.
L'enceinte extérieure, que je regarde comme antérieure de quelques années aux
réparations entreprises par Philippe le Hardi, pour améliorer l'enceinte
intérieure—et je vais en donner des preuves certaines tout à l'heure—est bâtie
en matériaux (grès) irréguliers et disposés sans choix, mais présentant des
parements unis, tandis que toutes les constructions de la fin du
XIIIe siècle sont parementées en pierres ciselées sur les arêtes, et
forment des bossages rustiques qui donnent à ces constructions un aspect robuste
et d'un grand effet. Tous les profils des tours de l'enceinte intérieure,
réparée par Philippe le Hardi, sont identiques; les culs-de-lampe des arcs des
voûtes et les quelques rares sculptures, telles, par exemple, que la statue de
la Vierge et la niche placées au-dessus de la porte Narbonnaise, appartiennent
incontestablement à la fin du XIIIe siècle.
Dans ces constructions, les matériaux sont de même nature, provenant des
mêmes carrières et le mode d'appareil uniforme; partout on rencontre ces
bossages, aussi bien dans les parties complètement neuves, comme celles de
l'ouest, du sud-ouest et de l'est, que dans les portions complétées ou
restaurées, sur les constructions visigothes et du XIIe siècle. Les
moulures sont finement taillées et déjà maigres, tandis que l'enceinte
extérieure présente dans ses meurtrières, ses portes et ses corbeaux, des
profils très-simples et larges. Les clefs des voûtes de la tour nº18 (tour de la
Vade ou du Papegay) sont ornées de figures sculptées présentant tous les
caractères de l'imagerie du temps de saint Louis. De plus, entre la tour nº7 et
l'échauguette de l'ouest, le parapet de la courtine a été exhaussé, en laissant
toutefois subsister les merlons primitifs ainsi englobés dans la maçonnerie
surélevée, afin de donner à cette courtine, jugée trop basse, un commandement
plus considérable.
Or, cette surélévation est construite en pierres avec bossages, les créneaux
sont plus espacés, l'appareil beaucoup plus soigné que dans la partie inférieure
et parfaitement semblable, en tout, à l'appareil des constructions de 1280.
La différence entre les deux constructions peut être constatée par
l'observateur le moins exercé: donc, la partie inférieure étant semblable, comme
procédés de structure, à tout le reste de l'enceinte extérieure, et la
surélévation conforme, comme appareil, à toutes les constructions dues à
Philippe le Hardi, l'enceinte extérieure a été évidemment élevée avant les
restaurations et les adjonctions entreprises par le fils de Louis IX.
Du côté du sud-ouest, la muraille des Visigoths venait longer la façade ouest
de l'église cathédrale de Saint-Nazaire (fig. 16). Cette façade, élevée, comme
nous l'avons dit, à la fin du XIe siècle ou au commencement du
XIIe n'est qu'un mur fort épais sans ouverture dans la partie
inférieure. Elle dominait l'enceinte visigothe et augmentait sa force sur ce
point attaquable. Son couronnement consistait en un crénelage dont nous avons
retrouvé les traces et que nous avons pu rétablir dans son intégrité.
Les fortifications de Philippe le Hardi laissèrent entre elles et cette
façade (fig. 16) un large espace et la défense supérieure de la façade de
Saint-Nazaire demeura sans objet puisqu'elle ne commandait plus les dehors.
Depuis lors il ne fut entrepris aucun travail de défense dans la cité de
Carcassonne et, pendant tout le cours du moyen âge, cette forteresse fut
considérée comme imprenable. Le fait est qu'elle ne fut point attaquée et
n'ouvrit ses portes au prince Noir, Edouard, en 1355, que quand tout le pays du
Languedoc se fut soumis à ce conquérant.
DESCRIPTION DES DÉFENSES DE LA
CITÉ
J'ai voulu donner un résumé très-succinct de l'histoire des constructions qui
composent l'enceinte de la cité de Carcassonne, afin d'expliquer aux voyageurs
curieux les irrégularités et les différences d'aspect que présentent ces
défenses dont une partie date de la domination romaine et visigothe et qui ont
été successivement modifiées et restaurées, pendant les XIIe et
XIIIe siècles, par les vicomtes et par le roi de France.
Quand on se présente devant la cité de Carcassonne, on est tout d'abord
frappé de l'aspect grandiose et sévère de ces tours brunes si diverses de
dimensions, de forme, et qui suivent, ainsi que les hautes courtines qui les
réunissent, les mouvements du terrain pour obtenir un commandement sur la
campagne et profiter autant que possible des avantages naturels offerts par les
escarpements du plateau, au bord duquel on les a élevées. Du côté oriental est
ouverte l'entrée principale, la seule accessible aux charrois, c'est la porte
Narbonnaise défendue par un fossé et une barbacane garnie de meurtrières et d'un
crénelage avec chemin de ronde. L'entrée est biaise, de façon à masquer la porte
de l'ouvrage principal. Un châtelet, qui peut être isolé de la barbacane, la
précède, à cheval sur le pont qui était composé de deux tabliers mobiles en
bois, dont les tourillons sont encore à leur place. Cette barbacane et le
châtelet sont ouverts à la gorge afin d'être battus par les défenses supérieures
de la porte Narbonnaise, si ces premiers ouvrages tombaient au pouvoir de
l'ennemi.
Du côté extérieur, les deux grosses tours entre lesquelles est ouverte la
porte, sont renforcées par des becs, sortes d'éperons destinés à éloigner
l'assaillant du point tangent le plus attaquable, de le forcer de se démasquer,
à faire dévier le bélier (bosson en langue d'Oïl), ou à présenter une plus forte
épaisseur de maçonnerie à la mine.
L'entrée était d'abord fermée par une chaîne dont les attaches sont encore à
leur place et qui était destinée à empêcher des chevaux lancés d'entrer dans la
ville. Un mâchicoulis protège la première herse et la première porte en bois
avec barres; dans la voûte est percé un second mâchicoulis, puis on trouve un
troisième mâchicoulis devant la seconde herse. Il n'était donc pas facile de
franchir tous ces obstacles. Mais cette entrée était défendue d'une manière plus
efficace encore en temps de guerre.
Au-dessus de l'arc de la porte, des deux côtés de la niche occupée par la
statue de la Vierge, se voient, sur les flancs de chacune des deux tours, trois
entailles proprement faites; les deux voisines de l'angle sont coupées carrément
et d'une profondeur de Om,20, la troisième est coupée en biseau comme
pour recevoir le pied d'un lien de bois ou d'un chevron incliné. Au-dessus de la
niche de la Vierge on remarque trois autres trous carrés profonds, destinés à
recevoir des pièces de bois formant une forte saillie. Ces trous recevaient, en
effet, les pièces de bois d'un auvent formant une saillie prononcée au-dessus de
la porte, protégeant la niche et les gens de garde à l'entrée de la ville.
Cet auvent subsistait en temps de paix; en temps de guerre il servait de
mâchicoulis. À lm,30 au-dessus du faîtage de cet auvent on voit
encore, sur les flancs des deux tours, de chaque côté, quatre entailles ou trous
carrés au même niveau, les trois premiers au-dessus de ceux servant de points
d'appui aux chevrons de l'auvent et le quatrième à 0m,60 en avant. La
était établi le plancher du deuxième mâchicoulis. Une cinquième entaille, faite
entre les deux dernières et un peu au-dessus, servait de garde pour recevoir le
madrier mobile destiné à protéger les assiégés contre les projectiles lancés du
dehors de bas en haut et maintenait, par un système de décharges, tout cet étage
supérieur en l'empêchant de basculer. On ne pouvait communiquer des tours à ces
mâchicoulis extérieurs que par une ouverture pratiquée au deuxième étage et par
des échelles, de façon à isoler ces mâchicoulis dans le cas où les assaillants
s'en seraient emparés. Ces ouvrages de bois étaient protégés par des mantelets
percés de meurtrières. L'assaillant, pour pouvoir s'approcher de la première
herse, devait donc affronter une pluie de traits et les projectiles jetés de
trois mâchicoulis, deux posés en temps de guerre et un dernier tenant à la
construction elle-même. Ce n'est pas tout: le sommet des tours était garni de
hourds en charpente que l'on posait également en temps de guerre[9]. Les trous destinés au passage des solives en
bascule qui supportaient ces hourds sont tous intacts et disposés de telle sorte
que, du dedans, on pouvait, en très-peu de temps, établir ces ouvrages de bois
dont la couverture se reliait à celle des combles à demeure. En effet, on
conçoit facilement qu'avec le système de créneaux et de meurtrières pratiqués
dans les couronnements de pierre, il était impossible d'empêcher des assaillants
nombreux et hardis, protégés par des pavois et même par des chats (sortes
de chariots recouverts de madriers et de peaux) de saper le pied des tours,
puisque des meurtrières, malgré la forte inclinaison de leur coupe, il est
impossible de voir le pied des tours ou courtines, et que, par les créneaux, à
moins de sortir la moitié du corps en dehors de leur ventrière, on ne pouvait
non plus viser un objet placé au pied de l'escarpe. Il fallait donc établir une
défense continue, couverte et permettant à un grand nombre de défenseurs de
battre le pied de la muraille ou des tours par le jet de pierres ou de
projectiles de toute nature.
 Fig. 3
La coupe ci-contre (fig. 3), faite sur l'axe de la porte Narbonnaise,
explique les dispositions que nous venons d'indiquer.
Non-seulement les hourds remplissaient cet objet, mais ils laissaient aux
défenseurs toute la liberté de leurs mouvements, les chemins de rondes au dedans
des crénelages étant réservés à l'approvisionnement des projectiles et à la
circulation.
D'ailleurs si ces hourds étaient percés, outre le machicoulis continu, de
meurtrières, les meurtrières pratiquées dans les merlons de pierre restaient
démasquées dans leur partie inférieure et permettaient aux arbalétriers postés
au dedans du parapet sur ce chemin de ronde de lancer des traits sur les
assaillants. La défense était donc aussi active que possible et le manque de
projectiles devait seul laisser quelque répit à l'attaque.
On ne doit donc pas s'étonner si, pendant des sièges mémorables, après une
défense prolongée, les assiégés en étaient réduits à découvrir leurs maisons, à
démolir les murs de clôture des jardins, à dépaver les rues, pour garnir ces
hourds de projectiles et forcer les assaillants à s'éloigner du pied des tours
et murailles.
D'un autre côté, les assiégeants cherchaient à mettre le feu à ces hourds de
bois qui rendaient le travail des sapeurs impossible ou à les briser à l'aide
des pierres lancées par les mangonneaux ou les trébuchets. Et cela ne devait pas
être très-difficile, surtout lorsque les murailles n'étaient pas fort élevées.
Aussi, dès la fin du XIIIe siècle, on se mit à garnir les murailles
et tours de machicoulis de pierre portés sur des consoles, ainsi qu'on peut le
voir à Beaucaire, à Avignon et dans tous les châteaux forts ou enceintes des
XIVe et XVe siècles[10].
À Carcassonne, le mâchicoulis de pierre n'apparaît nulle part, et partout, au
contraire, on trouve les trous des hourds de bois dans les fortifications du
château, qui datent du commencement du XIIe siècle, aussi bien que
dans les ouvrages de Louis IX et de Philippe le Hardi.
Au XIIIe siècle, la montagne Noire et les rampes des Pyrénées
étaient couvertes de forêts; on a donc pu faire grand usage de ces matériaux si
communs alors dans les environs de Carcassonne.
Les couronnements des deux enceintes de la cité, courtines et tours, sont
tous percés de ces trous carrés traversant à distances égales le pied des
parapets au niveau des chemins de ronde. Les étages supérieurs des tours et de
larges hangars établis en dedans des courtines, comme nous le dirons tout à
l'heure, servaient à approvisionner ces bois qui devaient toujours être
disponibles pour mettre la ville en état de défense.
En temps ordinaire les couronnements de pierre pouvaient suffire, et l'on
voit encore comment, dans les étages supérieurs des tours, les créneaux étaient
garnis de volets à rouleaux: sortes de sabords, manÅ“uvrant sur un axe de bois
posé sur deux crochets en fer; volets qui permettaient de voir le pied des
murailles sans se découvrir et qui garantissaient les postes des étages
supérieurs contre le vent et la pluie. Les volets inférieurs s'enlevaient
facilement lorsqu'on établissait les hourds, car alors les créneaux servaient de
communication entre ces hourds et les chemins de ronde ou planchers
intérieurs.
 Fig 4
Notre figure 4 explique la disposition de ces volets. La partie supérieure
pivotant sur deux gonds fixes demeurait, la partie inférieure était enlevée
lorsqu'on posait les hourds.
Mais revenons à la porte Narbonnaise. Outre la chaîne A (fig. 3), derrière le
premier arc plein cintre de l'entrée et entre celui-ci et le deuxième, est
ménagé un machicoulis B par lequel on jetait les projectiles de droite et de
gauche sur les assaillants qui tentaient de briser la première herse C. Les
réduits dans lesquels se tenaient les défenseurs sont défilés par un épais
garde-fou de pierres. Le mécanisme des herses est parfaitement compréhensible
encore aujourd'hui. Dans la salle qui est au-dessus de l'entrée, on aperçoit,
dans les deux pieds-droits de la coulisse de cette première herse, les entailles
inclinées dans lesquelles s'engageaient les deux jambettes du treuil tracé sur
notre coupe, et les scellements des brides en fer qui maintenaient le sommet de
ces jambettes; au niveau du sol, les deux trous destinés à recevoir les cales
sur lesquelles reposait la herse une fois levée; sous l'arc, au sommet du
tympan, le trou profond qui recevait la suspension des poulies destinées au jeu
des contre-poids et de la chaîne s'enroulant sur le treuil.
Derrière la herse était une porte épaisse à deux vantaux D roulant sur des
crapaudines inférieures et des pivots fixés dans un linteau de bois dont les
scellements sont intacts. Ces vantaux étaient fortement unis par une barre qui
se logeait dans une entaille réservée dans le parement du mur de droite lorsque
la porte était ouverte, et par deux autres barres de bois entrant dans des
entailles pratiquées dans les deux murs du couloir.
Si l'on pénètre au milieu du passage, on voit dans la voûte s'ouvrir un large
trou carré E qui communique avec la salle du premier étage. La grande dimension
de ce trou s'explique par la nécessité où se trouvait l'assiégé de pouvoir
lancer des projectiles non-seulement au milieu, mais aussi contre les parois du
passage. La voûte du premier étage est également percée d'un trou carré I, mais
plus petit, de sorte que du deuxième étage on pouvait écraser les assaillants
qui se seraient emparés de la salle au-dessous ou donner des ordres aux hommes
qui l'occupaient.
Des deux côtés de ce large machicoulis, au premier étage, il existe deux
réduits profonds qui pouvaient servir de refuge et défiler les défenseurs dans
le cas où les assaillants, maîtres du passage, auraient décoché des traits de
bas en haut. La largeur de ce machicoulis permettait encore de jeter sur
l'assiégeant des fascines embrasées, et les réduits garantissaient ainsi les
défenseurs contre la flamme et la fumée en leur laissant le moyen d'alimenter le
feu. Des meurtrières latérales percées dans le passage, au niveau du sol, en E,
permettaient aux arbalétriers postés dans les salles du rez-de-chaussée des deux
tours d'envoyer à bout portant des carreaux aux gens qui oseraient s'aventurer
entre les deux herses.
De même que devant la herse extérieure C, il existe dans la salle du premier
étage un deuxième machicoulis oblong F destiné à protéger la seconde herse G. Ce
machicoulis se fermait, ainsi que l'ouverture pratiquée dans le milieu de la
voûte du passage, par une trappe dont la feuillure et l'encastrement ménagé dans
le mur existent encore. Au moyen d'une petite fenêtre qui éclairait la salle du
premier étage, les assiégés, du dedans, pouvaient communiquer des ordres à ceux
qui servaient la herse sur le chemin de ronde pratiqué au-dessus de la seconde
porte II. Cette seconde herse manÅ“uvrait sous un arc réservé à cet effet; son
treuil était en outre protégé par un auvent P maintenu par de forts crochets de
fer qui sont encore scellés dans la muraille. Tout le jeu de cette herse est
encore visible; ses ferrures sont en place: la herse seule manque.
Les deux tours qui flanquent cette entrée sont distribuées de la même
manière. Elles comprennent: un étage de caves creusées au-dessous du sol, un
rez-de-chaussée percé de meurtrières et voûté avec quatre escaliers pour
communiquer au premier étage; un premier étage, également voûté, percé de
meurtrières et muni de deux cheminées et de deux fours. Deux des escaliers
seulement continuent jusqu'à l'étage supérieur. Les deux autres n'aboutissent
pas et peuvent tromper ainsi les gens qui ne connaîtraient pas les lieux. Un
deuxième étage couvert autrefois par un plancher portant sur le bord du chemin
de ronde. Ce deuxième étage est percé, du côté de la ville, de riches fenêtres
ogivales à meneaux O qui ne s'ouvraient que dans la partie inférieure par des
volets, tandis que les compartiments de l'ogive étaient vitrés à demeure; ces
fenêtres étaient fortement grillées à l'extérieur. Un troisième étage crénelé
recevait la charpente des combles. Cette charpente est divisée en trois
pavillons, deux sur les deux tours et un pavillon intermédiaire au-dessus de la
porte. Lors de la construction première, rétablie aujourd'hui, ces trois
pavillons, aux points de leur rencontre, étaient portés par des poutres entrant
dans des entailles pratiquées dans l'assise de la corniche; soit que ces poutres
aient fléchi, soit que les eaux des chéneaux mal entretenus les eussent
pourries, au XVe siècle, ces combles furent réparés, et, pour les
porter, on établit deux grands arcs qui s'arrangeaient fort mal avec la
construction du XIIIe siècle, puisque l'un d'eux venait buter dans un
des créneaux M et le boucher. Des chéneaux en pierre furent posés sur ces arcs
et reçurent les pieds du chevron des toitures aux points de leur jonction. Des
gargouilles saillantes rejetaient les eaux des chéneaux du côté de la campagne.
Ces arcs, qui poussaient en dehors le grand mur élevé du côté de la ville, ont
dû être enlevés.
Le chemin de ronde de la courtine n'est pas interrompu par la porte
Narbonnaise suivant le système ordinaire adopté dans les défenses de cette
époque. Il passe du côté de la ville, au-dessus de la porte, et relie les deux
courtines de façon cependant à n'être en communication avec la ville que par les
escaliers intérieurs des tours et par une seule baie fermée autrefois par deux
épais vantaux ferrés. L'escalier actuel, qui donne accès à ce chemin de ronde,
est moderne et a été élevé par le génie militaire.
Habituellement, les tours de l'enceinte intérieure et même de l'enceinte
extérieure interrompent les chemins de ronde; de sorte que si l'assaillant
parvenait à s'emparer d'une courtine, il se trouvait pris entre deux tours, et,
à moins de les forcer les unes après les autres, il lui devenait impossible de
circuler librement sur les remparts; d'autant que les escaliers qui mettent
directement en communication les chemins de ronde avec le terre-plein du côté de
la ville, sont très-rares et qu'on ne peut monter sur ces chemins de ronde qu'en
passant par les escaliers pratiqués dans les tours. Chaque tour était ainsi un
réduit séparé, indépendant, qu'il fallait, forcer. Les portes qui mettent les
tours en communication avec les chemins de ronde sont étroites, bien ferrées,
barrées à l'intérieur, de sorte qu'en un instant on pouvait fermer le vantail et
le barricader en tirant rapidement la barre de bois, logée dans la muraille,
avant même de prendre le temps de pousser les verrous et de donner un tour de
clef à la serrure. L'examen attentif de ces défenses fait ressortir le soin
apporté par les ingénieurs de ce temps contre les surprises. Toutes sortes de
précautions ont été prises pour arrêter l'ennemi et l'embarrasser à chaque pas
par des dispositions imprévues. Évidemment, un siège à cette époque n'était
réellement sérieux pour l'assiégé, comme pour l'assaillant, que quand on en
était venu à se prendre, pour ainsi dire, corps à corps. Une garnison aguerrie
pouvait lutter avec des chances de succès jusque dans ses dernières défenses.
L'ennemi entrait dans la ville par escalade ou par une brèche, sans que pour
cela la garnison se rendît; car alors, celle-ci renfermée dans les tours qui, je
le répète, sont autant de réduits indépendants, pouvait se défendre encore; il
fallait forcer des portes barricadées. Prenait-on le rez-de-chaussée d'une tour,
les étages supérieurs conservaient les moyens de reprendre l'offensive et
d'écraser l'ennemi. On voit que tout était calculé pour une lutte possible pied
à pied. Les escaliers à vis étaient facilement barricadés de manière à rendre
vains les efforts de l'assiégeant pour arriver aux étages supérieurs.
Les bourgeois d'une place eussent-ils voulu capituler, que la garnison se
gardait contre eux et leur interdisait l'accès des tours et des courtines. C'est
un système de défiance adopté envers et contre tous.
Les machines de jet, les engins dont les assaillants disposaient à cette
époque pour battre du dehors des murailles, comme celles de la cité de
Carcassonne, ne pouvaient produire qu'un effet très-médiocre, vu la solidité des
ouvrages et l'épaisseur des merlons; car l'artillerie à feu seule pourrait les
entamer. Restaient la sape, la mine, le bélier et tous les engins qui
obligeaient l'assaillant à se porter au pied même des défenses. Or il était
difficile de se loger et de saper sous ces hourds puissants qui vomissaient des
projectiles. La mine n'était guère efficace ici, car toutes les murailles et
tours sont assises sur le roc.
On ne doit pas être surpris si, dans ces temps éloignés de nous, certains
sièges se prolongeaient indéfiniment. La cité de Carcassonne était, à la fin du
XIIIe siècle, avec sa double enceinte et les dispositions ingénieuses
de la défense, une place imprenable qu'on ne pouvait réduire que par la famine,
et encore eût-il fallu, pour la bloquer, une armée nombreuse, car il était aisé
à la garnison de garder les bords de l'Aude, au moyen de la grande barbacane
(nº8 du plan, fig. 16) qui permettait de faire des sorties avec des forces
imposantes et de culbuter les assiégeants dans le fleuve.
En examinant le plan général, nous voyons en bas de l'escarpement de la cité,
devant les tours 11 et 12 à l'ouest, une muraille qui défendait le faubourg de
la Barbacane. Cette muraille date du XIIIe siècle, et elle fut
certainement élevée pour empêcher l'ennemi de se loger, comme l'avait fait
Trincavel, entre l'Aude et la cité. Cette muraille est à portée d'arbalète des
tours 11, 12 et 40 et est commandée par celles-ci. Il était donc fort difficile
d'arriver, en descendant la rive droite de l'Aude, jusqu'à la barbacane, malgré
la garnison de la cité.
Les remparts et les tours présentent surtout un aspect formidable sur les
points de l'enceinte où les approches sont relativement faciles, où des
escarpements naturels ne viennent pas opposer un obstacle puissant à
l'assaillant. Du côté du nord-est, de l'est et du sud, là où le plateau qui sert
d'assiette à la cité est à peu près de plain-pied avec la campagne, de larges
fossés protègent la première enceinte. Il est vraisemblable que les extrémités
de ces fossés, ainsi que les avancées des portes, étaient défendues par des
palissades extérieures, suivant les habitudes de l'époque. Ces palissades
étaient munies de barrières ouvrantes.
En s'avançant dans les lices[11], entre les deux enceintes, la
première tour que l'on rencontre à droite, à la suite de la porte Narbonnaise,
est la tour nº21, dite du Treshaut, ou du Trésau, de Tressan, du Trésor ou de la
Cendrino. Cette construction est un magnifique ouvrage de la fin du
XIIIe siècle, contemporain de la porte Narbonnaise. Elle domine toute
la campagne, la ville, et joignant presque l'enceinte extérieure, elle
commandait le plateau, la barbacane de la porte Narbonnaise et empêchait
l'ennemi de s'étendre du côté du nord dans les lices le long desquelles
s'élèvent les tours visigothes.
La tour du Trésau, outre ses caves, renferme quatre étages dont deux sont
voûtés.
L'étage inférieur est creusé au-dessous du terre-plein de la ville. Le
deuxième étage est presque de plain-pied avec le sol intérieur de la ville. Le
troisième étage était couvert par un plancher et le quatrième, sous comble, au
niveau du chemin de ronde du crénelage.
Le chemin de ronde des courtines passe derrière le pignon de la tour, mais
n'a aucune communication avec les salles intérieures.
Du côté de la ville, la partie supérieure de la tour est terminée par un
pignon crénelé avec escaliers rampants le long du comble. Deux tourelles
carrées, munies d'escaliers et crénelées à leur partie supérieure, épaulent le
pignon et servaient de tours de guet, car elles sont, de ce côté, le point le
plus élevé des défenses.
En temps de paix, le crénelage de la tour du Trésau n'était pas couvert. Le
comble porte sur un mur intérieur. Les gargouilles qui existent encore à
l'extérieur indiquent d'une manière certaine que le chemin de ronde supérieur
était à ciel ouvert. En temps de guerre, les toitures des hourds couvraient ces
chemins de ronde ainsi que les hourds eux-mêmes.
Un seul escalier à vis dessert les quatre étages et toutes les issues étaient
garnies de portes fortement ferrées. Le deuxième étage au-dessus des caves
contient une petite chambre ou réduit éclairé par une fenêtre, destiné au
capitaine, une grande cheminée et des latrines; cet étage et le rez-de-chaussée
sont percés de nombreuses meurtrières s'ouvrant sous de grandes arcades munies
de bancs de pierre. Les meurtrières ne sont pas percées les unes au-dessus des
autres, mais chevauchées, ou vides sur pleins, afin de battre tous les
points de la circonférence de la tour. Ce principe est généralement suivi dans
les tours de l'enceinte intérieure et, sans exception, dans les tours de
l'enceinte extérieure où les meurtrières jouent un rôle important. En effet, les
meurtrières percées dans les étages des tours ne pouvaient servir que lorsque
l'ennemi était encore éloigné des remparts; on conçoit dès lors qu'elles aient
été pratiquées plus nombreuses et disposées avec plus de méthode dans les tours
de l'enceinte extérieure.
Les courtines qui accompagnent la tour du Trésau sont fort belles. Leur
partie inférieure est percée de meurtrières au niveau du terre-plein de la
ville, sous des arcs plein cintre avec bancs de pierre et leurs merlons, larges,
épais, sont bien construits.
Le parement intérieur des merlons entre la tour Narbonnaise et la tour du
Trésau n'est pas vertical, mais élevé en fruit. La disposition des hourds
explique l'utilité de cette inclinaison du parement intérieur des merlons.
Sur ce point de la défense—l'un des plus attaquables, à cause du plateau qui
s'étend de plain-pied devant la porte Narbonnaise—les courtines intérieures
devaient être munies de ces hourds doubles dont il est fait parfois mention dans
les chroniqueurs du XIIIe siècle[12].
 Fig 5
La figure 5 explique, dans le cas actuel, la disposition de ces doubles
hourds. Ainsi que nous venons de le dire, les merlons ayant leur parement
intérieur en fruit sur le chemin de ronde A, leur base est traversée au niveau
de ce chemin de ronde par des trous de hourds de 0m,30 de côté,
régulièrement espacés. Sur le parement du chemin de ronde, du côté de la ville,
est une retraite continue B. Les hourds doubles étaient donc ainsi disposés: de
cinq pieds en cinq pieds passaient, par les trous des hourds, de fortes solives
C, sur l'extrémité desquelles, à l'extérieur, s'élevait le poteau incliné D,
avec des contre-poteaux E, formant la rainure pour le passage des madriers de
garde. Des moises doubles J pinçaient ce poteau D, reposaient sur la longrine F,
mordaient les trois poteaux G, H, I, celui G étant appuyé sur le parement
incliné du merlon, et venaient saisir le poteau postérieur K également incliné.
Un second rang de moises, posé en L à 1m,80 du premier rang, formait
l'enrayure des arbalétriers M du comble. En N un mâchicoulis était réservé le
long du parement extérieur de la courtine. Ce mâchicoulis était servi par des
hommes placés en O, sur le chemin de ronde, au droit de chaque créneau muni
d'une ventrière P. Les archers et arbalétriers du hourd inférieur étaient postés
en R et n'avaient pas à se préoccuper de servir ce premier mâchicoulis.
Le deuxième hourd possédait un mâchicoulis en S. Les approvisionnements de
projectiles se faisaient en dedans de la ville par les guindes T. Des escaliers
Q, disposés de distance en distance, mettaient les deux hourds en communication.
De cette manière, il était possible d'amasser une quantité considérable de
pierres en V, sans gêner la circulation sur les chemins de ronde ni les
arbalétriers à leur poste. En X, on voit, de face, à l'extérieur, la charpente
du hourdage dépourvue de ses madriers de garde, et en Y, cette charpente garnie.
Par les meurtrières et mâchicoulis, on pouvait lancer ainsi sur l'assaillant un
nombre prodigieux de projectiles. Comme toujours, les meurtrières U, percées
dans les merlons, dégageaient au-dessous des hourds et permettaient à un
deuxième rang d'arbalétriers postés entre les fermes, sur le chemin de ronde, de
viser l'ennemi.
On conçoit que l'inclinaison des madriers de garde était très-favorable au
tir. Elle permettait, de plus, de faire surplomber le deuxième mâchicoulis S en
dehors du hourdage inférieur.
La dépense que nécessitaient des charpentes aussi considérables ne permettait
guère de les établir que dans des circonstances exceptionnelles, sur des points
mal défendus par la nature.
La courtine qui relie la tour du Trésau à la porte Narbonnaise possède un
petit puits et une échauguette flanquante destinée à battre l'intervalle entre
la barbacane et cette porte.
De la tour du Trésau, en se dirigeant vers le nord, on longe une grande
partie de l'enceinte des Visigoths. À voir le désordre de ces anciennes
constructions, on doit admettre qu'elles ont été bouleversées par un siège
terrible; on a peine à comprendre comment on a pu, avec les moyens dont on
disposait alors, renverser des pans de murs d'une épaisseur considérable, faire
pencher ces tours dont toute la partie inférieure ne présente qu'une masse de
maçonnerie. Il semblerait que la poudre à canon peut seule causer des désordres
aussi graves, et cependant le siège pendant lequel une partie considérable de
ces remparts a été renversée est antérieur au XIIe siècle, puisque,
sur ces débris, on voit s'élever des constructions identiques avec celles du
château, ou datant du XIIIe siècle.
À peine si l'on a pris soin de déblayer les ruines, car on remarque, enclavés
dans les courtines reprises au XIIIe siècle, d'énormes pans de murs
renversés et présentant verticalement les lits de leurs assises de moellon ou de
brique. Grâce à la bonté des mortiers, ces masses renversées ne se sont point
disjointes et sont là comme des rochers sur lesquels on serait venu construire
de nouveaux murs.
De ce côté, les courtines et les tours sont très-hautes et dominent de
beaucoup l'enceinte extérieure élevée sur la crête de l'escarpement.
Cet escarpement fait face à l'Aude et il s'étend jusqu'à la tour nº41 qui
termine le saillant occidental de la cité.
Deux portes sont percées dans l'enceinte des Visigoths: l'une, petite, datant
de l'époque primitive, a été murée; elle est située à la droite de la tour nº26;
l'autre, percée au XIIe siècle et réparée au XIIIe, se
trouve entre les tours 24 et 25. C'est la porte désignée par le sénéchal
Guillaume des Ormes sous le nom de porte de Rodez. Elle ne présente aucune
défense particulière, mais devait être précédée d'un ouvrage avec poterne,
protégé par la tour-barbacane nº4; tour qui a malheureusement été modifiée dans
sa forme par le génie militaire, de telle sorte qu'aujourd'hui la porte de Rodez
donne sur les lices et n'a plus de communication avec le dehors.
Si nous passons de l'autre côté du château, vers le sud-ouest, nous
rencontrons la porte de l'Aude (autrefois porte de Toulouse).
Cette porte a été percée dans la muraille des Visigoths au XIIe
siècle. On voit encore, à l'extérieur, l'arc plein cintre qui paraît appartenir
à cette époque par son appareil et la nature des matériaux employés. À la gauche
de cette porte il existait, sur un pan de mur visigoth, un bâtiment contemporain
du château, c'est-à-dire élevé du XIe au XIIe siècle. Le
mur extérieur de ce bâtiment est encore percé de trois petites fenêtres jumelles
divisées par des colonnettes de marbre avec chapiteaux sculptés.
Une longue rampe aboutissait à la grande barbacane nº8 et était battue par
cette barbacane; elle s'élève suivant une inclinaison assez roide, et, en
faisant un lacet, conduit à une première porte, simple barrière, puis à une
seconde porte défendue par un crénelage et commandée par un gros ouvrage en
forme de traverse, terminé, à la hauteur des chemins de ronde de l'enceinte
intérieure, par une plate-forme et des merlons. À sa base, cette traverse est
percée d'une porte qui donne entrée dans les lices du sud-ouest.
Il faut gravir, en dedans de l'enceinte extérieure, une rampe assez roide
battue par l'ouvrage qui masque la porte de l'Aude, percée dans le mur de
l'enceinte intérieure. Cette rampe est dominée par la tour de la Justice, nº37,
et par une tour visigothe, nº38. On arrive ainsi à un lacet qui oblige
l'arrivant à se détourner brusquement pour atteindre la porte. Bien qu'il n'y
ait, devant cette porte, ni fossé ni ponts à bascule, il n'était point facile
d'y arriver malgré les gens du dedans de la ville, car l'espace compris entre
les deux enceintes forme une véritable place d'armes, un grand châtelet,
commandé de tous côtés par des ouvrages formidables. De plus, les lices, à
droite et à gauche, étaient fermées par des portes. On observera que la porte
supérieure est percée dans un angle rentrant, ce qui a permis de la flanquer
très-puissamment, et que son masque forme en avant un petit châtelet que l'on
pouvait fermer complétement en temps de guerre, et qui, en temps de paix, était
précédé d'un petit poste dont on aperçoit encore la trace le long de la
courtine. De cet ouvrage, les rondes pouvaient descendre dans les lices du
sud-ouest, en ouvrant une porte percée sur le flanc du parapet et en posant des
planches mobiles sur des corbeaux engagés dans les gros contre-forts à la suite.
Ce moyen de sortie ou d'entrée indique assez que l'ouvrage, en avant de la porte
de l'Aude, était absolument fermé en temps de guerre.
En se dirigeant de la porte de l'Aude vers les lices du sud-ouest, on laisse
bientôt les dernières traces des constructions visigothes et l'on atteint le
saillant bâti par Philippe le Hardi, en dehors des terrains de l'évêché (fig.
16). Ayant passé la porte percée dans la traverse de commandement, et que nous
croyons être la porte dite du Sénéchal, on voit une des tours des Visigoths,
entière, puis la tour 39, dite de l'Inquisition, et dans laquelle nous avons
trouvé un cachot avec pilier central, garni de chaînes, puis la tour carrée
nº11, dite de l'Évêque. Cette tour, à cheval sur les lices, commande les deux
enceintes et pouvait, sur ce front, couper la communication entre la partie sud
et la partie nord des lices. Toutefois, les deux arcs jetés sur le passage,
entre les deux enceintes, n'étaient défendus que par deux machicoulis intérieurs
et par un machicoulis percé au milieu de la voûte. On ne trouve pas trace de
gonds indiquant la présence de vantaux de porte, mais seulement des entailles
qui font supposer qu'en temps de guerre des barrières de bois fermaient ces
ouvertures et interceptaient les communications. Cette tour, dont l'évêque avait
la jouissance sauf le chemin de ronde supérieur, est fort belle, admirablement
construite, fièrement plantée sur les deux enceintes dont elle rompt
l'uniformité. De même qu'elle coupait la communication sur les lices, elle
interrompait aussi le chemin de ronde supérieur des courtines, car, pour aller
de la courtine nord à la courtine sud, il fallait traverser cette tour et forcer
deux portes. Les escaliers intérieurs sont disposés de façon à ce que l'accès
aux crénelages soit indépendant de l'accès aux deux salles voûtées, dont
l'évêque avait la jouissance.
Les courtines qui font partie du saillant bâti par Philippe le Hardi, sont
munies de belles meurtrières percées sous des arcades avec bancs; meurtrières
qui battent les lices et les chemins de ronde de l'enceinte extérieure. On voit
encore, en dehors de cette partie de l'enceinte extérieure, à côté de la tour
nº12, dite du Grand-Canisou, les orifices de l'égout que le roi avait fait
construire à travers la muraille élevée par son ordre, pour rejeter au dehors
les eaux de l'évêché, ainsi qu'il a été dit plus haut.
Quant aux bâtiments de l'évêché, ils sont complétement rasés; il n'en est pas
de même du cloître de l'église Saint-Nazaire, dont les fondations ont été
retrouvées. Ces fondations, et un mur de ce cloître, conservé avec les piles
engagées et les formerets des voûtes, se rapportent aux tracés des vieux plans
de la cité, dans lesquels ce cloître et ses dépendances sont indiqués. Cette
construction date de l'époque de saint Louis. À la suite de la tour nº11 est la
tour nº40, dite de Cahusac, qui présente une disposition curieuse. Le chemin de
ronde tourne à l'entour, et est couvert par un portique; puis on arrive à la
tour du coin nº41, dite Mipadre ou de Prade. Elle contient deux étages voûtés et
deux étages entre planchers, elle est munie d'une cheminée et d'un four. La
seule porte donnant entrée dans cette tour, qui n'interrompt pas le chemin de
ronde, est percée du côté de l'est et était fermée par des verrous et une barre
rentrant dans la muraille. Comme aux autres tours de cette partie de l'enceinte,
le dernier merlon des courtines s'élève au point de jonction avec la tour, là où
sont percées les portes, et le dernier créneau était également muni de volets
sur rouleaux, afin de protéger les entrants ou les sortants ou les factionnaires
posés aux entrées des tours. Presque toujours il faut monter quelques marches
pour passer des courtines dans les tours, et alors le crénelage suit la
montée.
On remarquera encore que les chemins de ronde des courtines, et par
conséquent les crénelages et les hourds ne sont pas toujours de niveau, mais
suivent la pente du terrain extérieur, de manière à conserver sur tous les
points de l'enceinte une hauteur d'escarpe uniforme, ainsi que cela se pratique
encore de nos jours.
C'était une règle établie par l'expérience, et, passé une certaine hauteur,
l'échelade devait être regardée comme impossible; aussi maintenait-on un minimum
d'élévation partout. Toutefois les escarpes de l'enceinte intérieure sont
beaucoup plus élevées que celles de l'enceinte extérieure. L'enceinte extérieure
était établie de manière à battre l'assaillant à grande distance et à l'empêcher
d'approcher; tandis que pour l'enceinte intérieure, tout est combiné en vue de
combattre un ennemi très-rapproché. Il n'est pas besoin d'insister sur une
disposition indiquée par le simple bon sens.
Dans l'enceinte du cloître Saint-Nazaire, de larges escaliers donnent accès
aux remparts. Mais il est bon d'observer que le cloître et l'évêché étaient déjà
renfermés dans une enceinte, et que, par conséquent, les habitants de la ville
ne pouvaient monter de la voie publique sur les courtines. Partout où il existe
des escaliers montant aux chemins de ronde directement, ces escaliers sont
toujours, ou enclavés dans d'anciens logis dépendant des murailles et fortifiés,
ou compris dans des enceintes spéciales; tels sont les escaliers qui montaient à
la courtine à côté de la tour nº44, le long de la tour nº47 et près de la
chapelle Saint-Sernin (tour 53). Le plus souvent, ce sont les escaliers des
tours qui, au moyen de petites portes extérieures bien ferrées, permettent
l'accès sur les chemins de ronde. La garnison pouvait donc, si bon lui semblait,
ainsi que nous l'avons dit plus haut, s'isoler et tenir les citoyens en respect
pendant qu'elle repoussait les assiégeants. Elle seule circulait entre les deux
enceintes, dans les lices, en fermant les portes de la ville sur les habitants;
sur ce point, il n'y avait nul inconvénient à ce que les chemins de ronde
fussent de plain-pied avec le terre-plein.
En suivant l'enceinte intérieure vers l'est, après avoir dépassé la tour
nº42—dite tour du Moulin, parce qu'autrefois son étage supérieur, en retraite
sur le crénelage, était affecté au mécanisme d'un moulin à vent—on arrive à la
tour nº43, dite tour et poterne Saint-Nazaire. Cet ouvrage, sur plan carré, est
encore un des plus remarquables de la cité. À côté de la barbacane nº15, dite de
la Crémade et dépendant de l'enceinte extérieure, est une poterne basse et
étroite, donnant dans le fossé peu profond sur ce point. Cette poterne, en cas
de siège, pouvait être murée facilement puisqu'il n'y avait qu'à remplir
l'escalier roide qui, du seuil de cette poterne, monte aux lices. Le large
diamètre de la tour de la Crémade en fait une barbacane propre d'ailleurs à
protéger des sorties ou des partis rentrants. Cette tour n'était point couverte,
comme les autres, par un comble, et est en communication directe avec le chemin
de ronde des courtines dont elle n'est, pourrait-on dire, qu'un appendice
flanquant.
Quant à la tour Saint-Nazaire, il était impossible à des assiégeants postés
en dehors de l'enceinte extérieure de supposer qu'elle fût munie d'une poterne.
La porte, percée à la base de cette tour Saint-Nazaire, et donnant sur les
lices, est ouverte de côté, masquée par la saillie de l'échauguette d'angle, et
le seuil de cette ouverture est établi à plus de deux mètres au-dessus du sol
des lices. Il fallait donc poser des échelles ou un plan incliné en bois pour
entrer et sortir.
Dans la tour elle-même l'entrée est biaise, et, si de l'extérieur on n'entre
par la poterne percée sur le flanc est de la tour qu'au moyen d'échelles ou d'un
plancher mobile, on ne peut franchir la seconde entrée qu'en se détournant à
angle droit. Cette poterne ne pouvait donc servir qu'aux gens de pied. Chacune
des deux baies est munie d'une herse, de machicoulis et de vantaux. Un puits
dessert les lices et le premier étage, qui contient en outre un four. La
première herse était manÅ“uvrée de la salle du premier étage, la deuxième du
chemin de ronde, comme à la porte Narbonnaise. Le crénelage supérieur s'élève
sur une plate-forme propre à recevoir un engin de défense (mangonneau) et
possède une guette, car ce point est un des plus élevés de la cité. Le crénelage
inférieur (car la défense de couronnement est double) est flanqué par des
échauguettes qui montent de fond.
Toujours en se dirigeant vers l'est, on arrive à peu de distance de la tour
Saint-Nazaire à la tour nº44, dite Saint-Martin, qui semble avoir été élevée à
proximité de la tour nº43 à dessein, pour masquer et battre la poterne à
très-petite portée. Cette tour est renforcée, comme les tours 41 et 42 et comme
celles de la porte Narbonnaise, par un bec saillant dont nous avons expliqué
l'utilité. Elle contient deux étages voûtés, deux étages sous plancher, comme la
tour nº41, et se dégage au-dessus du chemin de ronde qui tourne autour d'elle du
côté de la ville.
À partir de ce point de l'enceinte intérieure, nous voyons reparaître, dans
les parties inférieures des courtines et tours, les restes des remparts
visigoths jusqu'à la tour nº53, dite de Saint-Sernin, à côté de la porte
Narbonnaise.
Les tours nº 45, 46, 47, 49, 50, 52 et 53 sont bâties sur les fondations des
tours primitives et sont d'un diamètre plus faible que les tours du
XIIIe siècle. Seule, la tour nº48 a été reconstruite entièrement par
Philippe le Hardi. Aussi présente-t-elle à l'extérieur un bec saillant, et
l'épaisseur de sa construction est très-considérable. C'est qu'elle devait
s'élever assez haut pour dominer la tour nº18 de l'enceinte extérieure, tour
dite de la Vade ou du Papegay, sorte de donjon avancé absolument indépendant et
qui était destiné à battre le plateau qui s'étend de plain-pied, en face de ce
front.
Les tours précédentes, nos 45, 46, 47, 49, 50 et 52, ne sont pas
voûtées, et des planchers en bois séparaient leurs étages, au nombre de deux
seulement et établis sur le massif plein de la maçonnerie des Visigoths. Leurs
escaliers à vis font saillie à l'intérieur, des salles et sont pris à leurs
dépens. Toutes ces tours interrompent la circulation sur le chemin de ronde des
courtines; il faut les traverser pour communiquer d'une courtine à l'autre. La
tour nº49, dite de Daréja, est bâtie sur une substruction romaine, formée de
gros blocs de pierre parfaitement jointifs, sans mortier. Le soubassement romain
portait certainement une tour carrée, car les Visigoths se sont contentés
d'abattre les arêtes saillantes à coups de masse, pour arrondir cette
construction massive qui ne renferme qu'un blocage.
En examinant les constructions surélevées au XIIIe siècle, on voit
que les ingénieurs ont donné à la partie cylindrique (côté extérieur) une forte
épaisseur, tandis que du côté de la ville, là où la tour est fermée par un
pignon, les murs n'ont qu'une faible épaisseur, afin d'obtenir l'espace vide le
plus grand possible à l'intérieur pour loger les postes. La tour nº 47 présente
aussi, sur les lices, dans sa partie inférieure, des restes de soubassements
romains, sur lesquels est implantée une tour visigothe couronnée par la bâtisse
du XIIIe siècle.
Ainsi, toute cette portion de l'enceinte, comprise entre la tour nº 44 et la
porte narbonnaise, a été réparée et reconstruite en partie par Philippe le Hardi
sur l'enceinte des Visigoths, qui avait été élevée sur les remparts romains. Le
périmètre de la ville antique est donc donné par celui de la ville des
Visigoths, puisque, du côté du midi comme du côté du nord, nous retrouvons les
traces des constructions romaines sous les ouvrages dus aux barbares.
Sur tout ce front sud-est, les hourds présentaient en temps de guerre une
ligne non interrompue, car ceux des courtines se relient à ceux des tours au
moyen de quelques marches. Cela était nécessaire pour faciliter la défense et ne
pouvait avoir d'inconvénients, dans le cas où l'assiégeant se serait emparé
d'une portion de ces hourds, car il était facile de les couper en un instant et
d'empêcher l'ennemi de profiter de cette coursière extérieure continue pour
s'emparer successivement des étages supérieurs des tours. L'assiégé, obligé
d'abandonner une portion de ces hourds, pouvait lui-même y mettre le feu,
sacrifier au besoin une tour ou deux, et se retirer dans les postes éloignés du
point tombé au pouvoir de l'ennemi, en coupant les planchers de bois derrière
lui.
Les tablettes de pierre des chemins de ronde des courtines élevées sous
Philippe le Hardi sont supportées à l'intérieur pour augmenter la largeur de la
coursière, du côté du sud et du sud-est, depuis la tour de l'évêque jusqu'à la
porte Narbonnaise, par des corbeaux de pierre. Il existe, entre ces corbeaux,
des trous carrés très-profonds ménagés dans la construction à intervalles égaux.
Ces trous étaient destinés à loger des solives horizontales dont l'extrémité
pouvait, au besoin, être soulagée par des poteaux. Sur ces solives on
établissait un plancher continu qui élargissait d'autant le chemin de ronde à
l'intérieur et formait une saillie fort utile pour l'approvisionnement des
hourds, pour la mise en batterie de pierrières et trébuchets, et pour disposer
au pied des remparts, sur le terre-plein de la ville, des magasins, des abris
pour un supplément de garnison.
Les combles qui couvraient les hourds venaient très-probablement couvrir ce
supplément de coursières. On conçoit combien ces larges espaces, ménagés à la
partie supérieure des courtines, devaient faciliter la défense. Et il faut noter
ici que cette disposition n'existe que dans la partie des défenses qui était le
moins bien protégée par la nature du terrain et contre laquelle, par conséquent,
l'assaillant devait réunir tous les efforts et pouvait organiser une attaque en
règle.
Ces précautions eussent été inutiles là où l'ennemi ne pouvait se présenter
qu'en petit nombre par suite des escarpements de la colline. Du côté méridional,
l'ennemi, en supposant qu'il se fût emparé de l'enceinte extérieure, pouvait
combler une partie des fossés, détruire un pan de mur de l'enceinte extérieure
et faire approcher de la muraille intérieure, sur un plan incliné, un de ces
beffrois de charpente, recouverts de peaux fraîches pour les garantir du feu et
au moyen desquels on se jetait de plain-pied sur les chemins de ronde
supérieurs. On ne pouvait résister à une semblable attaque, qui réussit mainte
fois, qu'en réunissant, sur le point attaqué, un nombre de soldats supérieur aux
forces des assiégeants. Comment l'aurait-on pu faire sur ces étroits chemins de
ronde? Les hourds brisés, les merlons entamés par les machines de jet, les
assiégeants se précipitant sur les chemins de ronde, ne trouvaient devant eux
qu'une rangée de défenseurs acculés à un précipice et ne présentant qu'une ligne
sans profondeur à cette colonne d'assaut sans cesse renouvelée! Avec ce
supplément de chemin de ronde qu'on pouvait élargir à volonté, il était possible
d'opposer à l'assaillant une résistance solide, de le culbuter et de s'emparer
même du beffroi.
C'est dans ces détails de la défense pied à pied qu'apparaît l'art de la
fortification du XIe au XVe siècle. En examinant avec
soin, en étudiant scrupuleusement, et dans les moindres détails, les ouvrages
défensifs de ces temps, on comprend ces récits d'attaques gigantesques que nous
sommes trop disposés à taxer d'exagération. Devant des moyens de défense si bien
prévus, si ingénieusement combinés, on se figure sans peine les travaux énormes
des assiégeants, les beffrois mobiles, les estacades et bastilles terrassées,
les engins de sape roulants, tels que chats et galeries, ces travaux de
mine qui demandaient un temps considérable, lorsque la poudre à canon n'était
point en usage dans les armées. Avec une garnison déterminée et bien
approvisionnée on pouvait prolonger un siège indéfiniment. Aussi n'est-il pas
rare de voir une bicoque résister pendant des mois à une armée nombreuse. De là,
souvent, cette audace et cette insolence du faible contre le fort et le
puissant, cette habitude de la résistance individuelle qui faisait le fond du
caractère de la féodalité, cette énergie qui a produit de si grandes choses et
un si grand développement intellectuel au milieu de tant d'abus.
Indépendamment des portes percées dans l'enceinte intérieure, on comptait
plusieurs poternes. Pour le service des assiégés,—surtout s'ils devaient garder
une double enceinte—, il fallait rendre les communications faciles entre ces
deux enceintes et ménager des poternes donnant sur les dehors, pour pouvoir
porter rapidement des secours sur un point attaqué, faire sortir ou rentrer des
corps, sans que l'ennemi pût s'y opposer. En parcourant l'enceinte intérieure de
Carcassonne, on voit un grand nombre de poternes plus ou moins bien dissimulées
et qui devaient permettre à la garnison de se répandre dans les lices par une
quantité d'issues facilement masquées, ou de rentrer rapidement dans le cas où
la première enceinte eût été forcée. Entre la tour du Trésau du côté nord et le
château, nous trouvons deux de ces poternes, sans compter la porte de Rodez.
L'une de ces poternes donne entrée dans le fossé du château (fig. 16), l'autre à
côté de la tour nº26. Entre le château et la tour nº37 est une poterne donnant
également dans le fossé du château. Entre la porte de l'Aude et la porte
Narbonnaise (côté ouest et sud de l'enceinte intérieure) on trouve la poterne
Saint-Nazaire décrite plus haut; entre les tours 44 et 45, une poterne
communiquant à un escalier à vis, et entre les tours 50 et 52, une construction
saillante nº51, qui contenait un escalier de bois, communiquant à de vastes
souterrains dont l'issue extérieure est placée à côté de la tour de l'enceinte
extérieure nº19, au niveau du fond du fossé et dont deux galeries débouchaient
dans les lices. Cette dernière poterne avait une grande importance, car elle
mettait les chemins de ronde supérieurs en communication directe, soit avec des
lices, soit avec les dehors. Aussi, en arrière de la porte donnant dans l'angle
de la tour 19, est une salle voûtée, vaste, pouvant contenir une quarantaine
d'hommes armés.
De plus, il existe une poterne mettant les lices en communication avec le
fossé, à l'angle de rencontre de la courtine de droite avec le donjon de la Vade
nº18. Il y avait une poterne au côté droit de la grosse tour nº4 de l'enceinte
extérieure, une poterne très-relevée au-dessus de l'escarpement percée dans le
mur extérieur de la porte de l'Aude et qui exigeait l'emploi d'une échelle, et
la poterne encore ouverte dans l'angle de la tour nº15, ainsi qu'il a été dit
plus haut. En ajoutant à ces issues la grande barbacane du château nº8, on voit
que la garnison pouvait faire des sorties et se mettre en communication avec les
dehors, sans ouvrir les deux portes principales de l'Aude et Narbonnaise.
 Fig. 6
Avant de passer à la description du château, il est nécessaire de nous
occuper de l'enceinte extérieure qui présente également un intérêt sérieux.
De cette enceinte extérieure, la tour la mieux conservée (elle est intacte
sauf sa couverture) est celle de la Peyre nº19. Cette tour, comme la plupart de
celles dépendant de cette enceinte, est ouverte du côté de la ville dans la
partie supérieure de manière à ne pouvoir servir de défense contre les remparts
intérieurs, et afin que, du chemin de ronde supérieur, on puisse donner des
ordres aux hommes postés dans cette tour. Le milieu de cette tour, comme de
toutes celles de l'enceinte extérieure, à l'exception des barbacanes, était
couvert par un comble, mais le chemin de ronde crénelé était à ciel ouvert en
temps de paix et pouvait être garni de hourds en temps de siège.
 Fig. 7
Ces combles à demeure portaient sur le bahut intérieur du chemin de
ronde.
La figure 6 donne la coupe de cette tour de la Peyre.
En M est tracé le profil d'ensemble de cet ouvrage avec le fossé, la crête de
la contrescarpe et le sol extérieur formant glacis. On voit comme les
meurtrières sont disposées pour couvrir de projectiles rasants ce glacis, et de
projectiles plongeants, la crête et le pied de la contrescarpe. Quant à la
défense rapprochée, il y est pourvu par les mâchicoulis et des hourds, ainsi
qu'on le voit en P. La figure 7 donne le tracé général de cette tour du côté
intérieur, les hourds n'étant supposés montés que du côté R.
La tour nº18, dite de la Vade ou de Papegay, bien qu'elle appartienne à
l'enceinte extérieure, est, comme nous l'avons dit, un réduit, un donjon,
dominant tout le plateau de ce côté, occupé avant le règne de Saint-Louis, par
un faubourg.
Les courtines de l'enceinte extérieure étant tombées au pouvoir de
l'assiégeant, la plupart des tours de cette enceinte devaient être facilement
prises, car elles ne sont guère défendues à l'intérieur et leurs chemins de
ronde communiquent parfois de plain-pied avec ceux des courtines; cependant des
portes interrompent la circulation, mais la tour de la Vade est un ouvrage
indépendant et d'une grande élévation; il possède deux étages voûtés, deux
étages entre planchers, un puits à rez-de-chaussée, une cheminée au deuxième
étage et des latrines au troisième. La porte donnant sur les lices pouvait être
fortement barricadée et opposer à l'assiégeant un obstacle aussi résistant que
la muraille elle-même. L'étage supérieur était muni d'un crénelage à ciel ouvert
avec toit au centre. Ce crénelage, qui, en temps de guerre, était muni de
hourds, était dominé par le couronnement de la tour nº48.
 Fig. 8
 Fig. 9
 Fig. 10
Les autres tours de l'enceinte extérieure sont toutes à peu près construites
sur le modèle de la tour nº7, dite de la Porte-Rouge. Cette tour possède deux
étages au-dessous du crénelage. La figure 8 en donne les plans à chacun de ces
étages. Comme le terrain s'élève sensiblement de a en b, les deux
chemins de ronde des courtines ne sont pas au même niveau; le chemin de ronde
b est à 3 mètres au-dessus du chemin de ronde a. En A est tracé le
plan de la tour au-dessous du terre-plein; en B, au niveau du chemin de ronde
d; en C, au niveau du crénelage de la tour qui arase le crénelage de la
courtine e. On voit en d la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de
ronde, communique à un degré qui descend à l'étage inférieur A, et en c,
la porte qui, s'ouvrant sur le chemin de ronde d'amont, communique à un degré
qui descend à l'étage B. On arrive, du dehors, au crénelage de la tour par le
degré g. De plus, les deux étages A et B sont mis en communication entre
eux par un escalier intérieur h h', pris dans l'épaisseur du mur de la
tour. Ainsi les hommes postés dans les deux étages A et B sont seuls en
communication directe avec les deux chemins de ronde des courtines. Si
l'assaillant est parvenu à détruire les hourds et le crénelage supérieur, et si,
croyant avoir rendu l'ouvrage indéfendable, il tente l'assaut de l'une des
courtines, il est reçu de flanc par les postes établis et demeurés en sûreté
dans les étages inférieurs, lesquels étant facilement blindés, n'ont pu être
écrasés par les projectiles des pierrières ou rendus inhabitables par l'incendie
du comble et des hourds. Une coupe longitudinale faite sur les deux chemins de
ronde, de e en d, permet de saisir cette disposition (fig. 9). On
voit en e' la porte de l'escalier e, et en d' la porte de
l'escalier d du plan. Cette dernière porte est défendue par une
échauguette f, à laquelle on arrive par un degré de six marches. En
h" commence l'escalier qui met en communication les deux étages A et B.
Une couche de terre posée en k empêche le feu, qui pourrait être mis au
comble l par les assiégés, d'endommager le plancher supérieur. La figure
10 donne la coupe de cette tour suivant l'axe perpendiculaire au front. En
d" est la porte donnant sur l'escalier d. Les hourds sont posés en
m. En p est tracé le profil de l'escarpement avec le prolongement
des lignes de tir des deux rangs de meurtrières des étages A et B. Il n'est pas
besoin de dire que les hourds battent le pied o de la tour.
Une vue perspective (fig. 11), prise des lices (point x du plan C),
fera saisir les dispositions intérieures de cette défense.
Les approvisionnements des hourds et chemins de ronde de la tour se font, par
le créneau c du plan C, au moyen d'un palan et d'une poulie, ainsi que le
fait voir le tracé perspectif. Ici la tour ne commande que l'un des chemins de
ronde (voyez la coupe, figure 9). Lors de la construction sous saint Louis, elle
commandait les deux courtines; mais sous Philippe le Hardi, lorsqu'on termina
les défenses de la cité, on augmenta, ainsi qu'on l'a vu plus haut, le relief de
quelques-unes des courtines de l'enceinte extérieure qui ne paraissaient pas
avoir un commandement assez élevé. C'est à cette époque que le crénelage G fut
remonté au-dessus de l'ancien crénelage H, sans qu'on ait pris la peine
de démolir celui-ci; de sorte qu'extérieurement ce premier crénelage H reste
englobé dans la maçonnerie surélevée. En effet, le terrain extérieur s'élève
comme le terrain des lices de a en b (voyez les plans), et les
ingénieurs, ayant cru devoir adopter un commandement uniforme des courtines sur
le dehors, aussi bien pour l'enceinte extérieure que pour l'enceinte intérieure,
on régularisa, vers 1285, tous les reliefs. Il faut dire aussi qu'à cette époque
on ne donnait plus guère un commandement important aux tours sur les courtines
qu'aux saillants, ou sur quelques points où il était utile de découvrir les
dehors au loin.
 Fig. 11
Pour les grands fronts, les tours flanquantes n'ont, sur les courtines, qu'un
faible commandement, et cette disposition est observée pour le grand front
sud-est de l'enceinte intérieure de la cité, réparé et couronné par Philippe le
Hardi.
La disposition de cette tour de l'enceinte extérieure que nous venons de
donner est telle, que cet ouvrage ne pouvait se défendre contre l'enceinte
intérieure; car, non-seulement cette tour est dominée de beaucoup, mais elle
est, du côté des lices, nulle comme défense.
Nous avons parcouru et décrit les points les plus importants des deux
enceintes de la cité. Revenant à la porte Narbonnaise, d'où nous sommes partis,
et montant en ville à travers une rue étroite et tortueuse, on arrive, en se
dirigeant vers l'ouest, au château bâti sur le point culminant de la cité.
J'ai dit que la plus grande partie des constructions de cette citadelle
remontait au commencement du XIIe siècle. Le premier ouvrage qui se
présente du côté de la ville est une barbacane bâtie au XIIIe siècle,
semi-circulaire, crénelée avec chemins de ronde (voyez le plan général, fig. 16)
et dans laquelle est percée une avant-porte. Cette première porte n'était
défendue que par des meurtrières et des créneaux garnis de doubles volets, un
mâchicoulis et des vantaux de bois. C'est, comme on peut le voir, une charmante
construction, bien faite et passablement conservée.
Le plancher de bois et les combles seuls ont été enlevés, mais la trace de
ces compléments est si apparente, qu'on ne peut se méprendre sur leur
disposition. L'étage supérieur de la porte était ouvert du côté du château, afin
d'empêcher les assaillants qui s'en seraient rendus maîtres de se défendre
contre la garnison renfermée dans le château. Un large fossé protège trois des
fronts de cette citadelle, le quatrième donnant sur les escarpements faisant
face à l'Aude.
Un pont, reconstruit en partie à une époque assez récente, donnait accès à la
seule porte du château sur le front faisant face à la ville. Les piles de ce
pont datent du XIIIe siècle, et les deux dernières, proches l'entrée,
sont disposées de telle façon qu'un plancher mobile en bois devait s'y
appuyer.
L'assaillant trouvait un premier obstacle formé d'une barrière de bois
couverte d'un appentis. Cet obstacle détruit, supposant le plancher mobile
enlevé, il avait à franchir un fossé d'une largeur de 2 mètres pour arriver à la
première herse défendue par un mâchicoulis. Derrière cette herse est une porte
de bois, un second mâchicoulis, une seconde herse et une seconde porte. La
première herse se manÅ“uvrait du deuxième étage. La deuxième herse était servie
dans une petite chambre disposée immédiatement au-dessus du passage.
Les deux tours qui flanquent cette entrée renferment deux étages voûtés en
calotte hémisphérique, et percés de meurtrières; les deux étages supérieurs sont
séparés par un plancher. Ces deux étages supérieurs mettent, sans murs de
refend, les deux tours en communication avec le dessus du passage. On ne pouvait
arriver à ces étages que par un escalier de bois disposé contre la paroi plate
de la porte, du côté de la cour ou par les chemins de ronde des courtines. Les
salles voûtées ne sont éclairées que par les meurtrières. Le troisième étage
prend jour sur la cour par une charmante fenêtre romane à doubles cintres posés
sur une colonnette de marbre avec chapiteau sculpté, et par une très-petite
ouverture donnant latéralement au-dessus de l'entrée à l'extérieur. Cette
dernière fenêtre était percée pour permettre aux assiégés qui servaient la
première herse de voir ce qui se passait à l'entrée et de prendre leurs
dispositions en conséquence, sans se démasquer. Bien que les tours affectent la
forme cylindrique à l'extérieur, à l'intérieur les parements des étages
supérieurs sont à pans coupés. Cette construction était évidemment faite pour
faciliter l'établissement de la charpente des combles. Il est beaucoup plus
facile de tailler et de poser une charpente en pavillon sur un plan polygonal
que sur un plan circulaire; le plan circulaire exige pour les sablières des bois
courbes, pour la pose des chevrons des assemblages compliqués. À la fin du
XIe siècle on ne devait pas être fort habile dans ces sortes de
constructions, qui, un siècle et demi plus tard, étaient arrivées à un degré de
perfection remarquable; aussi ne doit-on pas s'étonner de voir cette forme de
charpentes pyramidales adoptée pour toutes les tours primitives du château. Les
constructeurs rachetaient les différences de saillies produites par la forme
circulaire du parement extérieur par des coyaux.
Du deuxième étage on communique au premier au moyen d'une trappe ouverte dans
la voûte hémisphérique. Cette trappe, percée derrière la petite fenêtre qui
permet de guetter l'entrée, était destinée à transmettre des ordres aux gens qui
servaient la deuxième herse dans la petite salle du premier étage, soit pour
faire tomber rapidement cette herse en cas d'attaque, soit pour la lever
lorsqu'un corps rentrait; car on observera que les servants de la deuxième herse
ne peuvent voir ce qui se passe à l'extérieur que par une meurtrière
très-étroite, ou par le mâchicoulis ouvert devant cette deuxième herse.
 Fig. 12
Dans cet ouvrage de défense si complet et dont nous donnons les coupes figure
12, tout est disposé pour que le commandement puisse venir du haut, là où les
moyens de défense les plus efficaces étaient déployés, et là, par conséquent, où
devait se tenir le capitaine de la tour au moment de l'attaque. Nos vaisseaux de
guerre, avec leurs écoutilles, leurs porte-voix et leurs batteries basses,
peuvent donner une idée des moyens de transmission du commandement alors en
usage dans les ouvrages de fortification[13].
Tous les couronnements des murailles et des tours du château élevé vers le
commencement du XIIe siècle étaient défendus en temps de guerre par
des hourds très-saillants, car on remarquera que les trous par lesquels
passaient les pièces de bois en bascule portant ces hourds, sont doubles, percés
à Om,60 environ l'un au-dessus de l'autre, afin de soulager la portée
des pièces supérieures recevant le plancher par des corbelets et des liens de
charpente. La pose de ces hourds devait être moins expéditive que celle des
hourds du XIIIe siècle portés par de fortes solives en bascule.
Toutefois elle pouvait se faire sans trop de difficulté en supposant les liens
assemblés par embrèvement, sans tenons ni mortaises, ce qui, du reste, eût été
inutile, puisque les pièces de bois traversant les murs étaient parfaitement
fixes et ne pouvaient dévier ni à droite ni à gauche. Un charpentier (fig. 13) à
cheval sur la solive horizontale supérieure, adossé à la muraille, pouvait
assembler le lien par le côté à coups de maillet, en ayant le soin de le retenir
préalablement à l'aide d'un bout de corde[14].
 Fig. 13
Les trous des solives dans les crénelages du château, étant plus petits que
ceux des constructions datant du XIIIe siècle, expliquent ce surcroît
de précautions, destiné à empêcher les bois en bascule de fléchir à leur
extrémité. On observera encore que les créneaux du château sont hauts (2
mètres), c'est que le plancher des hourds était posé à la base même de ces
créneaux, au lieu d'être, comme au XIIIe siècle, posé à
0m,30 au-dessus du sol du chemin de ronde. Il fallait donc passer par
ces créneaux comme par autant de portes et leur donner une hauteur suffisante
pour que les défenseurs pussent se tenir debout dans les galeries des
hourds.
Nous ne devons pas passer sous silence un fait très-curieux touchant
l'histoire de la construction. La plupart des portes et fenêtres des tours du
château, du côté de la cour, sont couronnées par des linteaux en béton.
Ces pierres factices ont beaucoup mieux résisté aux agents atmosphériques que
les pierres de grès; elles sont composées d'un mortier parfaitement dur, mêlé de
cailloux concassés de la grosseur d'un Å“uf, et ont dû être façonnées dans des
caisses de bois. Après avoir observé en place quelques-uns de ces linteaux, mon
attention ayant été éveillée, j'ai retrouvé une assez grande quantité de ces
blocs de béton dans les restaurations extérieures des murailles des Visigoths
entreprises au XIIe siècle. Il semblerait que les constructeurs de
cette dernière époque, lorsqu'ils avaient besoin de matériaux résistants d'une
grande dimension relative, aient employé ce procédé qui leur a parfaitement
réussi; car aucun de ces linteaux ne s'est brisé; comme il arriva fréquemment
aux linteaux de pierre.
Après avoir franchi la porte du château, on entre dans une cour spacieuse,
entourée aujourd'hui de constructions modernes qui ont été accolées aux
courtines et tours. Ces constructions ont été élevées sur l'emplacement de
portiques datant du XIIIe siècle et dont on retrouve toutes les
amorces. Des traces d'incendie sont apparentes sur les parements des
constructions du XIIe siècle, et font supposer que ces portiques ont
remplacé des constructions de bois garnissant l'intérieur de la cour avant les
restaurations entreprises par Louis IX et Philippe le Hardi. Du coté de l'est et
du nord les murailles n'étaient doublées que par un simple portique. Du côté
sud, s'élève un bâtiment dont toute la partie inférieure date du XIIe
siècle et la partie supérieure de la fin du XIIIe avec remaniement au
XVe. Ce bâtiment contenait, à rez-de-chaussée, des cuisines voûtées
en berceau tiers-point, avec une belle porte plein cintre ouverte dans le
pignon. Il sépare la grande cour d'une seconde cour donnant du côté du sud et
fermée par une forte courtine du XIIe siècle, complètement restaurée
au XIIIe. À cette courtine était accolée une construction présentant
un très-large portique à rez-de-chaussée, avec salle au premier étage. On voit
encore en place, le long de la courtine, tous les corbeaux de pierre qui
supportaient le plancher de cette salle, une belle cheminée dont les profils et
les sculptures appartiennent à l'époque de saint Louis; et, à l'angle de la tour
carrée nº31, dite tour Peinte, l'amorce des piles du portique inférieur. Une
grande fenêtre carrée à meneaux éclairait du côté sud, vers Saint-Nazaire, la
grande salle du premier étage. Cette fenêtre est élevée au-dessus du plancher
intérieur, et la disposition du plafond qui fermait l'ébrasement est telle, que
les projectiles lancés du dehors ne pouvaient pénétrer dans la salle. À l'angle
sud-ouest du château s'élèvent d'énormes constructions, sortes de donjons ou
réduits, indépendants les uns des autres, qui commandaient les cours et les
dehors. La plus élevée, mais la plus étendue de ces bâtisses, est la tour dite
Peinte, nº31, qui domine toute la cité dont elle était la guette principale.
Cette tour, sur plan barlong, ne pouvait contenir et ne contenait en effet qu'un
escalier de bois, car elle n'est divisée, dans toute sa hauteur, par aucune
voûte ni aucun plancher. Une seule petite fenêtre romane, percée vers la moitié
de sa hauteur, s'ouvre sur la campagne, du côté de l'Aude. Cette tour est
intacte; on voit encore son crénelage supérieur avec les trous des hourds
très-rapprochés, comme pour établir une galerie extérieure saillante, en état de
résister aux vents terribles de la contrée.
Le plan de la tour nº35 du château, dite du Major (l'une de celles d'angle,
l'autre tour nº32 étant semblable), est fort intéressant à étudier. Ces deux
tours d'angle sont les seules qui contiennent des escaliers à vis, en pierre.
Les tours nos 32, 34, 35 et 36 sont défendues comme les deux tours de
la porte: mêmes petites salles voûtées en calottes hémisphériques, mêmes
dispositions des crénelages, des meurtrières et hourds, même combinaison de
combles pyramidaux.
Mais c'est sur le front ouest que l'étude du château de la cité est
particulièrement intéressante. Le côté occidental est celui qui regarde la
campagne et qui fait face à la grosse barbacane bâtie en bas de
l'escarpement.
Pour bien faire comprendre les dispositions très-compliquées de cette partie
du château, il faut que nous descendions à la barbacane, et que, successivement,
nous passions par tous les détours si ingénieusement combinés pour rendre
impossible l'accès du château à une troupe armée.
 Fig. 14
Malheureusement, la barbacane fut démolie il y a cinquante ans environ pour
bâtir une usine le long de l'Aude. Cette destruction est à jamais regrettable,
car, au dire de ceux qui ont vu ce bel ouvrage, il produisait un grand effet et
était élevé en beaux matériaux. Je n'ai pu retrouver, en fouillant assez
profondément, que ses fondations et ses premières assises, ce qui permettait
seulement de reconnaître exactement et sa place et son diamètre.
La barbacane avait été élevée très-probablement sous saint Louis, comme la
plupart des adjonctions et restaurations faites au château. Elle était percée de
deux rangs de meurtrières et était couronnée par un chemin de ronde crénelé avec
hourds. Elle n'était point couverte, sa grande étendue ne le permettant guère,
mais devait posséder à l'intérieur des galeries de bois facilitant l'accès aux
meurtrières, et formant un abri pour les défenseurs.
La porte était percée dans l'angle rentrant, côté du nord, sur le flanc de la
grande caponnière qui monte à la cité (fig. 14) en B. Cette caponnière ou
montée, fortifiée des deux côtés, est assez étroite à sa base près de la
barbacane. Elle s'élargit en E jusqu'au point où, formant un coude, elle se
dirige perpendiculairement au front du château, afin d'être enfilée par les
assiégés postés sur les chemins de ronde de la double enceinte ou dans le
château même; puis, ayant atteint le pied de l'enceinte, la caponnière se
détourne en E' à droite, longe cette enceinte du nord au sud, pour atteindre une
première porte dont il ne reste que les pieds-droits. Ces rampes E sont
crénelées à droite et à gauche. Leur montée est coupée par des parapets
chevauchés. En F était un mur de garde en avant de la première porte; ayant
franchi cette première porte, on devait longer un deuxième mur de garde, passer
par une barrière, se détourner brusquement à gauche, et se présenter devant une
deuxième porte G, en étant battu de flanc par les gens de la deuxième enceinte.
Alors on se trouvait devant un ouvrage considérable et bien défendu; c'est un
couloir long, surmonté de deux étages, sous lesquels il fallait passer. Le
premier de ces étages battait la porte G et était percé de mâchicoulis s'ouvrant
sur le passage; le deuxième étage était en communication avec les crénelages
supérieurs, battant soit la rampe, soit l'espace G. Le plancher du premier étage
ne communiquait avec les lices que par une porte étroite. Si l'ennemi parvenait
à occuper cet étage, il était pris comme dans une souricière, car, la petite
porte fermée sur lui, il se trouvait exposé aux projectiles tombant des
mâchicoulis du deuxième étage; et l'extrémité du plancher de ce premier étage
étant interrompue en H, du côté opposé à l'entrée, il était impossible à cet
assaillant d'avancer. S'il parvenait à franchir sans encombre le couloir à
rez-de-chaussée, il était arrêté par la porte H percée dans une traverse
couronnée par les mâchicoulis du troisième étage, communiquant avec les chemins
de ronde supérieurs du château. Si, par impossible, les assiégeants s'emparaient
du deuxième étage, ils ne trouvaient d'autre issue qu'une petite porte latérale
donnant dans une salle établie sur des arcs, en dehors du château, et ne
communiquant avec l'intérieur que par des détours qu'il était facile de
barricader en un instant et qui d'ailleurs étaient fermés par des vantaux. Si,
malgré tous ces obstacles accumulés, les assiégeants forçaient la troisième
porte H, il leur fallait alors attaquer la poterne I du château, protégée par un
système de défense formidable: des meurtrières, deux mâchicoulis placés l'un
au-dessus de l'autre, un pont avec plancher mobile, une herse et des vantaux. Se
fût-on emparé de cette porte, qu'on se trouvait à 7 mètres en contre-bas de la
cour intérieure L, à laquelle on n'arrivait que par des degrés étroits,
défendus, et en passant à travers plusieurs portes en K.
En supposant que l'attaque fût poussée par les lices du côté de la porte de
l'Aude, on était arrêté par un poste T et par une porte avec ouvrages de bois et
un double mâchicoulis percé dans le plancher d'un étage supérieur communiquant
avec la grande salle sur N du château, au moyen d'un passage de charpente qui
pouvait être détruit en un instant; de sorte qu'en s'emparant de cet étage
supérieur on n'avait rien fait.
Si après avoir franchi l'ouvrage T, on poussait plus loin sur le chemin de
ronde, le long de la tour carrée S, on rencontrait bientôt une garde avec porte
bien munie de mâchicoulis et bâtie perpendiculairement au couloir G H. Après
cette porte, c'était une troisième porte étroite et basse percée dans la grosse
traverse Z qu'il fallait franchir; puis, on arrivait à la poterne I du
château.
Si, au contraire, l'assaillant se présentait du côté opposé, par les lices du
nord, il était arrêté par une défense V, mais de ce côté l'attaque ne pouvait
être tentée, car c'est le point de la cité qui est le mieux défendu par la
nature. La grosse traverse Z qui, partant de la courtine du château, s'avance à
angle droit jusque sur la montée de la barbacane, était couronnée par des
mâchicoulis transversaux qui commandaient la porte H et par une échauguette
crénelée qui permettait de voir ce qui se passait dans la caponnière, afin de
prendre les dispositions intérieures nécessaires, ou de reconnaître les corps
amis[15].
Cette partie des fortifications de la cité carcassonnaise est certainement la
plus intéressante; malheureusement, elle ne présente plus que l'aspect d'une
ruine. C'est en examinant scrupuleusement les moindres traces des constructions
encore existantes, que l'on peut reconstituer ce bel ouvrage. Je dois dire,
toutefois, que peu de points restent vagues et que le système de la défense ne
présente pas de doutes. Il s'accorde parfaitement avec les dispositions
naturelles du terrain, et ces ruines sont encore pleines de fragments qui
donnent non-seulement la disposition des constructions de pierre, mais encore
les attaches, prises et scellements des constructions de bois, des planchers et
gardes.
Une vue cavalière du château et de la barbacane restaurés, que nous donnons
ci-après, figure 15, présente l'ensemble de ces ouvrages.
Un plan de la cité et de la ville de Carcassonne, relevé en 1774,
antérieurement par conséquent à la destruction de la barbacane, mentionne, dans
la légende, un grand souterrain existant sous le boulevard de la
Barbacane, mais depuis longtemps comblé. Je n'ai pu retrouver la trace de
cette construction, à l'existence de laquelle je ne crois guère. Si ce
souterrain a jamais existé, il devait établir une communication entre la
barbacane et le moulin fortifié dit du Roi, afin de permettre à la garnison du
château d'arriver à couvert jusqu'à la rivière.
Nous avons fait le calcul du nombre d'hommes strictement nécessaire pour
défendre la cité de Carcassonne.
| L'enceinte extérieure de la cité de Carcassonne
possède 14 tours; en les supposant gardées chacune par 20 hommes, cela fait |
280 |
| Vingt hommes dans chacune des trois barbacanes |
60 |
| Pour servir les courtines sur les points
attaqués |
100 |
| L'enceinte intérieure comprend 24 tours à 20 hommes
par poste; en moyenne |
480 |
| Pour la porte Narbonnaise |
50 |
| Pour garder les courtines |
100 |
| Pour la garnison du château |
200 |
| |
|
| Total |
1,270 |
|
|
|
| Ajoutons à ce nombre d'hommes les capitaines, un
par poste ou par tour, suivant l'usage |
53 |
| |
|
| Total |
1,323 |
Il s'agit ici des combattants seulement; mais il faut ajouter à ce chiffre
les servants, les ouvriers qu'il fallait avoir en grand nombre pour soutenir un
siège: soit au moins le double des combattants. Ce nombre, à la rigueur, était
suffisant pour opposer une résistance énergique à l'ennemi, dans une place aussi
bien fortifiée.
 Fig. 15
Les deux enceintes n'avaient pas à se défendre simultanément, et les hommes
de garde, dans l'enceinte intérieure, pouvaient envoyer des détachements pour
défendre l'enceinte extérieure. Si celle-ci tombait au pouvoir de l'ennemi, ses
défenseurs se réfugiaient derrière l'enceinte intérieure. D'ailleurs,
l'assiégeant n'attaquait pas tous les points à la fois. Le périmètre de
l'enceinte extérieure est de 1,400 mètres sur les courtines; donc c'est environ
un combattant par mètre courant qu'il fallait compter pour composer la garnison
d'une ville fortifiée comme la cité de Carcassonne.
Voici le nom des tours des deux enceintes en se rapportant aux numéros
inscrits sur le plan général:
ENCEINTE EXTÉRIEURE
| 1. |
Barbacane de la porte Narbonnaise. |
| 2. |
Tour de Bérard, dite aussi de Saint-Bernard. |
| 3. |
Tour de Bénazet. |
| 4. |
Tour de Notre-Dame, dite aussi de Rigal. |
| 5. |
Tour de Mouretis. |
| 6. |
Tour de la Glacière. |
| 7. |
Tour de la Porte-Rouge. |
| 8. |
Grande barbacane extérieure du château. |
| 9. |
Avant-porte de l'Aude. |
| 10. |
Tour du petit Canizou. |
| 11. |
Tour de l'Évêque, appartenant aux deux enceintes. |
| 12. |
Tour du grand Canizou. |
| 13. |
Tour du grand Brulas. |
| 14. |
Tour d'Ourliac. |
| 15. |
Tour Crémade, barbacane de la poterne Saint-Nazaire. |
| 16. |
Tour Cautières. |
| 17. |
Tour Pouleto. |
| 18. |
Tour de la Vade, dite aussi du Papegay. |
| 19. |
Tour de la Peyre. |
ENCEINTE INTÉRIEURE
| 20. |
Tours et porte Narbonnaise. |
| 21. |
Tour du Trésau, dite aussi du Trésor. |
| 22. |
Tour du moulin du Connétable. |
| 23. |
Tour du Vieulas. |
| 24. |
Tour de la Marquière. |
| 25. |
Tour de Sanson. |
| 26. |
Tour du moulin d'Avar. |
| 27. |
Tour de la Charpentière. |
| 37. |
Tour de la Justice. |
| 38. |
Tour Visigothe. |
| 39. |
Tour de l'Inquisition. |
| 40. |
Tour de Cahuzac. |
| 41. |
Tour Mipadre, dite aussi tour du Coin, ou de Prade. |
| 42. |
Tour du Moulin. |
| 43. |
Tour et poterne de Saint-Nazaire. |
| 44. |
Tour Saint-Martin. |
| 45. |
Tour des Prisons. |
| 46. |
Tour de Castera. |
| 47. |
Tour du Plô. |
| 48. |
Tour de Balthazar. |
| 49. |
Tour de Darejean ou de Dareja. |
| 50. |
Tour Saint-Laurent. |
| 51. |
Escalier descendant à la poterne de la tour de la
Peyre. |
| 52. |
Tour du Trauquet. |
| 53. |
Tour de Saint-Sernin. |
CHÂTEAU
| 28. |
Tour de la Chapelle. |
| 29. |
Tour de la Poudre. |
| 30. |
Avant-porte du château. |
| 31. |
Tour Peinte, Guette. |
| 32. |
Tour Saint-Paul. |
| 33. |
Porte du château. |
| 34. |
Tour des Casernes. |
| 35. |
Tour du Major. |
| 36. |
Tour du Degré. |
| 54. |
Barbacane intérieure du château. |
ÉGLISE DE
SAINT-NAZAIRE
ANCIENNE CATHÉDRALE.
Cette église se compose d'une nef dont la construction remonte à la fin du
XIe siècle ou au commencement du XIIe, et d'un transept
avec abside et chapelles, datant du commencement du XIVe siècle.
Nous n'entreprendrons pas une discussion sur les édifices qui ont pu précéder
l'église que nous voyons aujourd'hui, et dont les parties les plus anciennes ne
remontent pas au delà de l'année 1090. Nous n'essayerons pas davantage de
pénétrer les motifs qui firent reconstruire le sanctuaire, le transept et les
chapelles au commencement du XIVe siècle, les documents historiques
faisant absolument défaut. Mais, ce qui est certain, c'est que ces constructions
du XIVe siècle ont été relevées sur les fondations romanes retrouvées
partout, et notamment dans la crypte du XIe siècle que nous avons
découverte sous le sanctuaire, en 1857, et qui fut alors déblayée. Seules, les
voûtes de cette crypte avaient été détruites pour abaisser le sol de ce
sanctuaire au XIVe siècle. Elles ont été remplacées par un plafond de
pierre qui laisse apercevoir les anciennes piles et les murs percés de petites
baies.
La nef romane présente une disposition qui a été adoptée assez fréquemment
dans les églises provençales et du bas Languedoc. La voûte centrale, en berceau
avec arcs-doubleaux, est contre-butée par les voûtes également en berceau,
couvrant les collatéraux très-étroits. Cette nef n'est donc éclairée que par les
fenêtres des murs latéraux. Une porte plein cintre, datant du commencement du
XIIe siècle, s'ouvre dans le bas-côté nord; car autrefois la façade
occidentale de la nef, ainsi que nous l'avons dit précédemment, était voisine
des remparts et contribuait à leur défense. Sa base était seulement percée d'une
très-petite porte qui s'ouvrait dans un couloir dont on aperçoit les
amorces.
Vers 1260 fut accolée au flanc sud du transept roman, une chapelle dont le
sol est au niveau du pavé de l'ancien cloître, c'est-à-dire à 2 mètres environ
au-dessous du sol de l'église. Cette chapelle renferme le tombeau de l'évêque
Radulphe, dont l'inscription donne la date de 1266, comme étant celle de la mort
du prélat. C'est sur les instances de cet évêque que les habitants des faubourgs
de la cité, proscrits à la suite du siège entrepris par le vicomte Raymond de
Trincavel, furent autorisés à rebâtir leur ville de l'autre côté de l'Aude. Ce
tombeau est un monument fort intéressant, bien que la figure du personnage,
traitée en bas-relief, soit médiocre; le simulacre du sarcophage qui la porte
donne une série de figurines d'une conservation parfaite, représentant les
chanoines de la cathédrale dans leur costume de chÅ“ur. Ce soubassement est
intact, car le sol de la chapelle ayant été relevé au niveau de celui du
transept, les parties inférieures du monument sont restées enterrées pendant des
siècles et ont été ainsi préservées des mutilations. Le chÅ“ur, le transept et
les chapelles ont été élevés sous l'épiscopat de Pierre de Roquefort, de 1300 à
1320. Le plan roman a été suivi dans la construction de cette partie de
l'église, et c'est pourquoi les deux bras de ce transept présentent une
disposition originale qui appartient seulement à quelques édifices de l'école
romane du Midi, antérieure au XIIIe siècle.
En effet, sur chacun de ces bras de la croix s'ouvrent trois chapelles
orientées, séparées seulement par des claires-voies au-dessus d'une arcature de
soubassement aveugle. Quatre des piliers qui forment la séparation de ces
chapelles sont cylindriques comme pour rappeler ceux de la nef du
XIIe siècle.
L'évêque Pierre de Roquefort sembla vouloir faire de sa cathédrale de
Saint-Nazaire, si modeste comme étendue, un chef-d'Å“uvre d'élégance et de
richesse. Contrairement à ce que nous voyons à Narbonne, où la sculpture fait
complètement défaut, l'ornementation est prodiguée dans l'église de
Saint-Nazaire. Les verrières, immenses et nombreuses (car ce chevet et ce
transept semblent une véritable lanterne), sont de la plus grande magnificence
comme composition et couleur. Le sanctuaire, dont les piliers sont décorés des
statues des Apôtres, était entièrement peint. Les deux chapelles latérales de
l'extrémité de la nef, au nord et au sud, ne furent probablement élevées
qu'après la mort de Pierre de Roquefort, car elles ne se relient point au
transept comme construction, et, dans l'une d'elles, celle du nord, est placé,
non pas après coup, le tombeau de cet évêque, l'un des plus gracieux monuments
du XIVe siècle que nous connaissions.
Les grands vents du sud-est et de l'ouest qui règnent à Carcassonne avaient
fait ouvrir la porte principale sur le flanc nord de la nef romane; une autre
porte est percée dans le pignon du bras de croix nord; et dans l'angle de ce
bras de croix est un joli escalier en forme de tourelle saillante. Des deux
côtés du sanctuaire, entre les contre-forts, sont disposés deux petits sacraires
qui ne s'élèvent que jusqu'au-dessous de l'appui des fenêtres. Ces sacraires
sont munis d'armoires doubles, fortement ferrées et prises aux dépens de
l'épaisseur des murs. Ils servaient de trésors, car il était l'usage de placer,
des deux côtés du maître autel des églises abbatiales ou cathédrales, des
armoires destinées à renfermer les vases sacrés, les reliquaires et tous les
objets précieux.
Outre les tombeaux des évêques Radulphe et Pierre de Roquefort on voit, sur
les parois du sanctuaire, côté de l'évangile, un beau tombeau en albâtre d'un
évêque dont la statue est couchée sur un sarcophage et que l'on dit être Simon
Vigor, archevêque de Narbonne, mort à Carcassonne en 1575. Ce tombeau et la
statue datant du XIVe siècle ne peuvent, par conséquent, être
attribués à ce prélat. Nous signalerons une autre erreur. On a placé dans
l'église de Saint-Nazaire une dalle funéraire que l'on donne comme ayant
appartenu au tombeau du fameux Simon de Montfort. D'abord le tombeau de Simon de
Montfort fut élevé près de Montfort-l'Amaury, dans l'église de l'abbaye des
Hautes-Bruyères, et, s'il y eut jamais à Carcassonne un monument dressé à sa
mémoire, après la levée du siége de Toulouse, ce ne pourrait être une dalle
funéraire. Puis la gravure de cette dalle, l'inscription, sont tracées par un
faussaire ignorant et inhabile. Toutefois, cette dalle ayant été retrouvée,
dit-on, sans qu'on ait su exactement où et comment, et donnée à l'église de
Saint-Nazaire, nous n'avons pas cru devoir la rejeter.
On voit, incrusté dans la muraille de la chapelle de droite, un fragment d'un
bas-relief d'un intérêt plus sérieux en ce qu'il présente l'attaque d'une place
forte. Ce fragment, quoique d'un travail très-grossier, date de la première
moitié du XIIIe siècle. L'assaillant essaye de forcer les lices d'une
ville entourée de murailles, et les assiégés font jouer un mangonneau. On a cru
voir dans ce bas-relief une représentation de la mort de Simon de Montfort, tué
devant les murs de Toulouse par la pierre d'un engin servi par des femmes, sur
la place de Saint-Sernin. L'hypothèse n'a rien d'invraisemblable, ce bas-relief
datant de l'époque de ce siège, et des anges enlevant dans les airs l'âme d'un
personnage, sous la forme humaine, qui peut bien être celle de Simon de
Montfort.
Parmi les plus belles verrières qui décorent les fenêtres de la cathédrale de
Saint-Nazaire, il faut citer celle de la première chapelle près du sanctuaire,
côté de l'épître, et qui représente le Christ en croix, avec la tentation
d'Adam, des prophètes tenant des phylactères sur lesquels sont écrites les
prophéties relatives à la venue et à la mort du Messie. Ce vitrail, comme
entente de l'harmonie des tons, est un des plus remarquables du XIVe
siècle. Toutes les autres verrières à sujets légendaires datent de cette époque.
Mais dans le sanctuaire, il existe deux fenêtres garnies, au XVIe
siècle, de vitraux d'une grande valeur qui appartiennent à la belle école
toulousaine de la Renaissance. Les grisailles sont modernes et ont été
fabriquées à l'aide des fragments anciens qui existaient encore. Les vitraux des
deux roses et des deux chapelles de la nef sont anciens et ont été simplement
restaurés avec le plus grand soin.
La sacristie, jointe à la chapelle de l'évêque Radulphe, a été construite en
même temps que cette chapelle, puis réparée au XVe siècle.
INTÉRIEUR DE LA
CITÉ
Il n'existe plus, dans l'intérieur de la cité, que quelques débris des
maisons anciennes et trois puits. L'un large, avec belle margelle surmontée de
trois piliers, margelle et piliers qui datent du XIVe siècle. Ce
puits a été creusé dans le roc dès une époque très-ancienne et est comblé
aujourd'hui; l'autre, beaucoup plus étroit, dont la margelle date du
XVe siècle, le troisième, dans le cloître de Saint-Nazaire. Il devait
exister des citernes dans la cité, car ces trois puits et ceux établis dans
quelques-unes des tours, ainsi qu'on l'a vu, ne pouvaient suffire aux besoins de
la garnison et des habitants. Une seule de ces citernes a été découverte par
nous; elle est creusée sous la montée de la porte de l'Aude, entre les deux
enceintes. On y descend par un escalier, pratiqué dans l'épaisseur du mur de la
première enceinte, et on pouvait puiser l'eau qu'elle contenait par un regard
avec margelle que l'on voit le long de ce mur en montant à la porte de l'Aude.
Cette citerne est aujourd'hui comblée en partie: elle devait être alimentée par
les eaux de pluies recueillies entre la porte de l'Aude et le cloître de
Saint-Nazaire, et peut-être par une source qui aujourd'hui ne donne que très-peu
d'eau.
On voit encore, accolés aux remparts intérieurs, des logis qui ont été élevés
en même temps que les défenses et qui étaient probablement destinés à contenir
des postes et des commandants supérieurs. Ces restes sont apparents: à la porte
Narbonnaise, face intérieure de gauche, derrière les tours nos 51,
52, 48 et 44, à l'intérieur de la porte de l'Aude et derrière la tour nº25.
Une petite église existait le long des murailles, près de la porte
Narbonnaise; c'était l'église de Saint-Sernin, dont la tour nº53 formait
l'abside. Au XVe siècle, une fenêtre à meneaux fut ouverte dans cette
abside, à travers la maçonnerie visigothe. L'église fut démolie pendant le
dernier siècle; elle était de construction romane.
Cette description sommaire de la cité de Carcassonne peut faire comprendre
l'importance de ces restes, l'intérêt qu'ils présentent et combien il importait
de ne pas les laisser périr. L'église de Saint-Nazaire a été complètement
restaurée par les soins de la Commission des monuments historiques. Ces travaux,
entrepris en 1844, n'ont été terminés qu'en 1860. Toutes les tours de l'enceinte
intérieure, découvertes depuis un grand nombre d'années, et particulièrement
celles qui sont voûtées, avaient beaucoup souffert des intempéries de
l'atmosphère. Longtemps ces ruines ont été abandonnées aux habitants de la cité,
qui ne se faisaient pas faute d'enlever les matériaux des parapets et des
chemins de ronde à leur portée, et de se servir des tours comme de dépôts
d'immondices. La circulation, sur le chemin de ronde, était très-difficile. Sur
le front sud, un grand nombre de maisons et de baraques s'adossaient aux
remparts. Ces maisons, qui composent ce qu'on appelle encore aujourd'hui le
quartier des Lices, sont occupées par une population pauvre de tisserands qui
vivent dans des rez-de-chaussée humides, pêle-mêle avec des animaux
domestiques.
Depuis 1855, des travaux de restauration, et principalement de consolidation
et de couverture des tours, ont été entrepris dans la cité de Carcassonne, sous
la direction supérieure de la Commission des monuments historiques.
Chaque année, depuis cette époque, des crédits sont ouverts pour restaurer
les parties de l'enceinte qui souffrent le plus et qui présentent le plus
d'intérêt. Déjà la plupart des tours de l'enceinte intérieure sont couvertes
comme elles l'étaient jadis. Des pans de mur qui menaçaient ruine,
particulièrement du côté de la porte de l'Aude, ont été remontés et consolidés,
les chemins de ronde sont praticables. De son côté, l'administration de la
guerre a mis quelques fonds à notre disposition, et tous les ans le Conseil
général de l'Aude et la ville de Carcassonne accordent des crédits qui sont
spécialement affectés aux acquisitions des maisons adossées encore aux
remparts.
Bien que les crédits disponibles soient faibles chaque année, cependant le
résultat obtenu est considérable et les nombreux étrangers qui visitent
aujourd'hui la cité de Carcassonne peuvent se faire une idée exacte du système
de défense employé dans les fortifications des diverses époques du moyen
âge.
Je ne sache pas qu'il existe nulle part en Europe un ensemble aussi complet
et aussi formidable de défense des VIe, XIIe et
XIIIe siècles, un sujet d'étude aussi intéressant, et une situation
plus pittoresque. Tous ceux qui tiennent à nos anciens monuments, qui aiment et
connaissent l'histoire de notre pays, désirent voir achever cette restauration,
et déjà, dans le Midi, la cité de Carcassonne, à peine visitée autrefois, est
devenue le point d'arrêt de tous les voyageurs.
 Plan général de la Cité.
NOTES:
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